Dimanche, 15 juin 1845.
Je ne me croyais pas destinée à de nouvelles aventures, et pourtant, mes
amis, en voici une bien conditionnée que j'ai à vous raconter.
Il y a quinze jours, j'étais allée à Bergame pour quelque affaire, et je
revenais seule dans ma voiture, impatiente de revoir Agathe, que j'avais
laissée un peu souffrante à la villa, je n'étais plus qu'à cinq ou six
lieues de mon gîte, et le soleil brillait encore sur l'horizon. Un
cavalier me suivait ou suivait le même chemin que moi: il est certain
que, soit qu'il me laissât en arrière en prenant le galop, et se mit
au pas lorsque mes postillons le rejoignaient, soit qu'il se laissât
dépasser et se hâtât bientôt pour regagner le terrain, pendant assez
longtemps je ne le perdis pas de vue. Enfin il me parut clair que
c'était à moi qu'il en voulait, car il renonça à toutes ces petites
feintes, et se mit à suivre tranquillement l'allure de mes chevaux.
Tony était sur le siège de ma voiture, toujours le même Tony, ce fidèle
jockey que Jacques connaît bien, et qui est devenu un excellent valet de
chambre. Il a conservé sa naïveté d'autrefois et ne se gêne point pour
adresser la parole aux passants, quand il est ennuyé du silence et de la
solitude. Nous montions au pas une forte côte, et j'étais absorbée dans
quelque rêverie, lorsque je m'aperçus que Tony avait lié conversation
avec le jeune cavalier, qui paraissait ne pas demander mieux, quoiqu'il
appartînt évidemment à une classe beaucoup plus relevée que celle de mon
domestique.
J'ai dit le jeune cavalier, et, effectivement, celui-là était dans la
première Heur de la jeunesse: dix-huit ans au plus, une taille élancée
des plus gracieuses, une figure charmante, un air de distinction
incomparable, des cheveux noirs, abondants, fins et bouclés
naturellement, un duvet de pêche sur les joues, et des yeux... des yeux
qui me rappelèrent tout à coup les vôtres, Alice, tant ils étaient
grands et beaux, des yeux de ce gros noir de velours, qui devraient être
durs en raison de leur teinte sombre, et qui ne sont qu'imposants, parce
que de longues paupières et un regard lent leur donnent un fonds de
douceur et de tendresse extrême.
Ce bel enfant me fut tout sympathique à la première vue, car ce fut
alors seulement que je songeai à regarder ses traits, sa tournure et la
grâce parfaite avec laquelle il gouvernait son cheval, J'écoutai aussi
le son de sa voix, qui était doux et plein comme son regard; son accent,
qui était pur et frais comme sa bouche. De plus, c'était un accent
français, ce qui fait toujours plaisir à des oreilles françaises, fût-ce
dans la contrée _où résonne le si_.
Dans celles-ci, c'est l'_u_ lombard qui résonne; et Tony, qui est très
fier de parler couramment un affreux mélange de dialecte et d'italien,
s'imaginait que son interlocuteur pouvait s'y tromper. Mais, au bout
d'un instant, e jeune homme, voyant bien qu'il avait affaire à un
compatriote, se mit tout simplement à lui parler français, et Tony lui
répondit bientôt dans la même langue, sans s'en apercevoir.
Leur conversation, que j'entendais par lambeaux, roulait sur les
chevaux, les voitures, les chemins et les distances du pays. Certes un
jeune homme aussi distingué que ce cavalier ne pouvait pas trouver un
grand plaisir à échanger des paroles oiseuses avec un jeune valet assez
simple et passablement familier. Pourtant il y mettait une bonne grâce
qui me parut cacher d'autres desseins; car, bien qu'il n'osât pas se
tenir précisément à ma portière, il se retournait souvent et cherchait à
plonger ses regards dans ma voiture, et jusque sous le voile que j'avais
baissé pour me préserver de la poussière.
Je m'amusai quelques instants de sa curiosité: puis j'en eus bientôt des
remords. «A quoi bon, me dis-je, laisser prendre un torticolis à ce bel
adolescent? quand il verra les traits d'une femme qui pourrait fort bien
être la mère de son frère aîné, il sera tout honteux et tout mortifié
d'avoir pris tant de peine.» Nous touchions au faite de la montée; je
résolus de ne pas le condamner à descendre le versant au trot, et,
certaine qu'après avoir vu ma figure, il allait décidément renoncer à me
servir d'escorte, je laissai tomber, comme par hasard, mon voile sur mes
épaules, et fis un petit mouvement vers la portière, comme pour regarder
le pays. Mais quelle surprise, dirai-je agréable ou pénible, fut la
mienne, lorsque cet enfant, au lieu de reculer comme à l'aspect de
la Gorgone, me lança un regard où se peignait naïvement la plus vive
admiration? Non, jamais, lorsque j'avais moi-même dix-huit ans, je ne
vis un oeil d'homme me dire plus éloquemment: «Vous êtes belle comme le
jour.»
Soyons franche, car, aussi bien, vous ne pouvez pas me prendre pour une
sainte; le plaisir l'emporta sur le dépit, et ma vertu de matrone ne
put tenir contre ce regard de limpide extase et ce demi-sourire où
se peignait, au lieu de l'ironie dédaigneuse sur laquelle j'avais
malicieusement compté, une effusion de sympathie soudaine et de
confiance affectueuse. L'enfant avait faiblement rougi en me voyant le
regarder, de mon côté, avec quelque bienveillance maternelle, mais ce
léger embarras ne pouvait vaincre le plaisir évident qu'il avait à
attacher ses yeux sur les miens. Il retenait la bride de son cheval
pour ne pas s'écarter de la portière, et son trouble mêlé de hardiesse,
semblait attendre une parole, un geste, un léger signe qui l'autorisât à
m'adresser la parole. Enfin, voyant que je commençais à l'examiner
avec un peu de sévérité feinte, il se décida à me saluer fort
respectueusement.
On salue beaucoup et à tout propos dans ce pays-ci, surtout les dames,
lors même qu'on ne les connaît pas. Je rendis légèrement le salut, et me
retirai dans le fond de ma voiture, un peu émue, je le confesse: car, au
premier moment de la surprise, toute femme sent que le plaisir de plaire
est invincible en dépit du serment... qui sait? peut-être à cause du
serment qu'ella a fait d'y renoncer; mais cette bouffée de jeunesse et
de vanité ne dura point. Je pensai tout de suite à ma fille Agathe, je
me dis que je la volais, et que le pur regard d'un si beau jeune homme
lui fut revenu de droit, si elle s'était trouvée à mes côtés. Je remis
mon voile, je levai la glace et j'arrivai au relais où je devais quitter
la poste, sans avoir voulu m'assurer de la suite de l'aventure. Le
cavalier me suivait-il encore? je n'en savais vraiment rien.
Mon cocher et mes chevaux m'attendaient là pour me conduire jusque chez
moi. En payant les postillons, je vis Tony à quelque distance, parlant
bas et avec beaucoup de vivacité au jeune cavalier, qui avait mis pied
à terre. Tony riait, frappait dans ses mains, et l'autre paraissait
chercher à contenir cette pétulance. Je crus même voir qu'il lui donnait
de l'argent, et cela me parut fort suspect, d'autant plus que, lorsque
je rappelai Tony pour partir, je le vis tenir l'étrier de son nouveau
protecteur, et prendre congé de lui en lui faisant des signes
d'intelligence. Nous nous remîmes en route pour cette dernière étape, et
l'étranger nous suivit à quelque distance.
Je m'avançai sur la banquette de devant, et, frappant sur le bras de
Tony, placé sur le siège: «Quel est ce jeune homme à qui vous avez
parlé, et d'où le connaissez-vous?» lui demandai-je d'un ton sévère.
La tête de Tony dépassant l'impériale, je ne pus voir si sa figure se
troublait; mais je l'entendis me répondre avec assez d'assurance:--Je ne
les connais point, Madame, mais ça a l'air d'un brave jeune homme; il
a des lettres de recommandation pour madame: mais il a dit qu'il ne se
permettrait point de les lui remettre sur le chemin. Il vient avec nous,
il descendra à l'auberge du village, et il viendra voir ensuite au
château si madame veut bien recevoir sa visite.
--C'était donc là ce qu'il te disait?
--Oui, et il me demandait si je pensais que madame serait visible en
rentrant, ou seulement demain matin. J'ai dit que je n'en savais rien,
mais qu'il pouvait bien essayer, que nous n'avions pas fait une longue
route, et que madame ne se couchait pas ordinairement de bonne heure.
--Et c'est pour donner de si utiles renseignements, que vous recevez de
l'argent, Tony?
--Oh! non, Madame, je venais d'entrer dans un bureau de tabac pour lui
acheter des cigares, et il m'en remettait l'argent.
Ces explications me parurent assez plausibles, et je me tranquillisai
tout à fait. Néanmoins, un reste de curiosité me décida à recevoir cette
visite aussitôt que je fus rentrée, et après avoir pris seulement le
temps d'embrasser Agathe.
Le jeune homme fut introduit, et, dès que j'eus jeté les yeux sur
l'adresse de la lettre qu'il me présenta, je lui fis amicalement signe
de s'asseoir. Quelles méfiances et quels scrupules eussent pu tenir
contre votre écriture, ma chère Alice? Et comment celui qui m'apporte un
mot de vous ne serait-il pas reçu à bras ouverts?
Mais quel singulier petit billet que le vôtre, et pourquoi avez-vous
semblé favoriser l'espèce de mystère dont il plaît à votre protégé de
s'entourer? Qu'est-ce qu'un _jeune homme qui va avoir le bonheur de
me voir en Italie, et qui tâchera de se recommander de lui-même? Vous
désirez_ que je sois _bonne pour lui_, et vous ne me dites pas son nom?
Il faut qu'il me le déclare lui-même, qu'il m'apprenne qu'il est _l'ami
de votre fils, un peu votre parent_, qu'il ne _vous connaît pourtant pas
beaucoup_, qu'il avait un grand désir de m'être présenté, et qu'il me
supplie de ne pas le juger trop défavorablement d'après son embarras
et sa gaucherie? J'ai d'abord accepté tout cela sans examen, mais
maintenant que j'y songe, et que je vois votre protégé si peu au courant
de ce qui vous concerne, je commence à m'inquiéter un peu et à me
demander si la personne à laquelle vous avez donné ou envoyé une lettre
pour moi (car ceci même n'est pas bien clair) est réellement celle qui
me l'a remise. Voyons, m'avez-vous adressé un M. Charles de Verrières,
brun, joli, âgé de dix-huit ou dix-neuf ans, parfaitement élevé, quoique
un peu bizarre parfois, peu fortuné et encore sans état, à ce qu'il dit;
voyageant, au sortir du collège, pour se former l'esprit et le coeur,
apparemment? Répondez-moi, ma très-chère, car je suis intriguée.
Pour que vous en jugiez, ou que vous connaissiez un peu mieux ce protégé
qui vous connaît si peu, je reprends ma narration.
Gagnée et vaincue par votre recommandation, et apprenant qu'il était
venu de Milan exprès pour me voir, j'ai envoyé chercher son cheval et
ses effets à l'auberge, j'ai installé chez moi mon jeune hôte, et nous
avons passé ensemble dans la salle a manger, où Agathe nous attendait
pour souper. Jusque là, nous avions été entre _chien et loup_; lorsque
nous nous retrouvâmes en face, les bougies allumées, je retrouvai
l'étrange et profond regard de l'enfant toujours attaché sur moi, avec
un mélange de crainte, d'admiration, de curiosité, et parfois aussi de
doute et de tristesse. Jamais physionomie d'amoureux, enflammé à la
première vue, n'exprima mieux les angoisses et l'entraînement d'une
passion soudaine. Pourtant ma raison rejetait et rejettera toujours une
si absurde hypothèse. Le premier étonnement était passé, et, avec lui,
la sotte satisfaction dont je n'avais pu me défendre. Ce jeune homme
m'avait servi de miroir pour me dire que j'étais belle encore; mais quel
rapport pouvait s'établir entre son âge et le mien? La présence d'Agathe
me communiquait d'ailleurs ce calme souverain qui émane d'elle et qui
réagit sur moi. Quand Agathe est là, il n'y a point de folle pensée qui
puisse approcher du cercle magique qu'elle trace autour de nous deux. Je
me disais donc que ce jeune homme avait quelque grâce importante à me
demander, qu'il attendait de moi son bonheur ou son salut; et la pensée
qu'il connaissait Agathe, qu'il était épris d'elle, et chastement
favorisé en secret, commençait à me venir.
[Illustration 10.png: Appuyée sur l'épaule d'Agathe...]
Mais la tranquillité d'Agathe me détrompa bientôt. Elle ne le
connaissait pas, elle ne l'avait jamais vu; et lui, cet enfant si
impressionnable, si avide d'admirer la beauté, si soudain dans
l'expression muette de son penchant secret, il ne regardait point
Agathe, il ne la voyait pas. Il ne voyait que moi. Celle luxuriante
jeunesse de ma fille, ces yeux purs, cette bouche fraîche, cet air
angélique, tout cela ne lui disait rien. Il semblait qu'il n'eût pas le
loisir de s'apercevoir de sa présence.
Je ne savais que penser de ce jeune homme: son excessive: politesse, ce
raffinement d'égards et de menues attentions pour les femmes, qui, en
France, appartient aux patriciens exclusivement, me donnait la certitude
qu'il était ce qu'autour de vous, Alice, on appelle _bien né_: mais,
en même temps, il montrait une instruction solide, et complète, une
maturité de jugement et une absence de prétentions, qui, vous le savez
bien, et vous me permettez bien de vous le dire, sont extrêmement rares
chez les enfants de votre caste. L'instruction des classés moyennes est
plus précoce, à cet égard, plus spéciale, et j'ai toujours remarqué,
entre les bacheliers de la bourgeoisie et ceux de la noblesse, la
différence qu'il y a entre une éducation imposée comme nécessaire et
celle qui n'est réputée que d'agrément. Notre Charles (ou plutôt votre
Charles), avait donc l'esprit d'un roturier et les manières d'un
gentilhomme, et cela en fait un personnage original et frappant, à cet
âge où les adolescents de l'une ou de l'autre classe portent tous le
même cachet, ou de gaucherie sauvage, ou de confiance ridicule. Celui-ci
n'a rien de lourd et rien de frivole, rien de pédant et rien d'éventé.
Il parle quelquefois comme un homme mûr qui parle bien, et, en le
faisant, il ne perd rien de la grâce et de l'ingénuité de son âge. Il
est réfléchi à l'habitude, étourdi par éclairs, sérieux d'esprit, gai de
caractère, retenu avec bon goût, expansif avec entraînement. Enfin, il
faut le dire, Alice, et voilà ce qui me désole, il est charmant, il est
accompli, et si j'avais seize ou dix sept ans, j'en serais folle.
Et pourquoi et comment ne l'est-_elle_ pas? Est-ce parce qu'elle est
vivement frappée au coeur, qu'elle cache si bien sa folie? Ou, si elle
ne sent rien pour lui, est-ce qu'elle serait égoïste et insensible? Je
m'y perds!
[Illustration 11.png: Je vis Tony à quelque distance, parlant bas...]
Voilà encore mon récit interrompu par des réflexions et des exclamations
auxquelles vous ne comprenez rien.
Je renonce à raconter avec détail et, en trois mots, vous allez
m'entendre. Le lendemain, il a enfin très-bien remarqué Agathe. Au grand
soleil du matin, grâce à Dieu, j'ai apparemment repris mon aspect de
matrone romaine. Le regard de mon hôte n'était plus si brillant; il
était plus doux, et le respect semblait tempérer la sympathie. Au grand
soleil du matin aussi, ces pâles jasmins qui éclosent sur les joues
suaves et fines d'Agathe exhalaient un irrésistible parfum d'innocence.
Charles a senti cette fleur passer entre lui et moi dans l'atmosphère.
Il a relevé la, tête, et ce qui était logique et légitime est arrivé; il
a été frappé, charmé, doucement et délicieusement pénétré. J'ai vu
ce retour vers le cours naturel des choses, la jeunesse attirant la
jeunesse, et je ne m'en suis pas alarmée. Qu'est-ce qu'un souffle
qui passe? Qu'est-ce qu'un voyageur qui arrive la veille et part le
lendemain?
Mais il ne partit pas le lendemain. Je ne sais comment la chose se fit,
il se rendit nécessaire pour le jour suivant. Nous devions entreprendre
une grande promenade sur le lac. J'ignore si le rusé connaissait le lac,
mais il eut l'air de ne pas le connaître, de nous demander l'itinéraire
de la tournée pittoresque qu'il projetait de faire en nous quittant;
et moi, avec cette candeur qui porte les habitants d'un beau pays à en
faire les honneurs aux étrangers, je lui appris que nous serions par là,
je lui donnai rendez-vous vers certains rochers, et, peu à peu, on se
fit si bien à l'idée de passer la journée ensemble, qu'on trouva plus
sûr, pour se rencontrer à point, de partir et d'arriver dans la même
barque.
Cette journée fut charmante, un temps magnifique, des sites délicieux,
un enjouement expansif qui alla presque jusqu'à l'intimité, et ces mille
petits incidents champêtres qui rapprochent et lient plus qu'on ne
l'avait prévu. Tony était notre gondolier et nous égayait comme à
dessein, par sa bonne humeur et ses lazzis naïfs.
Le soir, quand nous rentrâmes, nous étions tous trop fatigués pour que
Charles se remît en route, et il prit congé de nous, pour le lendemain
matin. Il devait partir avec le jour; mais, à midi, il était encore à
l'auberge. Le maréchal avait encloué son cheval; il en cherchait un
autre, et n'en trouvait pas. Il fallut bien songer à lui en offrir un,
et l'inviter à venir déjeuner en attendant; mais, le lendemain, nous
allions à quelque distance sur la route de Milan, et nous pouvions le
conduire jusque là. Agathe fit cette réflexion avec un naturel parfait:
je n'y vis pas d'objection. Une affaire survint et retarda notre
voyage......Que vous dirai-je?
Charles passa huit jours avec nous, sans que le hasard nous amenât
aucune visite, et, durant toute cette semaine, voyant Agathe à toute
heure, écoutant sa voix charmante, faisant de la musique et de la
peinture avec elle, il en devint amoureux, du moins je le crois, et il
m'est impossible d'expliquer autrement la douleur visible et profonde
avec laquelle il nous quitta, la joie enthousiaste qu'il éprouva
lorsqu'il se fut fait autoriser à revenir au bout d'un mois, époque à
laquelle il devait repasser pour aller à Venise.
Et, au lieu de repasser au bout d'un mois, il vient de repasser, comme
il dit, au bout de huit jours. De prétendues affaires l'ont obligé
d'abréger son séjour à Milan, il n'a pas pu traverser la vallée sans
s'arrêter pour nous saluer, et voilà encore huit jours qu'il nous salue
et nous fait ses adieux.
De tout cela il résulte, Alice, que ma fille a un amoureux terriblement
amoureux, je vous jure, et qui s'est tellement donné à nous, coeur
et âme que je ne sais pas du tout comment je vais le décider à nous
quitter. Il faut pourtant s'y résoudre, car les prétextes vont manquer
mutuellement, et la vie est si bizarrement arrangée, qu'il ne suffit
pas de se plaire et de se convenir parfaitement les uns aux autres pour
rester ensemble indéfiniment: il faut des prétextes; les convenances,
qui sont un admirable système de prudence destiné à nous faire toujours
sacrifier le présent à l'avenir, le certain à l'incertain, la joie à
l'ennui, et la sympathie à la défiance, les convenances exigent que nous
éloignions celui que nous voudrions garder, de peur qu'un jour ne
vienne où nous regretterions de l'avoir retenu. Et pourtant alors,
ces prétextes ne manqueraient pas; car l'usage autorise les prétextes
menteurs et désobligeants. Il ne demande d'art et de vraisemblance
qu'à ceux qui donneraient du bonheur. Et pourtant aussi, ce jour où on
voudrait l'éloigner n'arrivera peut-être jamais... Peut-être que sa
présence nous serait à jamais douce et bienfaisante... Alors, raison de
plus pour qu'il s'en aille; car, si on l'aime, il ne faut pas qu'il s'en
doute; et, s'il s'en doute déjà, il ne faut à aucun prix le lui dire
sincèrement. La loyauté gâterait tout, elle inspirerait bien vite la
méfiance à celui qui, de son côté, est au désespoir d'en inspirer... Et
voilà les cercles vicieux qui se déroulent à l'infini, lorsqu'on met
aux prises, dans la première circonstance venue, les lois d'un noble
instinct et celles d'un monde hypocrite et froid.
Et, après tout, il se trouve qu'en fait, le monde a raison
quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, et que les cas où on lui sacrifie
quelque chose de vraiment regrettable sont des cas exceptionnels. Ce
n'est pas la froide méfiance du monde qui a fait la corruption et la
perversité: c'est la perversité et la corruption des moeurs qui ont
rendu nécessaires les lois glacées de la convenance.
Au fait, pourquoi, dans cette occasion-ci, serait-il prouvé qu'on doit
écouter sa sympathie et se révolter contre l'usage? ce jeune homme nous
plait énormément, cela est certain. Il est d'un commerce exquis, sa
figure et ses manières ont un charme qui tournerait la tète d'une jeune
fille un peu romanesque et qui ferait battre d'amour et d'orgueil le
coeur d'une mère. Si je consulte mon instinct, je dois m'imaginer que
c'est là le fils de mon choix et désirer ardemment qu'il plaise à ma
fille, qu'ils se voient, qu'ils s'entendent, et qu'un jour arrive, où,
un peu moins enfants l'un et l'autre, ils s'engagent l'un à l'autre.
Il me semble bien que nous nous convenons tous les trois, qu'il est et
serait à jamais heureux avec nous, et que, lui, compléterait notre vie.
C'est pour le coup que je serais calme et guérie de tout le passé, en
voyant naître et en surveillant maternellement ces innocentes amours;
j'aurais une famille, et chaque année, ajoutée à ma vieillesse, au lieu
de m'apporter l'effroi de l'abandon et de l'isolement, me donnerait
l'espoir et la certitude de voir s'agrandir le cercle de mes saintes
affections.
Mais tout cela peut n'être qu'un rêve et une dangereuse illusion. Cet
enfant, quand il nous reviendra dans quelques années, sera peut-être
corrompu; et peut-être alors rougirais-je d'avoir songé à lui faire
espérer le coeur et la main d'Agathe.
Et, dès à présent, quel est-il, après tout? Il me semble que je le
connais, que je l'ai toujours connu, que je lis dans son âme, que je n'y
vois rien que de pur et de beau; mais ne me trompé-je point? Ne suis-je
pas prévenue par quelque attrait romanesque, par cette séduction de la
beauté à laquelle je suis encore trop sensible, par l'isolement où
je vis, et un certain besoin d'illusions qui se reporte sur l'avenir
d'Agathe, faute de pouvoir s'exercer sur moi-même? Et d'ailleurs,
quoi de plus fragile que cette beauté d'une âme à peine ouverte aux
impressions de la vie?
Il est certain, d'ailleurs, qu'il y a en lui quelque chose de
mystérieux, et qu'il a de puissants motifs pour ne nous parler ni de sa
famille, ni de ses amis, ni de sa position dans le monde, ni d'aucune
de ses relations. Quand je cherche à l'interroger, ses réponses sont
laconiques, évasives. Quelquefois même elles ne sont pas d'accord avec
ses précédentes réponses, et il se trouble quand j'en fais la remarque,
comme s'il y avait à son nom quelque malheur on quelque honte attachés
fatalement. Mais l'instant d'après il rit de son embarras, et alors son
regard et ses manières ont une franchise, une confiance, une spontanéité
d'affection, qui semblent protester contre la réserve de ses paroles et
attester que son âme est à l'abri de tout reproche et de tout soupçon.
On dirait alors qu'il se moque tendrement de mes inquiétudes, et qu'il
se sent le maître de les faire cesser.
Moi, j'ai dans l'idée que c'est un enfant de l'amour, le fils ignoré de
quelque noble et pieuse dame dont il a deviné et veut garder fidèlement
le secret. S'il en est ainsi, et que par-dessus le marché il soit
pauvre, raison de plus pour qu'il m'intéresse et que je caresse le rêve
de devenir sa mère. On dirait qu'il devine cela, qu'il y compte, et
c'est peut-être pour cette confiance que je l'aime tant.
Au milieu de toutes mes perplexités, Agathe reste calme comme Dieu même.
Elle l'aime pourtant, je le crois; car elle paraît plus heureuse quand
il est là: elle pense, voit et parle comme lui sur tous les points.
Elle l'apprécie et l'admire même avec une naïveté incroyable; mais
la tranquillité de ce bonheur et l'incurie de cette affection me
surpassent. Il semble qu'elle ne se doute point qu'ils vont se quitter
pour longtemps, peut-être pour toujours, ou bien qu'elle s'imagine que
le regret et l'absence ne font point de mal. Cette fille si sage et
si sensée aurait-elle l'imprévoyance d'un enfant? ou bien son courage
est-il si bien trempé, son enthousiasme si caché et si profond, qu'elle
soit invulnérable au doute et à la souffrance? Moi, qui aime ce jeune
homme pour elle, et à cause d'elle, je suis mille fois plus agitée.
Et ne doit-il pas en être ainsi? Agathe est un enfant gâté, à qui
le bien est venu en dormant, et qui se repose sur ma prudence et ma
tendresse. Elle s'imagine peut-être sérieusement que c'est là le fiancé
que je lui destine, et sa superbe indolence de petite fille adorée
accepte ce bonheur comme elle a accepté la fortune, la liberté et
mon amour, sans surprise et sans transport. Oui, c'est à moi d'être
vigilante et soucieuse; c'est à moi, qui ai foulé aux pieds l'opinion
pour mon propre compte, de faire bonne garde pour que la _fille de
César_ ne soit pas même soupçonnée; c'est à moi d'étudier en tremblant
les jeunes gens qui passent le seuil de notre sanctuaire, et d'empêcher
qu'un souffle malfaisant n'y pénètre. Étrange fille qui m'impose des
devoirs si étrangers à mes habitudes et à mon caractère, qui ne se doute
point que cela soit si difficile et si grave pour moi!
Il faut pourtant sortir de cette position. Il ne m'arrive pas de lettre
de vous; Charles ne paraît pas disposé à partir si je ne l'y force, et
je vous en demande bien pardon, ma soeur, mais je vais mettre votre
protégé tout doucement dehors, car je ne veux pas qu'il croie si aisé
d'être l'amant et le fiancé de ma fille.