CAHIER Nº 1.

Je me croyais jadis un grand philosophe, et je n'étais encore qu'un

enfant. Aujourd'hui je voudrais être un homme, et je crains de n'être

qu'un mince philosophe, un _philosopheur_, comme dit Isidora. Et

pourquoi cet invincible besoin de soumettre toutes les émotions de ma

vie à la froide et implacable logique de la vertu? La vertu! ce mot fait

bondir d'indignation la rebelle créature que je ne puis ni croire, ni

convaincre. Monstrueux hyménée que nos âmes n'ont pu et ne pourront

jamais ratifier! Ce sont les fiançailles du plaisir: rien de plus!

--La vertu! oui, le mot est pédantesque, j'en conviens, quand il n'est

pas naïf. Mon Dieu, vous seul savez pourtant que pour moi c'est un mot

sacré. Non, je n'y attache pas ce risible orgueil qu'elle me suppose

si durement; non, pour aimer et désirer la vertu, je ne me crois pas

supérieur aux autres hommes, puisque, plus j'étudie les lois de la

vérité, plus je me trouve égaré loin de ses chemins, et comme perdu

dans une vie d'illusion et d'erreur. Funeste erreur que celle qui nous

entraîne sans nous aveugler! Illusions déplorables que celles qui nous

laissent entrevoir la réalité derrière un voile trop facile à soulever!

Et j'écrivais sur la philosophie! et je prétendais composer un traité,

formuler le code d'une société idéale, et proposer aux hommes un nouveau

contrat social!... Eh bien, oui, je prétendais, comme tant d'autres,

instruire et corriger mes semblables, et je n'ai pu ni m'instruire ni me

corriger moi-même. Heureusement mon livre n'a pas été fini; heureusement

il n'a point paru; heureusement je me suis aperçu à temps que je n'avais

pas reçu d'en haut la mission d'enseigner, et que j'avais tout à

apprendre. Je n'ai pas grossi le nombre de ces écoliers superbes, qui,

tout gonflés des leçons de leurs maîtres s'en vont endoctrinant le

siècle, sans porter en eux-mêmes la lumière et la force qu'ils aspirent

à répandre! Cela m'a sauvé d'un ridicule aux yeux d'autrui. Mais, à mes

propres yeux, en suis-je purgé?

Triste coeur, tu es mécontent de toi-même dans le passé, parce que tu

es honteux de toi-même dans le présent. Et pourtant tu valais mieux, en

effet, alors que tu te croyais meilleur. Tu étais sincère, tu n'avais

rien à combattre; tu aimais le beau avec passion; tu te nourrissais de

contemplations idéales; tu le croyais de la race des fanatiques... Tu ne

te savais pas faible; tu ne savais pas que tu ne savais pas souffrir!...

Isidora · 第 53 / 76 题