Essayons d'écrire. Les souvenirs qu'on se retrace en les rédigeant
échappent au vague de la rêverie dévorante.
A minuit j'étais là, où elle m'avait dit de la rejoindre, et je
l'attendais. Elle paraît enfin, me serre convulsivement la main, et se
jette, essoufflée, sur une chaise au fond de la loge, après s'y être
fait renfermer avec moi par l'ouvreuse. Au bout de quelques moments de
silence, où elle paraissait véritablement suffoquée par l'émotion:
«J'ai encore été poursuivie aujourd'hui, me dit-elle, par un homme qui
me hait et que je méprise. Oh! candide et honnête Jacques! vous ne savez
pas ce que c'est qu'un homme du monde, à quelle lâche fureur, à quels
ignobles ressentiments peuvent se porter ces gens de bonne compagnie,
quand le despotisme fanatique de leur amour-propre est blessé!»
Je la plaignais, mais je ne trouvais pas d'expression pour la consoler.
--Vous le voyez, lui dis-je, cette vie d'enivrement et de plaisir égare
celles qui s'y abandonnent. Ces illusions d'un instant dont vous me
parliez mettent l'amour d'une femme, peut-être belle et bonne, aux bras
d'un homme indigne d'elle, et capable de tout pour se venger du retour
de sa raison.
--Qu'est-ce que cela prouve, Jacques? me dit-elle vivement. C'est
qu'apparemment il faut s'abstenir de chercher et de rêver l'amour dans
ce monde-ci. Créez-en donc un meilleur, où l'on puisse estimer ce qu'on
aime, et, en attendant, croyez-moi, ne prenez pas parti pour le bourreau
contre la victime.
En ce moment, la porte de la loge voisine s'ouvrit. Un fort bel homme,
qui avait un air de grand seigneur et des fleurs à sa boutonnière,
entra, et, se penchant vers ma compagne par-dessus la cloison basse qui
le séparait de nous:
«C'est donc vous enfin, _belle Isidora_ lui dit-il d'un ton acerbe.
Pourquoi fuir et vous cacher? Je ne prétends pas troubler vos plaisirs,
mais voir seulement la figure de notre heureux successeur à tous, afin
de le désigner aux remercîments de _mon ami Félix_.»
Quoiqu'il eût parlé à voix basse, je n'avais pas perdu un mot de son
compliment. Ma compagne m'avait saisi le bras, et je la sentais trembler
comme une feuille au vent d'orage. Je pris vite mon parti.
«Monsieur, dis-je en me levant, je ne sais point ce que c'est que
mademoiselle Isidora. Je ne sais pas davantage ce que c'est que votre
ami Félix, et je ne vois pas trop ce que peut être un homme qui s'en
vient insulter une femme au bras d'un autre homme. Mais ce que je sais,
mordieu fort bien, c'est que je reviens de mon village, et que j'en ai
rapporté des poings qui, pour parler le langage du lieu où nous sommes,
pourraient bien vous faire piquer une tête dans le parterre, si votre
goût n'était pas de nous laisser tranquilles.»
Puis, comme je le voyais hésiter, et qu'il me paraissait trop facile
de me débarrasser de ce beau fils par la force, il me prit envie de le
persifler par un mensonge.
--Sachez, d'ailleurs, lui dis-je, que madame est... ma femme, et
tenez-vous pour averti.
--Votre femme! répondit le dandy avec ironie, quoique cependant il ne
fût pas certain de ne pas s'être grossièrement trompé.--Votre femme!...
Eh bien! Monsieur, vous défendez peu courtoisement son honneur; mais
j'ai tort, et je mérite un peu votre mercuriale. Que madame me pardonne,
ajouta-t-il en saluant ma prétendue femme, c'est une méprise qui n'a
rien de volontaire.
--Je te remercie, bon Jacques, reprit-elle, aussitôt qu'il se fut
éloigné, tu m'as rendu un grand service; mais si tu veux que je te le
dise, il y a dans ta manière de me défendre Quelque chose qui me blesse
profondément. Tu n'aurais donc pas consenti à défendre le nom et la
personne d'Isidora, dans la crainte de passer pour, l'amant d'une femme
qu'on peut outrager ainsi?
--Rien de semblable ne m'est venu à l'esprit; je n'ai songé qu'à vous
débarrasser d'un fou ou d'un ennemi, qui m'eût, à coup sûr, forcé de
traverser par quelque scandale le plaisir que j'éprouve à causer avec
vous.
--Mais si j'avais été cette Isidora fameuse dont on dit tant de mal,
et dont vous avez sans doute la plus parfaite horreur, et si l'ennemi
s'était acharné à me prendre pour elle, nonobstant notre mariage
improvisé?...
--D'abord je ne m'inquiète pas de cette Isidora, et je ne la connais
pas. Je ne suis pas un homme du monde, je n'ai point de rapports avec
ce genre de femmes célèbres. Ensuite, Isidora ou non, je vous prie de
croire que je ne suis pas assez de mon village pour ne pas savoir qu'on
doit protection à la femme qu'on accompagne.
--Ah! mon cher villageois, avoue que c'est une triste nécessité que le
devoir d'un honnête homme en pareil cas! Risquer sa vie pour une fille!
--Je n'ai jamais su ce que c'était qu'une fille, je le sais moins que
jamais, et je suis tenté, depuis huit jours, de croire qu'il n'y a point
de femmes qui méritent réellement cette épithète infamante. Si Isidora
est une de ces femmes, et si vous êtes cette Isidora, j'éprouve pour
vous...
--Eh bien, qu'éprouves-tu pour moi? Dis donc vite!
--Le même sentiment qu'un dévot aurait pour une relique qu'il verrait
foulée aux pieds dans la fange. Il la relèverait, il s'efforcerait de la
purifier et de la replacer sous la châsse.
--Tu es meilleur que les autres, pauvre Jacques, mais tu n'es pas plus
grand! Tu vois toujours dans l'amour l'idée de pardon et de correction,
tu ne vois pas que ton rôle de purificateur, c'est le préjugé du
pédagogue qui croit sa main plus pure que celle d'autrui, et que la
châsse où tu veux replacer la relique, c'est l'éteignoir, c'est la cage,
c'est le tombeau de ta possession jalouse?
--Femme orgueilleuse! m'écriai-je, tu ne veux pas même de pardon?
--Le pardon est un reproche muet, le mépris subsiste après. Je donnerais
une vie de pardon pour un instant d'amour.
--Mais le mépris revient aussi après cet instant-là!
--On l'a eu, cet instant! Avec le pardon on ne l'a pas. Mépris pour
mépris, j'aime mieux celui de la haine que celui de la pitié.
Je ne sais comment il se fit que l'accent dont elle dit ces paroles me
causa une sorte de vertige. Je fus comme tenté de me jeter à ses pieds
et de lui demander pardon à elle-même. Mais un reste d'effroi et
peut-être de dégoût me retint.
«Allons-nous-en, me dit-elle, nous ne nous entendrons pas, mon
philosophe!»
Je la suivis machinalement. Nous fîmes un tour de foyer. J'y étais
étourdi et comme étouffé par le feu croisé des agaceries et des
épigrammes. Tout à coup ma compagne quitta mon bras comme pour
m'échapper. Je ne la perdis pas de vue, et, voyant qu'elle quittait le
bal, je décidai de le quitter aussitôt, tout en protégeant sa retraite.
Je descendais l'escalier sur ses pas, et elle atteignait la dernière
marche, lorsque le beau jeune homme dont je l'avais débarrassée, et qui
rentrait, se trouve face à face avec elle. Il s'arrête, sourit avec un
mépris inexprimable, et, levant les yeux vers moi:
--C'est donc l'habitude dans votre province, me dit-il, de suivre sa
femme comme un jaloux, et de l'observer à distance? Mon cher monsieur,
vous vous êtes moqué de moi, mais je vous le pardonne, si bien que je
veux vous donner un petit avis. La dame que vous escortez est la plus
belle femme de Paris, vous avez raison d'en être vain; mais, comme c'est
la plus méprisable et la plus méprisée, vous auriez grand tort d'en être
fier.
--Et vous, répondis-je, voua devriez être honteux de parler comme vous
faites. Si vous dites un mot de plus, je vous en rendrai très-repentant.
Un flot de monde qui rentrait nous sépara, et il monta l'escalier assez
rapidement. Quand il fut en haut du premier palier, il se retourna. Je
m'étais emparé du bras d'Isidora, et je m'étais arrêté en bas pour le
regarder aussi. Il haussa légèrement les épaules. Je lui fis un signe
impératif pour qu'il eût à disparaître ou à redescendre. Il prit
le premier parti, couvrant d'un air de dédain ironique sa retraite
prudente.
Je me sentais le sang échauffé plus que de raison; je voulais remonter
et le forcer à prendre d'autres airs. Ma compagne se cramponna après
moi.
«Vous me perdez si vous faites du scandale, me dit-elle. Suivez-moi,
j'ai à vous parler.»
Elle m'entraîna vers un fiacre, donna son adresse tout bas au cocher, et
me dit:
«Jacques, vous allez me suivre chez moi. Ce n'est pas une aventure;
je sais qu'elle ne serait pas de votre goût, et il n'est pas certain
qu'elle fût du mien.»
Que ce fût la colère dont j'étais à peine remis, ou la pitié pour elle,
ou quelque intérêt subit plus tendre que je ne voulais me l'avouer, je
ne me sentais plus sous l'empire de la raison. Il faut que j'avoue aussi
que la crainte de découvrir la vieillesse et la laideur sous son masque
avait agi à mon insu sur mon imagination. Le dandy, qui croyait me
dégoûter d'elle en m'apprenant (ce qu'il ne supposait pas que je pusse
ignorer), qu'elle était la plus belle femme de Paris, avait étrangement
manqué sa vengeance. Le prestige de la beauté, lors même qu'il n'agit
pas encore sur les yeux, est tout puissant sur un cerveau aussi
impressionnable que le mien. J'entourai de mes bras ma tremblante
conquête, et perdant tout mon orgueil de pédagogue, je la suppliai de ne
pas me croire indigne d'un de ces moments d'amour qu'elle m'avait fait
rêver si doux et si terribles. Elle tressaillit et s'arracha de mes bras
à plusieurs reprises; enfin elle me dit:
«Prenez garde, Jacques, que ma figure ne soit pour vous la tête de
Méduse!... Vous allez me voir, hélas! ne parlez pas d'amour et de joie.
Je touche au terme de mon agonie, et je sens la vie quitter mon sein,
peut-être pour la dernière fois.»
Le fiacre s'arrêta à une petite porte, dans une ruelle sombre. J'en
franchis le seuil sans savoir dans quel quartier de Paris je pouvais
être: j'avais fait cette course comme un somnambule. Nous traversâmes
plusieurs pièces mystérieuses, éclairées seulement par des feux mourants
de cheminée qui faisaient scintiller dans l'ombre quelques dorures.
Enfin nous entrâmes dans un boudoir à la fois chaste et délicieux, au
milieu duquel brûlait une lampe de bronze antique. Ma compagne ferma
soigneusement les portes, alluma plusieurs bougies, et, tout à coup
arrachant son masque avec un mouvement de colère et de désespoir, elle
me montra... 0 ciel! écrirai-je son nom sans défaillir!... les traits
purs et divins de Julie!
--Julie! m'écriai-je...
--Non pas Julie, dit-elle avec amertume, mais Isidora, _la femme la plus
méprisée, sinon la plus méprisable de Paris._
Je restai longtemps altéré, et, lorsque j'osai relever les yeux sur
elle, je vis qu'elle observait mon visage avec une profonde anxiété.
--Jacques, reprit-elle alors, voyant que je n'avais pas la force de
rompre le silence, vous avez aimé _Julie_! Julie n'a pas joué de rôle
devant vous: vous n'aviez point parlé d'amour ensemble. Vous avez connu
l'état présent de son âme, ses profonds ennuis et ses plus sérieuses
préoccupations depuis qu'elle a renoncé au rêve d'être aimée. Mais elle
vous eût trompé, si elle eût laissé la passion s'allumer en vous dans
les circonstances pures et charmantes qui avaient présidé à votre
rencontre. Le hasard d'une autre rencontre à la porte de l'Opéra l'a
décidée à se faire connaître sous son autre aspect. Celui-là, c'est
le passé, mais un passé qui n'est pas assez loin pour être oublié des
hommes qui le connaissent...
--Ne vous accusez pas, Julie, vous me faites trop de mal!
--Que voulez-vous dire?
--Je n'en sais rien, je souffre!
--Je vous comprends mieux que vous-même. C'est le moment de nous dire
adieu, Jacques. Ne souffrez pas à cause de moi. Moi aussi, je souffre,
et je dois souffrir plus longtemps que vous; car, moi aussi je vous
aimais, alors que je me sentais aimée, et les raisons qui me feront
combattre désormais votre souvenir ne sont terribles et humiliantes que
pour moi seule.
--Ne dites pas cela, Julie! Je vous aime, je vous aimerai toute ma vie.
Je vous vénérais comme un ange; à présent, je vous aimerai autrement;
mais ce ne sera pas moins, je vous le jure!
--_Vous le jurez!_ donc vous ne le sentez plus. Je ne veux pas être
aimée _autrement_, moi, et je sais que mon ambition est insensée. Ainsi,
adieu, noble et bon Jacques, adieu pour toujours, le dernier amour de ma
vie!
--Julie! Julie! ne mettez pas de l'orgueil à la place de l'amour. Ne
repoussez pas cet amour vrai et profond, que je mets encore à vos pieds.
0 ciel! craindriez-vous de moi de lâches reproches?
---Je vous l'ai dit, je crains le pardon! ce muet reproche, le plus
noble, mais le plus implacable de tous!
--Ne parlez pas de pardon, n'en parlons jamais! A Dieu seul le droit de
pardonner; vous avez raison! Et que suis-je pour m'arroger celui de vous
absoudre? Ma vie a été pure et paisible, et je n'ai pas lieu d'en tirer
gloire. A quelles séductions ai-je été exposé? quelles luttes ai-je
subies! Non, adorable et infortunée créature, je ne te pardonne pas, je
t'aime trop pour cela!
--Tu as raison, Jacques, s'écria-t-elle, c'est ainsi qu'il faut aimer,
ou ne pas s'en mêler!
Et, se précipitant dans mes bras, elle m'étreignit contre son coeur avec
passion.
Mais cette femme avait trop souffert pour être confiante. De sinistres
prévisions glacèrent ses premiers transports.
--Écoute, Jacques, dit-elle, tu sais bien tout! Je suis une femme
entretenue; tu le sais à présent! Je suis la maîtresse du comte Félix
de ***; sais-tu cela? Nous sommes ici chez lui, il peut arriver et
nous chasser l'un et l'autre; y songes-tu? En ce moment tu risques ton
honneur, et moi mon opulence et la dernière planche de salut offerte à
ma considération, sinon comme femme estimable, du moins comme beauté
désirable et puissante.
--Que nous importe, Julie? Demain tu quitteras cette prison dorée où
ton âme languit. Tu viendras partager la misère du pauvre rêveur.
Je travaillerai pour te faire vivre, je suspendrai mes rêveries, je
donnerai des leçons. Nous fuirons ensemble dans quelque ville de
province, loin d'ici, loin de tes ennemis. Tu trouveras cette vie pure
et simple à laquelle tu aspires... Tu ne connaîtras plus cet ennui qui
te ronge, cette oisiveté que tu te reproches; demain, tu seras libre,
ma belle captive. Et pourquoi pas tout de suite! Viens, partons, suis
l'amant qui t'enlève!
Une secrète terreur se peignit dans les traits de Julie.
--Déjà des conditions! dit-elle; déjà le travail de ma réhabilitation
qui commence! Jacques, tu vas croire que je t'ai trompé, que je me suis
trompée moi-même, quand je t'ai dit que je détestais mon luxe et mes
plaisirs. Je t'ai dit la vérité, je le jure... Et pourtant tes projets
me font peur! Et si tu allais ne plus m'aimer! si je me trouvais seule,
sans amour et sans ivresse, replongée dans cette affreuse misère que je
n'ai pu supporter lorsque j'étais plus jeune, plus belle et plus forte!
La misère sans l'amour! c'est impossible. Eh quoi! tu me demandes déjà
des sacrifices? tu n'attends pas que je te les offre! tu acceptes la
pécheresse à condition que, dès demain, dès aujourd'hui, elle passera à
l'état de sainte! Oh! toujours l'orgueil et la domination de l'homme! Il
n'y a donc pas un instant d'ivresse où l'on puisse se réfugier contre
les exigences d'un contrat?
L'amertume de Julie était profondément injuste. Je fus effrayé des
blessures de cette âme meurtrie. J'espérai la guérir avec le temps et la
confiance, et je voulus son amour sans condition. Je l'obtins, mais il y
eut quelque chose de sinistre dans nos transports. Cela ressemblait à un
éternel adieu dont nous avions tous deux le pressentiment. Quand le jour
pâle et tardif de l'hiver vint nous avertir de nous séparer, je crus
voir la Juliette de Shakspeare lisant dans le livre sombre du destin; sa
pâleur et ses cheveux épars la rendaient plus belle, mais les douleurs
de son âme dévastée la rendaient effrayante. Elle me donna une clef de
son appartement, et rendez-vous pour le soir même, mais elle ne put
faire l'effort de sourire en recevant mon dernier baiser.
Deux heures après je recevais le billet suivant:
«Ce que je prévoyais est arrivé: le lâche qui m'a insultée au bal a
instruit le comte de mon escapade. Je viens d'avoir une scène affreuse
avec ce dernier. Mais j'ai dominé sa colère par mon audace. Je ne veux
pas être chassée par cet homme, je veux le quitter au moment où il sera
le plus courbé à mes pieds. Pour écarter ses soupçons, je pars avec lui
pour un de ses châteaux. Je serai bientôt de retour, et alors, Jacques,
je verrai si tu m'aimes.»
O Julie! votre immense et pauvre orgueil nous perdra!