SOMMAIRE: _Les fables et leurs acteurs._--Personnages non-merveilleux
des fables et des contes.--Les professions mises en scène.--But des
fables indigènes.--Sont-ce des satires sociales?--Les deux
grands premiers rôles.--Le lièvre roublard et sceptique, mais
serviable.--L'hyène stupide et crédule, féroce, vorace et
infatuée.--Divers sobriquets de l'hyène.--Son rôle dans les
contes.--Rôle de l'homme dans les fables.--Portrait peu flatté.--Animaux
divers jouant un rôle fréquent dans les fables.--Le roi des animaux dans
la littérature indigène: lion, éléphant et hyène; le riz.
On ne saurait dire de ces fables, comme de celles de La Fontaine par
exemple, qu'elles ont le caractère d'un enseignement voulu de morale
pratique. Moraliser n'est pas leur principal but et s'il leur arrive de
formuler un précepte de cette sorte c'est par hasard pur et sans que le
conteur ait cherché à le faire.
Les fables ne sont pas non plus--comme on aurait tendance à le croire
au premier abord--des sortes de fabliaux satiriques dans le genre des
récits analogues du Moyen-Age. Elles ne visent pas, à travers l'hyène,
la brutalité et l'avidité des puissants et n'exaltent pas, dans le
lièvre, la roublardise de la faiblesse opprimée. Du moins il ne me le
semble pas.
On pourrait objecter pourtant que la société animale comporte, dans
les fables, une hiérarchie rappelant d'assez près celle de la société
indigène. A la tête des animaux se trouve un roi qui est soit
l'éléphant, soit le lion, soit même l'hyène[105] et, qui pis est,
l'araignée (chez les Agni). Le noir qui a conçu les guinné comme
semblables aux hommes, au point de vue du caractère, imagine de même les
animaux organisés en société semblable à la sienne mais il n'a pas
pour but, en adoptant cette conception, de railler, sous un voile
d'allégorie, la constitution du groupement social dont il fait partie.
Il lui semble qu'il n'existe qu'une forme de société possible: la
sienne, et il ne songe pas à se fatiguer l'imagination à rêver d'une
autre organisation sociale.
[Note 105: Conte de La lionne et l'hyène.]
Les fables indigènes sont donc des récits exclusivement destinés à
l'amusement des auditeurs et n'ont nullement pour but d'enseigner la
morale, fût-elle uniquement pratique, ni de dénoncer les abus sociaux.
Parmi ces récits, les plus nombreux--et de beaucoup--sont ceux qui
rapportent les bons tours joués par maître lièvre à l'hyène, son ennemie
intime. Généralement ces bonnes farces se terminent tragiquement pour la
bête couarde féroce et stupide qui en est l'objet, mais la bassesse de
son caractère nous l'a rendue, par avance, si antipathique et ridicule
qu'on applaudit de tout coeur à la victoire du kékouma (le rusé
compère).
Ce dernier a, d'ailleurs, toute sorte de droits à la sympathie. Toujours
serviable, du moment qu'il ne s'agit pas de fournir un travail qui le
fatiguerait, mais simplement de donner un malin conseil ou de suggérer
une heureuse idée, absolument désintéressé, et ne réclamant pas de
récompense pour ses bons offices, comment ne lui souhaiterait-on pas
réussir dans ce qu'il entreprend?
Avec cela rien moins que naïf! S'il oblige gratuitement, ce n'est pas
qu'il se fasse illusion sur la gratitude de ses obligés. Tout en les
aidant, il les guette du coin de l'oeil afin qu'ils ne lui jouent pas
quelque mauvais tour tandis qu'il s'emploie à leur rendre service (V.
L'homme, le caïman et le lapin[106],--Le lièvre, la panthère et les
antilopes[107]). Il trouve sans doute sa rémunération dans cette
satisfaction d'orgueil qu'il éprouve à voir que tous, même les plus
forts, sont contraints d'avoir recours à son intelligence. Pour ce qui
le concerne, il n'est point de mauvais pas dont il ne se tire à son
honneur. Une fable le montre pris au piège (un piège grossier)[108] mais
on ne le garde pas longtemps (V. Le forage du puits). Quant à celle
du Hibou et du lièvre, c'est le seul cas où le lièvre commette
véritablement un impair et ne le rachète pas par son ingéniosité.
[Note 106: Arcin, _op. cit._]
[Note 107: Barot _(op. cit.)._]
[Note 108: Voir une aventure analogue dans les fables sur le «vieux
frère Lapin». Collection Larousse. De même, pour le lièvre utilisant
l'hyène comme monture. Rien de plus naturel. Ces traditions ont été
apportées par les noirs d'Afrique en Amérique. (Lapin est ici pour
lièvre. Arcin emploie aussi ce mot le plus souvent).]
Je l'ai dit, il ne montre pas une ardeur immodérée pour le travail.
Pourquoi se donnerait-il de la peine puisqu'avec un petit effort
d'intelligence il arrive aisément à faire son profit de ce que les
autres ont créé pour eux-mêmes? (V. Le forage du puits,--La case des
animaux de brousse,--Le lapin, la hyène et l'éléphant). Il élabore de la
ruse aussi naturellement, je dirais presque aussi inconsciemment, qu'il
boit, mange ou respire. Et ce n'est pas un mince titre à l'admiration
des noirs.
Qu'il figure dans les contes ou dans les fables, c'est toujours à son
honneur, différent en cela de l'hyène, dont le rôle est beaucoup plus
relevé dans les contes que dans les fables où son sort constant est
celui de la dupe. Maître lièvre dupe toujours en spéculant sur les
défauts de ceux à qui il a affaire: gourmandise ou vanité. C'est un
psychologue averti; en dépit de sa faiblesse il vainc invariablement
et c'est peut-être à cause de cette faiblesse même qu'on l'a opposé à
l'hyène forte et brutale pour le piquant du contraste. Son triomphe,
devient de ce fait, encore plus significatif que celui du renard sur le
loup dans les fabliaux de notre pays.
Vis-à-vis de l'homme, c'est en ami qu'il se comporte toujours[109]. Il en
serait fort mal récompensé s'il était d'un naturel confiant mais sire
lièvre escompte d'avance l'ingratitude de son obligé, ce qui lui permet
d'en esquiver les manifestations.
[Note 109: Voir Arcin, (L'homme le caïman et le lapin, _op. cit._) et
Mgr Bazin (Le caïman Dict. Bambara).]
Le lièvre est souvent figuré, la kora en main. Serait-il une
personnification du griot rusé tandis que l'hyène serait celle du
pitre de bas étage: le founé opposé au diéli? Ce point serait assez
intéressant à élucider; mais je n'ai pas d'éléments d'appréciation assez
sûrs pour me prononcer là-dessus.
Comme toutes les dupes, l'hyène, victime du lièvre, n'en a pas moins
sans cesse recours à lui et nul autre que lui n'a sa confiance.
Veut-elle s'associer à quelqu'un pour une entreprise? C'est au lièvre
qu'elle s'adresse et c'est lui qu'elle charge d'en élaborer le plan. Et
pourtant ces associations ne lui réussissent guère! (V. Arcin, Le lapin,
l'hyène et le somono, etc). Ceci est bien observé. Dans la vie ne
voyons-nous pas la dupe aller instinctivement au charlatan, dédaignant
l'honnête associé qui ne force pas l'attention par une jactance
exubérante ou des dehors artificiels?
L'hyène n'est pas seulement sotte et crédule, elle se signale en toute
circonstance par son insigne mauvaise foi, mauvaise foi de brute qui se
sait forte et qui n'allègue de prétexte que pour railler celui qu'elle
peut écraser s'il ne feint pas de prendre pour argent comptant sa
grossière explication. Malgré cela, son machiavélisme rudimentaire se
retourne fatalement contre elle sitôt qu'elle a affaire au kékouma.
Quant à son avidité gloutonne, elle la manifeste dans tous les contes
(V. notamment Les oeufs de blissiou.--L'hyène, le lièvre et le taureau
de guina.--La case de cuivre pâle). Elle ne peut retarder d'un instant
l'heure de la bombance et se met l'imagination à la torture pour hâter
le départ du lièvre, son guide, vers le lieu du festin.
Comment elle se comporte envers ceux qu'elle appelle ses amis, c'est
ce que nous montrent les contes de L'hyène et l'homme son compère.--La
famille Diâtrou à la curée. Les avanies qu'elle subit ne l'empêchent
pas de rester infatuée d'elle-même au plus haut point. Ses enfants
commettent-ils une maladresse? elle est prompte à les renier et à les
taxer de bâtardise car quiconque ne lui ressemble pas intellectuellement
ne peut être né de ses oeuvres.
Quand au courage, elle montre une prudence excessive qui ressemble à tel
point à la couardise qu'il est aisé de la confondre avec ce sentiment.
Une plume d'autruche piquée devant l'orifice de son terrier suffit pour
la terroriser et la contraindre à subir dans cette retraite les tortures
de la faim.
En un mot l'hyène a tous les défauts et pas une qualité.
_Ses sobriquets._--L'hyène est un des animaux qui ont le plus de
sobriquets: chose ou être de nuit (Souroufin), le puant (Soumango),
le bourricot de nuit, le déterreur de cadavres (Soubobâra), Dioudiou,
(onomatopée), Diâtrou, Souroukou, Niénemba (le pitre femelle). Le nom de
genre est «nama».
Je ne m'arrêterai pas davantage sur les autres animaux qui figurent dans
les fables de ce recueil et--en tant que véritables animaux--dans les
contes. Bien peu manqueraient à l'appel de ceux qui foisonnent sur la
terre d'Afrique. Je ne vois guère que la girafe, le chacal ou le canard
dont il ne soit pas parlé dans ceux que je reproduis ici. Ceux qui se
représentent le plus souvent sont le boa, le charognard ou vautour
d'Afrique, le lion, la chèvre, la mouche, le singe pleureur, le chien,
le boeuf, la pintade, l'autruche, la tortue, l'oiseau-trompette, le
cheval, le lézard, la panthère.
Je noterai cependant que le chien semble symboliser l'indiscrétion et
le bavardage (V. Le chien et caméléon et conte de Delafosse: La mort du
chien). Le singe, comme l'homme son semblable, y incarne l'ingratitude
(V. le singe ingrat--Le lièvre et les pleureurs). Il représente en outre
l'humeur de malfaisance.
J'ai dit que l'homme n'est que rarement présenté à son avantage dans les
fables[110] où il est mis en contact avec les animaux[111]. Dans les contes
et fables de cette nature, les griefs des animaux contre lui sont
énumérés soit de façon acrimonieuse, soit d'une manière plaisante, mais
toujours en grande abondance et on est obligé de reconnaître que le
portrait est exact et justifie la pointe du fabuliste français que le
plus pervers des animaux:
Ce n'est point le serpent, c'est l'homme[112].
[Note 110: Voir p. l'homme, Ingratitude, L'hyène machiavélique et,
Arcin, L'homme, le caïman et le lapin.]
[Note 111: V. La Fontaine. Fables.]
[Note 112: Si vous n'étiez si ingrats (préambule constant des offres
de service). V. Le caïman.]
Puisque je suis amené à parler de La Fontaine, je citerai quelques
fables de lui auxquelles certains détails des contes et fables indigènes
nous font penser: Livre VIII, 3. Le lion, le loup et le renard (Cf.
Ingratitude--Le bouc et l'hyène à la pêche). Le chat et les deux
moineaux (Cf. Les calaos et les crapauds). Le coq et le renard. Livre
II, 15 (Cf. L'hyène et le bouc à la pêche et L'hyène et le pèlerin).
En revanche, on chercherait vainement une fable indigène analogue à La
cigale et la fourmi. Les noirs y donneraient délibérément tort à la
fourmi, tant ils confondent aisément l'économie et la prévoyance avec
l'avarice. (Voir à ce sujet leurs contes sur les avares). De même, ils
sont trop vaniteux pour goûter la leçon de la fable «Le renard et le
corbeau» et, si vraiment les griots sont pour quelque chose dans la
conception des contes et des fables, on comprendra qu'ils ne soient
guère disposés à prêcher une morale si contraire à leurs intérêts.
Les animaux ont leur roi comme ceux de notre littérature «fablesque»,
mais ce n'est pas toujours, le lion. Pour la plupart des races, c'est
l'éléphant, la plus robuste, sinon la plus féroce, des bêtes de la
brousse; pour d'autres, c'est le lion; pour quelques autres ce sera
l'hyène et même... l'araignée. Celle-ci mériterait la royauté par sa
rouerie et son intelligence, si on en croit les Agni. Je ne parle que
pour mémoire de la royauté du riz, cette royauté étant toute allégorique
dans le conte où les animaux la proclament (Choix d'un lanmdo).