Le 6, même temps. L'impatience rongeait les trois quarts du globe. On en

vint à proposer les moyens les plus insensés pour dissiper les nuages

accumulés dans l'air.

Le 7, le ciel sembla se modifier un peu. On espéra, mais l'espoir ne fut

pas de longue durée, et le soir, les nuages épaissis défendirent la

voûte étoilée contre tous les regards.

Alors cela devint grave. En effet, le 11, à neuf heures onze minutes du

matin, la Lune devait entrer dans son dernier quartier. Après ce délai,

elle irait en déclinant, et, quand même le ciel serait rasséréné, les

chances de l'observation seraient singulièrement amoindries; en effet,

la Lune ne montrerait plus alors qu'une portion toujours décroissante de

son disque et finirait par devenir nouvelle, c'est-à-dire qu'elle se

coucherait et se lèverait avec le soleil, dont les rayons la rendraient

absolument invisible. Il faudrait donc attendre jusqu'au 3 janvier, à

midi quarante-quatre minutes, pour la retrouver pleine et commencer les

observations.

Les journaux publiaient ces réflexions avec mille commentaires et ne

dissimulaient point au public qu'il devait s'armer d'une patience

angélique.

Le 8, rien. Le 9, le soleil reparut un instant comme pour narguer les

Américains. Il fut couvert de huées, et, blessé sans doute d'un pareil

accueil, il se montra fort avare de ses rayons.

Le 10, pas de changement. J.-T. Maston faillit devenir fou, et on eut

des craintes pour le cerveau de ce digne homme, si bien conservé

jusqu'alors sous son crâne de gutta-percha.

Mais le 11, une de ces épouvantables tempêtes des régions

intertropicales se déchaîna dans l'atmosphère. De grands vents d'est

balayèrent les nuages amoncelés depuis si longtemps, et le soir, le

disque à demi rongé de l'astre des nuits passa majestueusement au milieu

des limpides constellations du ciel.

CHAPITRE XXVIII

UN NOUVEL ASTRE.

Cette nuit même, la palpitante nouvelle si impatiemment attendue éclata

comme un coup de foudre dans les États de l'Union, et de là, s'élançant

à travers l'océan, elle courut sur tous les fils télégraphiques du

globe. Le projectile avait été aperçu, grâce au gigantesque réflecteur

de Long's-Peak.

Voici la note rédigée par le directeur de l'observatoire de Cambridge.

Elle renferme la conclusion scientifique de cette grande expérience du

Gun-Club.

«Long's-Peak, 12 décembre.

«_A MM. les Membres du bureau de l'Observatoire de Cambridge._

«Le projectile lancé par la Columbiad de Stone's-Hill a été aperçu par

MM. Belfast et J.-T. Maston, le 12 décembre, à huit heures

quarante-sept minutes du soir, la Lune étant entrée dans son dernier

quartier.

«Ce projectile n'est point arrivé à son but. Il a passé à côté, mais

assez près, cependant, pour être retenu par l'attraction lunaire.

«Là, son mouvement rectiligne s'est changé en un mouvement circulaire

d'une rapidité vertigineuse, et il a été entraîné suivant une orbite

elliptique autour de la Lune, dont il est devenu le véritable satellite.

«Les éléments de ce nouvel astre n'ont pas encore pu être déterminés. On

ne connaît ni sa vitesse de translation, ni sa vitesse de rotation. La

distance qui le sépare de la surface de la Lune peut être évaluée à deux

mille huit cent trente-trois milles environ (--4,500 lieues).

«Maintenant, deux hypothèses peuvent se produire et amener une

modification dans l'état des choses:

«Ou l'attraction de la Lune finira par l'emporter, et les voyageurs

atteindront le but de leur voyage;

«Ou, maintenu dans un ordre immutable, le projectile gravitera autour du

disque lunaire jusqu'à la fin des siècles.

«C'est ce que les observations apprendront un jour, mais jusqu'ici la

tentative du Gun-Club n'a eu d'autre résultat que de doter d'un nouvel

astre notre système solaire.

«J. BELFAST.»

Que de questions soulevait ce dénoûment inattendu! Quelle situation

grosse de mystères l'avenir réservait aux investigations de la science!

Grâce au courage et au dévouement de trois hommes, cette entreprise,

assez futile en apparence, d'envoyer un boulet à la Lune, venait d'avoir

un résultat immense, et dont les conséquences sont incalculables. Les

voyageurs emprisonnés dans un nouveau satellite, s'ils n'avaient pas

atteint leur but, faisaient du moins partie du monde lunaire; ils

gravitaient autour de l'astre des nuits, et, pour la première fois,

l'oeil pouvait en pénétrer tous les mystères. Les noms de Nicholl, de

Barbicane, de Michel Ardan, devront donc être à jamais célèbres dans les

fastes astronomiques, car ces hardis explorateurs, avides d'agrandir le

cercle des connaissances humaines, se sont audacieusement lancés à

travers l'espace, et ont joué leur vie dans la plus étrange tentative

des temps modernes.

Quoi qu'il en soit, la note de Long's-Peak une fois connue, il y eut

dans l'univers entier un sentiment de surprise et d'effroi. Était-il

possible de venir en aide à ces hardis habitants de la Terre? Non, sans

doute, car ils s'étaient mis en dehors de l'humanité en franchissant les

limites imposées par Dieu aux créatures terrestres. Ils pouvaient se

procurer de l'air pendant deux mois. Ils avaient des vivres pour un an.

Mais après?... Les coeurs les plus insensibles palpitaient à cette

terrible question.

[Illustration: Effet de la détonation (p. 163).]

Un seul homme ne voulait pas admettre que la situation fût désespérée.

Un seul avait confiance, et c'était leur ami dévoué, audacieux et résolu

comme eux, le brave J.-T. Maston.

D'ailleurs il ne les perdait pas des yeux. Son domicile fut désormais le

poste de Long's-Peak, son horizon, le miroir de l'immense réflecteur.

Dès que la lune se levait à l'horizon, il l'encadrait dans le champ du

télescope, il ne la perdait pas un instant du regard et la suivait

assidûment dans sa marche à travers les espaces stellaires; il observait

avec une éternelle patience le passage du projectile sur son disque

d'argent, et véritablement le digne homme restait en perpétuelle

communication avec ses trois amis, qu'il ne désespérait pas de revoir un

jour.

[Illustration: Le directeur était à son poste (p. 164).]

«Nous correspondrons avec eux, disait-il à qui voulait l'entendre, dès

que les circonstances le permettront. Nous aurons de leurs nouvelles et

ils auront des nôtres! D'ailleurs, je les connais, ce sont des hommes

ingénieux. A eux trois ils emportent dans l'espace toutes les ressources

de l'art, de la science et de l'industrie. Avec cela on fait ce qu'on

veut, et vous verrez qu'ils se tireront d'affaire!»

_FIN DE LA TERRE A LA LUNE._

TABLE DES CHAPITRES.

CHAPITRE Pages.

I. Le Gun-Club 1

II. Communication du président Barbicane 8

III. Effets de la communication Barbicane 15

IV. Réponse de l'Observatoire de Cambridge 20

V. Le roman de la Lune 24

VI. Ce qu'il n'est pas possible d'ignorer et ce qu'il

n'est plus permis de croire dans les Etats-Unis 30

VII. L'hymne du boulet 36

VIII. Histoire du canon 44

IX. La question des poudres 51

X. Un ennemi sur vingt-cinq millions d'amis 57

XI. Floride et Texas 62

XII. _Urbi et Orbi_ 68

XIII. Stone's-Hill 75

XIV. Pioche et truelle 81

XV. La fête de la fonte 87

XVI. La _Columbiad_ 92

XVII. Une dépêche télégraphique 98

XVIII. Le passager de l'_Atlanta_ 99

XIX. Un meeting 108

XX. Attaque et riposte 116

XXI. Comment un Français arrange une affaire 125

XXII. Le nouveau citoyen des Etats-Unis 133

XXIII. Le wagon-projectile 139

XXIV. Le télescope des montagnes Rocheuses 146

XXV. Derniers détails 150

XXVI. Feu! 157

XXVII. Temps couvert 163

XXVIII. Un nouvel astre 166

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.

Paris.--Imp. Gauthier-Villars, 55, quai des Grands-Augustins.

* * * * *

Liste des modifications:

Page 41: «1543» remplacé par «1453» (au siége de Constantinople par

Mahomet II, en 1453)

Page 97: «dollards» par dollars» (cinq dollars par personne)

Page 98: «Blombeberry» par «Blomsberry» (le colonel Blomsberry,

l'ingénieur Murchison)

Page 110: «New-Yorck» par «New-York» (de Liverpool à New-York)

«d'aventure» par «l'aventure» (de tenter l'aventure)

Page 127: «mangolias» par «magnolias» (de chênes-vifs et de magnolias)

Page 142: «enmagasiné» par «emmagasiné» (au moyen de gaz emmagasiné)

Page 149: «Apalaches» par «Appalaches» (A l'est, ce sont les

Appalaches)

«le New-Hampsire» par «le New-Hampshire» (dont le plus haut

sommet, dans le New-Hampshire)

«Lon's-Peak» par «Long's-Peak» (sur le sommet de Long's-Peak)

De la terre à la lune, trajet direct en 97 heures 20 minutes · 第 14 / 14 段