15 janvier.

Je ne croyais pas qu'un homme aussi simple et aussi retiré que moi dût

jamais connaître les aventures, et pourtant en voici deux fort étranges

qui m'arrivent en peu de jours, si toutefois je puis appeler du nom

léger d'_aventure_ ma rencontre romanesque et providentielle avec

l'admirable Julie.

[Illustration 02.png: Je viens de la part de _madame_.]

Hier soir, j'avais été appelé pour une affaire à la Chaussée-d'Antin, et

je revenais assez tard. J'étais entré, chemin faisant, dans un cabinet

de lecture pour feuilleter un ouvrage nouveau, dont le titre exposé à

la devanture m'avait frappé. Je m'étais oublié là à parcourir plusieurs

autres ouvrages assez frivoles, dans lesquels j'étudiais avec une triste

curiosité les tendances littéraires du moment; si bien que minuit

sonnait quand je me suis trouvé devant l'Opéra. C'était l'ouverture du

bal, et, ralentissant ma marche, j'observais avec étonnement cette

foule de masques noirs, de personnages noirs, hommes et femmes, qui se

pressaient pour entrer. Il y avait quelque chose de lugubre dans

cette procession de spectres qui couraient à une fête en vêtements de

deuil[1]. Heurté et emporté par une rafale tumultueuse de ces êtres

bizarres, je me sens saisir le bras, et la voix déguisée d'une femme me

dit à l'oreille: «On me suit. Je crains d'avoir été reconnue. Prêtez-moi

le bras pour entrer; cela donnera le change à un homme qui me

persécute.»

[Note 1: Le journal de Jacques Laurent est daté de 183x, époque

à laquelle les dominos étaient seuls admis au bal de l'Opéra. On n'y

dansait pas.]

--Je veux bien vous rendre ce service, ai-je répondu, bien que je

n'entende rien à ces sortes de jeux.

--Ce n'est pas un jeu, reprit le domino noir à noeuds roses, qui

s'attachait à mon bras et qui m'entraînait rapidement vers l'escalier;

je cours de grands dangers. Sauvez-moi.

J'étais fort embarrassé; je n'osais refuser, et pourtant je savais qu'il

fallait payer pour entrer. Je craignais de n'avoir pas de quoi; mais

nous passâmes si vite devant le bureau, que je n'eus pas même le temps

de voir comment j'étais admis. Je crois que le domino paya lestement

pour deux sans me consulter. Il me poussa avec impétuosité au moment

où j'hésitais, et nous nous trouvâmes à l'entrée de la salle avant que

j'eusse eu le temps de me reconnaître.

L'aspect de cette salle immense, magnifiquement éclairée, les sons

bruyants de l'orchestre, cette fourmilière noire qui se répandait comme

de sombres flots, dans toutes les parties de l'édifice, en bas, en haut,

autour de moi; les propos incisifs qui se croisaient à mes oreilles,

tous ces bouquets, tous ces masques semblables, toutes ces voix flûtées

qui s'imitent tellement les unes les autre, qu'on dirait le même être

mille fois répété dans des manifestations identiques; enfin, cette cohue

triste et agitée, tout cela me causa un instant de vertige et d'effroi.

Je regardai ma compagne. Son oeil noir et brillant à travers les trous

de son masque, sa taille informe sous cet affreux domino qui fait d'une

femme un moine, me firent véritablement peur, et je fus saisi d'un

frisson involontaire. Je croyais être la proie d'un rêve, et j'attendais

avec terreur quelque transformation plus hideuse encore, quelque

bacchanale diabolique.

Nous avions apparemment échappé au danger réel ou imaginaire qui

me procurait l'honneur de l'accompagner, car elle paraissait plus

tranquille, et elle me dit d un ton railleur: «Tu fais une drôle de

mine, mon pauvre chevalier. Vraiment, tu es le chevalier de la triste

figure!

--Vous devez avoir furieusement raison, beau masque, lui répondis-je,

car, grâce à vous, c'est la première fois que je me trouve à pareille

fête. Maintenant vous n'avez plus besoin de moi, permettez moi de vous

souhaiter beaucoup de plaisir et d'aller à mes affaires.

--Non pas, dit-elle, tu ne ne quitteras pas encore, tu m'amuses.

--Grand merci, mais...

--Je dirai plus, tu m'intéresses. Allons, ne fais pas le cruel, et

crains d'être ridicule. Si tu me connaissais, tu ne serais pas fâché de

l'aventure.

--Je ne suis pas curieux, permettez que je...

--Mon pauvre Jacques, tu es d'une pruderie révoltante. Cela prouve un

amour propre insensé. Tu crois donc que je te fais la cour? Commence par

t'ôter cela de l'esprit, toi qui en as tant! Je ne suis pas éprise de

toi le moins du monde, quoique tu sois trop joli garçon pour un pédant!

--A ce dernier mot, je vois bien que j'ai l'honneur d'être parfaitement

connu de vous.

--Voilà de la modestie, à la bonne heure! Certes, je te connais, et

je sais ton goût pour la botanique. Ne t'ai-je pas vu entrer dans une

certaine serre où, depuis quinze jours, tu étudies le camélia avec

passion?

--Qu'y trouvez-vous à redire?

--Rien. La dame du logis encore moins, à ce qu'il paraît?

--Vous êtes sans doute sa femme de chambre?

--Non, mais son amie intime.

--Je n'en crois rien. Vous parlez comme une soubrette et non pas comme

une amie.

--Tu es grossier, chevalier discourtois! Tu ne connais pas les lois du

bal masqué, qui permettent de médire des gens qu'on aime le mieux.

--Ce sont de fâcheux et stupides usages.

--Ta colère me divertit. Mais sais-tu ce que j'en conclus?

--Voyons!

--C'est que tu voudrais, en jouant la colère, me faire croire qu'il y a

quelque chose de plus sérieux entre cette dame et toi que des leçons de

botanique.

--Sérieux? Oui, sans doute, rien n'est plus sérieux que le respect que

je lui porte.

--Ah! tu la croîs donc bien vertueuse?

--Tellement, que je ne puis souffrir d'entendre parler d'elle en ce

lieu, et d'en parler moi-même à une personne que je ne connais pas, et

qui...

--Achève! «Et dont tu n'as pas très-bonne opinion jusqu'à présent?»

--Que vous importe, puisque vous venez ici pour provoquer et braver la

liberté des paroles?

--Tu es fort aigre. Je vois bien que tu es amoureux de la dame aux

camélias. Mais n'en parlons plus. Il n'y a pas de mal à cela, et je ne

trouverais pas mauvais qu'elle te payât de retour. Tu n'es pas mal, et

tu ne manques pas d'esprit; tu n'as ni réputation, ni fortune, c'est

encore mieux. Je pardonnerais à cette femme toutes les folies de sa

jeunesse, si elle pouvait, sur _ses vieux jours_, aimer un homme

raisonnable pour lui-même et s'attacher à lui sérieusement.

Vous, vous êtes ma mie, une fille suivante,

Un peu trop forte en gueule et fort impertinente.

Le domino provocateur ne fit que rire de la citation; mais changeant

bientôt de ton et de tactique:

«Ton courroux me plaît, dit-elle, et me donne une excellente opinion de

toi. Sache donc que tout ceci était une épreuve; que j'aime trop Julie

pour l'attaquer sérieusement, et qu'elle saura demain combien tu es

digne de l'honnête amitié qu'elle a pour ton personnage flegmatique,

philosophique et botanique. Je veux que nous fassions connaissance chez

elle à visage découvert, et que la paix soit signée entre nous sous ses

auspices. Allons, viens t'asseoir avec moi sur un banc. Je suis déjà

fatiguée de marcher, et mon envie de rire se passe. Julie prétend que tu

es un grand philosophe, je serais bien aise d'en profiter.»

Soit faiblesse, soit curiosité, soit un vague prestige qui, de Julie, se

reflétait à mes yeux sur cette femme légère, comme la brillante lueur de

l'astre sur quelque obscur satellite, je la suivis, et bientôt nous nous

trouvâmes dans une loge du quatrième rang, assis tellement au-dessus de

la foule, que sa clameur ne nous arrivait plus que comme une seule voix,

et que nous étions comme isolés à l'abri de toute surveillance et de

toute distraction. _Elle_ commença alors des discours étranges où le

plus énergique enivrement se mêlait à la plus adroite réserve; elle

paraissait continuer l'entretien piquant que nous avions commencé en

bas, ou du moins passer naturellement de ce fait particulier à une

théorie générale sur l'amour. Et comme il me semblait que c'était ou

une provocation directe, ou le désir de m'arracher par surprise quelque

secret de coeur relatif à Julie, je me tenais sur mes gardes. Mais elle

se railla de ma prudence, et après avoir finement fustigé la présomption

qu'elle m'attribuait dans les deux cas, elle me força à ne voir dans ses

discours qu'une provocation à des théories sérieuses de ma part sur la

question brûlante qu'elle agitait. J'étais scandalisé d'abord de cette

facilité sans retenue et sans fierté à soulever devant moi le voile

sacré à travers lequel j'ai à peine osé jusqu'ici interroger le coeur

des femmes; mais son esprit souple et fécond, une sorte d'éloquence

fiévreuse quelle possède, réussirent peu à peu à me captiver. Après

tout, me disais-je, voici une excellente occasion d'étudier un nouveau

type de femme, qui, dans sa fougue audacieuse, m'est tout aussi inconnu

que me l'était il y a peu de jours le calme divin de Julie. Voyons à

quelle distance de l'homme peut s'élever ou s'abaisser la puissance de

ce sexe!

--Allons, me disait-elle, réponds, mon pauvre philosophe! n'as-tu donc

rien à m'enseigner? Je t'ai attiré ici pour m'instruire. Moralise-moi

si tu peux. De quoi veux-tu parler au bal masqué avec une femme, si ce

n'est d'amour? Eh bien, prononce-toi, admets ou réfute mes objections.

Que feras-tu de la passion dans ta république idéale? Dans quelle série

de mérites rangeras-tu la pécheresse qui a beaucoup aimé? Sera-ce

au-dessous, ou au-dessus, ou simplement à côté de la vierge qui n'a

point aimé encore, ou de la matrone à qui les soins vertueux du ménage

n'ont pas permis d'être aimable, et, par conséquent, d'être émue et

enivrée de l'amour d'un homme? Voueras-tu un culte exclusif à ces fleurs

sans parfum et sans éclat qui végètent à l'ombre, et qui, ne connaissant

pas le soleil, croient que le soleil est l'ennemi de la vie? Je sais que

tu adores le camélia; apparemment tu méprises la rose?

--La rose est enivrante, répondis-je, mais elle ne vit qu'un instant. Je

voudrais lui donner la persistance et la durée du camélia blanc, symbole

de pureté.

--C'est cela, tu voudrais lui enlever sa couleur et son parfum, et tu

oserais dire aux jardiniers de ton espèce: «Voyez, chers cuistres, mes

frères, quel beau monstre vient d'éclore sous mon châssis!» Tiens, froid

rêveur, regarde toutes ces femmes qui sont ici! Je voudrais te faire

soulever leurs masques et lire dans leurs âmes. La plupart sont belles,

belles de corps et d'intelligence. Celles que tu croirais les plus

dépravées sont souvent celles qui ont le plus tendre coeur, l'esprit le

plus spontané, les plus nobles intelligences, les entrailles les plus

maternelles, les dévouements les plus romanesques, les instincts les

plus héroïques. Songes-y, malheureux, toutes ces femmes de plaisir et

d'ivresse, c'est l'élite des femmes, ce sont les types les plus rares et

les plus puissants qui soient sortis des mains de la nature; et c'est

pourquoi, grâce aux législateurs pudiques de la société, elles sont

ici, cherchant l'illusion d'un instant d'amour, au milieu d'une foule

d'hommes qui feignent de les aimer, et qui affectent entre eux de les

mépriser. Les plus beaux et les meilleurs êtres de la création sont là,

forcés de tout braver, ou de se masquer et de mentir, pour n'être pas

outragés à chaque pas. Et c'est là votre ouvrage, hommes clairvoyants,

qui avez fait de votre amour un droit, et du nôtre un devoir!

Elle me parla longtemps sur ce ton, et me fit entendre de si justes

plaintes, elle sut donner tant d'attraits et de puissance è ce dieu

d'Amour dont elle semblait vouloir élever le culte sur les ruines de

tous les principes, que les heures de la nuit s'envolèrent pour moi

comme un songe. La parole de celle femme me subjuguait; la laideur de

son déguisement, l'effroi que m'inspirait son masque, et jusqu'à l'éclat

lugubre de la fête où elle m'avait entraîné, tout cela disparaissait

autour de moi. Toute son âme, tout son être semblaient être passés dans

cette parole ardente, et cette voix feinte, qu'elle maintenait avec

art pour ne pas se faire reconnaître, cette voix de masque qui m'avait

blessé le tympan d'abord, prenait pour moi des inflexions étranges,

quelque chose d'incisif, de pénétrant, qui agissait sur mes nerfs, si

ce n'est sur mon âme. Je me sentais vaincu, modifié et comme transformé

dans mes opinions en l'écoutant. Je lui demandai grâce. Je suis trop

agité pour répondre, lui dis-je, je veux rentrer en moi-même, et savoir

si à l'abri de votre éloquence je dois vous admirer ou vous plaindre.

--Eh bien, dit-elle en se levant, consulte l'oracle! Demande à Julie

ce qu'elle doit penser du caquet de sa _femme de chambre_. Je te donne

rendez-vous ici, à cette place et à cette heure, d'aujourd'hui en huit.

Si tu n'y viens pas, je te regarderai comme vaincu, et je regretterai le

temps que j'aurai perdu à provoquer un adversaire si faible.

Elle disparut. J'étais si accablé, que je ne songeai pas à la suivre.

Puis je le regrettai aussitôt, et me mis à sa recherche, mais

inutilement. Il y avait dans le bal plus de cent dominos à noeuds

roses. Une ouvreuse de loges, avec qui je sus engager une conversation,

m'apprit que les femmes comme il faut ne portaient jamais aucun

ornement, et que leur costume était uniformément noir comme la nuit.

Cette femme m'a bouleversé le cerveau. 0 Julie! j'ai besoin de vous

revoir et de vous entendre pour effacer ce mauvais rêve, pour me

rattacher à l'adoration fervente et inviolable de la clarté sans ombre

et de la pudeur sans trouble.

Isidora · 第 41 / 76 题