«Alice, revenez à Paris, ou rappelez auprès de vous le précepteur de
votre fils. Ses vacances ont duré assez longtemps, et Félix ne peut se
passer des leçons de son ami. Quant à vous, ma soeur, cette solitude
vous tuera. Je ne crois pas à ce que vous m'écrivez de votre santé et de
votre tranquillité d'esprit. Moi, je pars, ma belle et chère Alice; je
quitte la France, je quitte à jamais Jacques Laurent. Lisez ces papiers
que je vous envoie et que je lui ai dérobés à son insu. Sachez donc
enfin que c'est vous qu'il aime; efforcez-vous de le guérir ou de
le payer de retour. Je sais que son coeur généreux va s'effrayer et
s'affliger pour moi de mon sacrifice. Je sais qu'il va me regretter, car
s'il n'a pas d'amour pour moi, il me porte du moins une amitié tendre,
un intérêt immense. Mais que vous l'aimiez ou non, pourvu qu'il vous
voie, pourvu qu'il vive près de vous, je crois qu'il sera bientôt
consolé.
Et puis il faut vous avouer que je l'ai rendu cruellement malheureux.
Vous vous étiez trompée, noble Alice! nous ne pouvions pas associer des
caractères et des existences si opposées. Voilà près d'une année que
nous luttons en vain pour accepter ces différences. L'union d'un esprit
austère avec une âme bouleversée par les tempêtes était un essai
impossible. C'est une femme comme vous que Jacques devait aimer, et moi
j'aurais dû le comprendre dès le premier jour où je vous ai vue.
Je vous ferai ma confession entière. Depuis trois mois que j'ai surpris
et comme volé le secret de Jacques, j'ai mis tout en oeuvre pour le
détacher de vous. Excepté de lui dire du mal de vous, ce qui m'eût été
impossible, j'ai tout tenté pour vaincre l'obstacle, pour triompher
de la passion que vous lui inspirez, et qui me causait une jalousie
effrénée. Cette ambition avait réveillé mon amour, qui commençait à
périr de fatigue et de souffrance; je suis redevenue coquette, habile,
tour à tour humble et emportée, boudeuse et soumise, ardente et
dédaigneuse. Rien ne m'a réussi; votre absence lui avait ôté, je crois,
jusqu'au sentiment de la vie. Il n'était plus auprès de moi qu'une
victime du dévouement qu'il s'était imposée, et je suis presque certaine
que, sans la crainte de vous sembler coupable et d'être blâmé par vous,
son courage ne se serait pas soutenu. Mais je suis sûre aussi que, pour
conquérir votre estime, il eût fait le sacrifice de sa vie entière, et
qu'en souffrant mille tortures, il ne se serait jamais détaché de moi.
[Illustration 09.png: Petite mère, pourquoi vous êtes toute blanche?]
«Eh bien, ne soyez pas effrayée de ma résolution, Alice! je la prends
enfin avec calme. Hier encore, Jacques, plus pâle qu'un spectre, plus
beau qu'un saint, me jurait qu'il ne me quitterait jamais, qu'il ne me
manquerait jamais de parole. En voyant tant d'abnégation et de vertu,
j'ai été prise tout à coup d'un accès de courage et de désintéressement,
et je lui ai dit à jamais adieu dans mon coeur. Je vous écris de ma
première station, station sur la route d'Italie, et probablement il
ignore encore, à l'heure qu'il est, que j'ai quitté Paris et brisé sa
chaîne! Voyez combien je suis guérie! Je désire qu'il l'apprenne avec
joie, et la seule tristesse que j'éprouve, c'est la crainte de lui
laisser quelque regret.
«Pourquoi donc tardons-nous tant à faire ce qui est juste et bon? Quelle
fausse idée nous attachons à l'importance de nos sacrifices et à la
difficulté de notre courage! Il y a plus d'un an que je regarde comme
une angoisse mortelle le détachement que je porte aujourd'hui dans mon
coeur avec une sorte de volupté. Je ne savais pas que la conscience d'un
devoir accompli pouvait offrir tant de consolation. Ma naïveté à cet
égard doit vous faire sourire. Hélas! c'est apparemment la première fois
que je cède à un bon mouvement sans arrière-pensée. Puissé-je tirer de
cette première et grande expérience la force d'abjurer dans l'avenir mon
aveugle et impérieuse personnalité!
«Pourquoi ne m'avez-vous pas aidée, chère Alice, à entrer dans cette
voie? Ah! si vous aviez aimé Jacques, avec quel enthousiasme je l'aurais
rendu à la liberté!... Et pourtant, hier encore, je luttais contre
vous... mais c'est que vous ne l'aimez pas... Pourtant, que sais-je?
votre langueur, votre mélancolie, cachent peut-être le même secret....
Pardonnez-moi, je n'en dirai pas davantage, je vous respecte désormais
au point de vous craindre. Voyez à quel point vous m'êtes sacrée! La
passion de Jacques pour vous était, pour moi, comme un reflet de votre
image dans son âme, et, quoique je fusse en possession de son secret,
jamais je n'ai osé le lui dire, jamais je n'ai osé vous combattre
ouvertement et vous nommer à lui.
«Revoyez-le sans crainte et sans confusion. Il croit que le vieux
Saint-Jean a brûlé son journal par mégarde. Il ne se doutera jamais que
sa confession est entre vos mains. Ah! c'est la confession d'un ange.
Quel noble sentiment, Alice! quelle ferveur mystérieuse, quel pieux
respect! n'en serez-vous pas touchée quelque jour? J'aurais donné, moi,
dix ans de jeunesse et de beauté pour être aimée ainsi, eussé-je dû ne
l'apprendre jamais de sa bouche, et n'en recevoir même jamais un baiser
furtif sur le bord de mon vêtement!
«C'en est fait! je n'inspirerai jamais cette flamme sainte que j'ai
follement rêvée. Autrefois je m'indignais contre mon sort, j'accusais le
coeur de l'homme d'injustice, d'orgueil et de cruauté; mais j'ai bien
changé depuis un an! Si quelque jour vous parlez de moi librement avec
Jacques, dites-lui de ne pas se reprocher mes souffrances; elles m'ont
été salutaires, elles ont porté leurs fruits amers et fortifiants. J'ai
reconnu enfin qu'il n'était pas au pouvoir du coeur le plus généreux et
le plus sublime de donner toute sa flamme à un être troublé et malade
comme moi.....J'ai reconnu le sceau de la justice divine et le prix
de la vertu... la vertu que j'ai tant haïe et blasphémée dans mes
désespoirs! Où seraient donc le bien et le mal ici-bas, si les coeurs
coupables pouvaient être récompensés dès cette vie, et s'il n'y avait
pas d'inévitables expiations! Ah! cette parole est vraie: _Tu seras puni
par où tu as péché!_ Cela est vrai pour toutes les erreurs, pour toutes
les folles passions de l'humanité. Ceux qui ont abusé des bienfaits de
Dieu ne le trouveront plus et seront condamnés à le chercher sans cesse!
La femme sans frein et sans retenue mourra consumée par le rêve d'une
passion qu'elle n'inspirera jamais.
«Et pourtant l'Evangile nous montre les ouvriers de la dernière heure du
jour récompensés comme ceux de la première...; mais le maître qui paie
ainsi, c'est Dieu. Il n'est pas au pouvoir de l'homme de tout donner en
échange de peu. Si l'ouvrier tardif et lâche avait le droit d'exiger
une part complète, celui qui rétribue serait frustré, et c'est en amour
surtout que l'égalité a besoin d'être respectée comme l'amour même; car
l'amour est aussi beau que la vertu, ou plutôt la vertu, c'est l'amour.
Il impose les plus grands devoirs, et ces devoirs-là, partagés
également, sont les plus vives jouissances. Celui qui croit pouvoir
mériter seul, présume trop de lui-même; celui qui se croit dispensé de
mériter, ne recueille rien.
«C'est en Dieu seul que je me réfugie, ses trésors à lui sont
inépuisables. Si le catholicisme n'était pas une fausse doctrine
pour les hommes d'aujourd'hui, je sens que je me ferais carmélite ou
trappiste à l'heure qu'il est; mais le Dieu des nonnes est encore un
homme, une sorte d'égal, un jaloux, un amant; le Dieu qui peut me
sauver, c'est celui qui ne punit pas sans retour. Il me semble que
j'ai assez expié, et que je mérite d'entrer dans le repos des justes,
c'est-à-dire de ne plus connaître les passions.
«Mais vous, Alice, vous avez droit à la coupe de la vie, vous vous en
êtes trop abstenue; pourquoi donc craindriez-vous d'y porter vos lèvres
pures? il est impossible qu'il y ait une goutte de fiel pour vous...
Je n'ose nommer Jacques, et pourtant, ma belle sainte, je ne puis
m'empêcher de rêver que quelque jour... un beau soir d'été plutôt,
Jacques vous surprendra à la campagne, lisant ce paragraphe écrit de sa
main: «Si l'on pouvait s'asseoir à tes pieds!...»
«Quand vous m'écrirez que ce moment est venu, je reviendrai près de
vous, j'y reviendrai calme et purifiée; et, à mon tour, Alice, je
goûterai ce bonheur d'avoir fait des heureux, que vous vouliez garder
pour vous seule!
«ISIDORA.»
La lettre qui suit est de dix ans postérieurs à celle qu'on vient de
lire.