10 janvier

Essayons d'écrire. Les souvenirs qu'on se retrace en les rédigeant

échappent au vague de la rêverie dévorante.

A minuit j'étais là, où elle m'avait dit de la rejoindre, et je

l'attendais. Elle paraît enfin, me serre convulsivement la main, et se

jette, essoufflée, sur une chaise au fond de la loge, après s'y être

fait renfermer avec moi par l'ouvreuse. Au bout de quelques moments de

silence, où elle paraissait véritablement suffoquée par l'émotion:

«J'ai encore été poursuivie aujourd'hui, me dit-elle, par un homme qui

me hait et que je méprise. Oh! candide et honnête Jacques! vous ne savez

pas ce que c'est qu'un homme du monde, à quelle lâche fureur, à quels

ignobles ressentiments peuvent se porter ces gens de bonne compagnie,

quand le despotisme fanatique de leur amour-propre est blessé!»

Je la plaignais, mais je ne trouvais pas d'expression pour la consoler.

--Vous le voyez, lui dis-je, cette vie d'enivrement et de plaisir égare

celles qui s'y abandonnent. Ces illusions d'un instant dont vous me

parliez mettent l'amour d'une femme, peut-être belle et bonne, aux bras

d'un homme indigne d'elle, et capable de tout pour se venger du retour

de sa raison.

--Qu'est-ce que cela prouve, Jacques? me dit-elle vivement. C'est

qu'apparemment il faut s'abstenir de chercher et de rêver l'amour dans

ce monde-ci. Créez-en donc un meilleur, où l'on puisse estimer ce qu'on

aime, et, en attendant, croyez-moi, ne prenez pas parti pour le bourreau

contre la victime.

En ce moment, la porte de la loge voisine s'ouvrit. Un fort bel homme,

qui avait un air de grand seigneur et des fleurs à sa boutonnière,

entra, et, se penchant vers ma compagne par-dessus la cloison basse qui

le séparait de nous:

«C'est donc vous enfin, _belle Isidora_ lui dit-il d'un ton acerbe.

Pourquoi fuir et vous cacher? Je ne prétends pas troubler vos plaisirs,

mais voir seulement la figure de notre heureux successeur à tous, afin

de le désigner aux remercîments de _mon ami Félix_.»

Quoiqu'il eût parlé à voix basse, je n'avais pas perdu un mot de son

compliment. Ma compagne m'avait saisi le bras, et je la sentais trembler

comme une feuille au vent d'orage. Je pris vite mon parti.

«Monsieur, dis-je en me levant, je ne sais point ce que c'est que

mademoiselle Isidora. Je ne sais pas davantage ce que c'est que votre

ami Félix, et je ne vois pas trop ce que peut être un homme qui s'en

vient insulter une femme au bras d'un autre homme. Mais ce que je sais,

mordieu fort bien, c'est que je reviens de mon village, et que j'en ai

rapporté des poings qui, pour parler le langage du lieu où nous sommes,

pourraient bien vous faire piquer une tête dans le parterre, si votre

goût n'était pas de nous laisser tranquilles.»

Puis, comme je le voyais hésiter, et qu'il me paraissait trop facile

de me débarrasser de ce beau fils par la force, il me prit envie de le

persifler par un mensonge.

--Sachez, d'ailleurs, lui dis-je, que madame est... ma femme, et

tenez-vous pour averti.

--Votre femme! répondit le dandy avec ironie, quoique cependant il ne

fût pas certain de ne pas s'être grossièrement trompé.--Votre femme!...

Eh bien! Monsieur, vous défendez peu courtoisement son honneur; mais

j'ai tort, et je mérite un peu votre mercuriale. Que madame me pardonne,

ajouta-t-il en saluant ma prétendue femme, c'est une méprise qui n'a

rien de volontaire.

--Je te remercie, bon Jacques, reprit-elle, aussitôt qu'il se fut

éloigné, tu m'as rendu un grand service; mais si tu veux que je te le

dise, il y a dans ta manière de me défendre Quelque chose qui me blesse

profondément. Tu n'aurais donc pas consenti à défendre le nom et la

personne d'Isidora, dans la crainte de passer pour, l'amant d'une femme

qu'on peut outrager ainsi?

--Rien de semblable ne m'est venu à l'esprit; je n'ai songé qu'à vous

débarrasser d'un fou ou d'un ennemi, qui m'eût, à coup sûr, forcé de

traverser par quelque scandale le plaisir que j'éprouve à causer avec

vous.

--Mais si j'avais été cette Isidora fameuse dont on dit tant de mal,

et dont vous avez sans doute la plus parfaite horreur, et si l'ennemi

s'était acharné à me prendre pour elle, nonobstant notre mariage

improvisé?...

--D'abord je ne m'inquiète pas de cette Isidora, et je ne la connais

pas. Je ne suis pas un homme du monde, je n'ai point de rapports avec

ce genre de femmes célèbres. Ensuite, Isidora ou non, je vous prie de

croire que je ne suis pas assez de mon village pour ne pas savoir qu'on

doit protection à la femme qu'on accompagne.

--Ah! mon cher villageois, avoue que c'est une triste nécessité que le

devoir d'un honnête homme en pareil cas! Risquer sa vie pour une fille!

--Je n'ai jamais su ce que c'était qu'une fille, je le sais moins que

jamais, et je suis tenté, depuis huit jours, de croire qu'il n'y a point

de femmes qui méritent réellement cette épithète infamante. Si Isidora

est une de ces femmes, et si vous êtes cette Isidora, j'éprouve pour

vous...

--Eh bien, qu'éprouves-tu pour moi? Dis donc vite!

--Le même sentiment qu'un dévot aurait pour une relique qu'il verrait

foulée aux pieds dans la fange. Il la relèverait, il s'efforcerait de la

purifier et de la replacer sous la châsse.

--Tu es meilleur que les autres, pauvre Jacques, mais tu n'es pas plus

grand! Tu vois toujours dans l'amour l'idée de pardon et de correction,

tu ne vois pas que ton rôle de purificateur, c'est le préjugé du

pédagogue qui croit sa main plus pure que celle d'autrui, et que la

châsse où tu veux replacer la relique, c'est l'éteignoir, c'est la cage,

c'est le tombeau de ta possession jalouse?

--Femme orgueilleuse! m'écriai-je, tu ne veux pas même de pardon?

--Le pardon est un reproche muet, le mépris subsiste après. Je donnerais

une vie de pardon pour un instant d'amour.

--Mais le mépris revient aussi après cet instant-là!

--On l'a eu, cet instant! Avec le pardon on ne l'a pas. Mépris pour

mépris, j'aime mieux celui de la haine que celui de la pitié.

Je ne sais comment il se fit que l'accent dont elle dit ces paroles me

causa une sorte de vertige. Je fus comme tenté de me jeter à ses pieds

et de lui demander pardon à elle-même. Mais un reste d'effroi et

peut-être de dégoût me retint.

«Allons-nous-en, me dit-elle, nous ne nous entendrons pas, mon

philosophe!»

Je la suivis machinalement. Nous fîmes un tour de foyer. J'y étais

étourdi et comme étouffé par le feu croisé des agaceries et des

épigrammes. Tout à coup ma compagne quitta mon bras comme pour

m'échapper. Je ne la perdis pas de vue, et, voyant qu'elle quittait le

bal, je décidai de le quitter aussitôt, tout en protégeant sa retraite.

Je descendais l'escalier sur ses pas, et elle atteignait la dernière

marche, lorsque le beau jeune homme dont je l'avais débarrassée, et qui

rentrait, se trouve face à face avec elle. Il s'arrête, sourit avec un

mépris inexprimable, et, levant les yeux vers moi:

--C'est donc l'habitude dans votre province, me dit-il, de suivre sa

femme comme un jaloux, et de l'observer à distance? Mon cher monsieur,

vous vous êtes moqué de moi, mais je vous le pardonne, si bien que je

veux vous donner un petit avis. La dame que vous escortez est la plus

belle femme de Paris, vous avez raison d'en être vain; mais, comme c'est

la plus méprisable et la plus méprisée, vous auriez grand tort d'en être

fier.

--Et vous, répondis-je, voua devriez être honteux de parler comme vous

faites. Si vous dites un mot de plus, je vous en rendrai très-repentant.

Un flot de monde qui rentrait nous sépara, et il monta l'escalier assez

rapidement. Quand il fut en haut du premier palier, il se retourna. Je

m'étais emparé du bras d'Isidora, et je m'étais arrêté en bas pour le

regarder aussi. Il haussa légèrement les épaules. Je lui fis un signe

impératif pour qu'il eût à disparaître ou à redescendre. Il prit

le premier parti, couvrant d'un air de dédain ironique sa retraite

prudente.

Je me sentais le sang échauffé plus que de raison; je voulais remonter

et le forcer à prendre d'autres airs. Ma compagne se cramponna après

moi.

«Vous me perdez si vous faites du scandale, me dit-elle. Suivez-moi,

j'ai à vous parler.»

Elle m'entraîna vers un fiacre, donna son adresse tout bas au cocher, et

me dit:

«Jacques, vous allez me suivre chez moi. Ce n'est pas une aventure;

je sais qu'elle ne serait pas de votre goût, et il n'est pas certain

qu'elle fût du mien.»

Que ce fût la colère dont j'étais à peine remis, ou la pitié pour elle,

ou quelque intérêt subit plus tendre que je ne voulais me l'avouer, je

ne me sentais plus sous l'empire de la raison. Il faut que j'avoue aussi

que la crainte de découvrir la vieillesse et la laideur sous son masque

avait agi à mon insu sur mon imagination. Le dandy, qui croyait me

dégoûter d'elle en m'apprenant (ce qu'il ne supposait pas que je pusse

ignorer), qu'elle était la plus belle femme de Paris, avait étrangement

manqué sa vengeance. Le prestige de la beauté, lors même qu'il n'agit

pas encore sur les yeux, est tout puissant sur un cerveau aussi

impressionnable que le mien. J'entourai de mes bras ma tremblante

conquête, et perdant tout mon orgueil de pédagogue, je la suppliai de ne

pas me croire indigne d'un de ces moments d'amour qu'elle m'avait fait

rêver si doux et si terribles. Elle tressaillit et s'arracha de mes bras

à plusieurs reprises; enfin elle me dit:

«Prenez garde, Jacques, que ma figure ne soit pour vous la tête de

Méduse!... Vous allez me voir, hélas! ne parlez pas d'amour et de joie.

Je touche au terme de mon agonie, et je sens la vie quitter mon sein,

peut-être pour la dernière fois.»

Le fiacre s'arrêta à une petite porte, dans une ruelle sombre. J'en

franchis le seuil sans savoir dans quel quartier de Paris je pouvais

être: j'avais fait cette course comme un somnambule. Nous traversâmes

plusieurs pièces mystérieuses, éclairées seulement par des feux mourants

de cheminée qui faisaient scintiller dans l'ombre quelques dorures.

Enfin nous entrâmes dans un boudoir à la fois chaste et délicieux, au

milieu duquel brûlait une lampe de bronze antique. Ma compagne ferma

soigneusement les portes, alluma plusieurs bougies, et, tout à coup

arrachant son masque avec un mouvement de colère et de désespoir, elle

me montra... 0 ciel! écrirai-je son nom sans défaillir!... les traits

purs et divins de Julie!

--Julie! m'écriai-je...

--Non pas Julie, dit-elle avec amertume, mais Isidora, _la femme la plus

méprisée, sinon la plus méprisable de Paris._

Je restai longtemps altéré, et, lorsque j'osai relever les yeux sur

elle, je vis qu'elle observait mon visage avec une profonde anxiété.

--Jacques, reprit-elle alors, voyant que je n'avais pas la force de

rompre le silence, vous avez aimé _Julie_! Julie n'a pas joué de rôle

devant vous: vous n'aviez point parlé d'amour ensemble. Vous avez connu

l'état présent de son âme, ses profonds ennuis et ses plus sérieuses

préoccupations depuis qu'elle a renoncé au rêve d'être aimée. Mais elle

vous eût trompé, si elle eût laissé la passion s'allumer en vous dans

les circonstances pures et charmantes qui avaient présidé à votre

rencontre. Le hasard d'une autre rencontre à la porte de l'Opéra l'a

décidée à se faire connaître sous son autre aspect. Celui-là, c'est

le passé, mais un passé qui n'est pas assez loin pour être oublié des

hommes qui le connaissent...

--Ne vous accusez pas, Julie, vous me faites trop de mal!

--Que voulez-vous dire?

--Je n'en sais rien, je souffre!

--Je vous comprends mieux que vous-même. C'est le moment de nous dire

adieu, Jacques. Ne souffrez pas à cause de moi. Moi aussi, je souffre,

et je dois souffrir plus longtemps que vous; car, moi aussi je vous

aimais, alors que je me sentais aimée, et les raisons qui me feront

combattre désormais votre souvenir ne sont terribles et humiliantes que

pour moi seule.

--Ne dites pas cela, Julie! Je vous aime, je vous aimerai toute ma vie.

Je vous vénérais comme un ange; à présent, je vous aimerai autrement;

mais ce ne sera pas moins, je vous le jure!

--_Vous le jurez!_ donc vous ne le sentez plus. Je ne veux pas être

aimée _autrement_, moi, et je sais que mon ambition est insensée. Ainsi,

adieu, noble et bon Jacques, adieu pour toujours, le dernier amour de ma

vie!

--Julie! Julie! ne mettez pas de l'orgueil à la place de l'amour. Ne

repoussez pas cet amour vrai et profond, que je mets encore à vos pieds.

0 ciel! craindriez-vous de moi de lâches reproches?

---Je vous l'ai dit, je crains le pardon! ce muet reproche, le plus

noble, mais le plus implacable de tous!

--Ne parlez pas de pardon, n'en parlons jamais! A Dieu seul le droit de

pardonner; vous avez raison! Et que suis-je pour m'arroger celui de vous

absoudre? Ma vie a été pure et paisible, et je n'ai pas lieu d'en tirer

gloire. A quelles séductions ai-je été exposé? quelles luttes ai-je

subies! Non, adorable et infortunée créature, je ne te pardonne pas, je

t'aime trop pour cela!

--Tu as raison, Jacques, s'écria-t-elle, c'est ainsi qu'il faut aimer,

ou ne pas s'en mêler!

Et, se précipitant dans mes bras, elle m'étreignit contre son coeur avec

passion.

Mais cette femme avait trop souffert pour être confiante. De sinistres

prévisions glacèrent ses premiers transports.

--Écoute, Jacques, dit-elle, tu sais bien tout! Je suis une femme

entretenue; tu le sais à présent! Je suis la maîtresse du comte Félix

de ***; sais-tu cela? Nous sommes ici chez lui, il peut arriver et

nous chasser l'un et l'autre; y songes-tu? En ce moment tu risques ton

honneur, et moi mon opulence et la dernière planche de salut offerte à

ma considération, sinon comme femme estimable, du moins comme beauté

désirable et puissante.

--Que nous importe, Julie? Demain tu quitteras cette prison dorée où

ton âme languit. Tu viendras partager la misère du pauvre rêveur.

Je travaillerai pour te faire vivre, je suspendrai mes rêveries, je

donnerai des leçons. Nous fuirons ensemble dans quelque ville de

province, loin d'ici, loin de tes ennemis. Tu trouveras cette vie pure

et simple à laquelle tu aspires... Tu ne connaîtras plus cet ennui qui

te ronge, cette oisiveté que tu te reproches; demain, tu seras libre,

ma belle captive. Et pourquoi pas tout de suite! Viens, partons, suis

l'amant qui t'enlève!

Une secrète terreur se peignit dans les traits de Julie.

--Déjà des conditions! dit-elle; déjà le travail de ma réhabilitation

qui commence! Jacques, tu vas croire que je t'ai trompé, que je me suis

trompée moi-même, quand je t'ai dit que je détestais mon luxe et mes

plaisirs. Je t'ai dit la vérité, je le jure... Et pourtant tes projets

me font peur! Et si tu allais ne plus m'aimer! si je me trouvais seule,

sans amour et sans ivresse, replongée dans cette affreuse misère que je

n'ai pu supporter lorsque j'étais plus jeune, plus belle et plus forte!

La misère sans l'amour! c'est impossible. Eh quoi! tu me demandes déjà

des sacrifices? tu n'attends pas que je te les offre! tu acceptes la

pécheresse à condition que, dès demain, dès aujourd'hui, elle passera à

l'état de sainte! Oh! toujours l'orgueil et la domination de l'homme! Il

n'y a donc pas un instant d'ivresse où l'on puisse se réfugier contre

les exigences d'un contrat?

L'amertume de Julie était profondément injuste. Je fus effrayé des

blessures de cette âme meurtrie. J'espérai la guérir avec le temps et la

confiance, et je voulus son amour sans condition. Je l'obtins, mais il y

eut quelque chose de sinistre dans nos transports. Cela ressemblait à un

éternel adieu dont nous avions tous deux le pressentiment. Quand le jour

pâle et tardif de l'hiver vint nous avertir de nous séparer, je crus

voir la Juliette de Shakspeare lisant dans le livre sombre du destin; sa

pâleur et ses cheveux épars la rendaient plus belle, mais les douleurs

de son âme dévastée la rendaient effrayante. Elle me donna une clef de

son appartement, et rendez-vous pour le soir même, mais elle ne put

faire l'effort de sourire en recevant mon dernier baiser.

Deux heures après je recevais le billet suivant:

«Ce que je prévoyais est arrivé: le lâche qui m'a insultée au bal a

instruit le comte de mon escapade. Je viens d'avoir une scène affreuse

avec ce dernier. Mais j'ai dominé sa colère par mon audace. Je ne veux

pas être chassée par cet homme, je veux le quitter au moment où il sera

le plus courbé à mes pieds. Pour écarter ses soupçons, je pars avec lui

pour un de ses châteaux. Je serai bientôt de retour, et alors, Jacques,

je verrai si tu m'aimes.»

O Julie! votre immense et pauvre orgueil nous perdra!

Isidora · 第 44 / 76 题