Je ne croyais pas qu'un homme aussi simple et aussi retiré que moi dût
jamais connaître les aventures, et pourtant en voici deux fort étranges
qui m'arrivent en peu de jours, si toutefois je puis appeler du nom
léger d'_aventure_ ma rencontre romanesque et providentielle avec
l'admirable Julie.
[Illustration 02.png: Je viens de la part de _madame_.]
Hier soir, j'avais été appelé pour une affaire à la Chaussée-d'Antin, et
je revenais assez tard. J'étais entré, chemin faisant, dans un cabinet
de lecture pour feuilleter un ouvrage nouveau, dont le titre exposé à
la devanture m'avait frappé. Je m'étais oublié là à parcourir plusieurs
autres ouvrages assez frivoles, dans lesquels j'étudiais avec une triste
curiosité les tendances littéraires du moment; si bien que minuit
sonnait quand je me suis trouvé devant l'Opéra. C'était l'ouverture du
bal, et, ralentissant ma marche, j'observais avec étonnement cette
foule de masques noirs, de personnages noirs, hommes et femmes, qui se
pressaient pour entrer. Il y avait quelque chose de lugubre dans
cette procession de spectres qui couraient à une fête en vêtements de
deuil[1]. Heurté et emporté par une rafale tumultueuse de ces êtres
bizarres, je me sens saisir le bras, et la voix déguisée d'une femme me
dit à l'oreille: «On me suit. Je crains d'avoir été reconnue. Prêtez-moi
le bras pour entrer; cela donnera le change à un homme qui me
persécute.»
[Note 1: Le journal de Jacques Laurent est daté de 183x, époque
à laquelle les dominos étaient seuls admis au bal de l'Opéra. On n'y
dansait pas.]
--Je veux bien vous rendre ce service, ai-je répondu, bien que je
n'entende rien à ces sortes de jeux.
--Ce n'est pas un jeu, reprit le domino noir à noeuds roses, qui
s'attachait à mon bras et qui m'entraînait rapidement vers l'escalier;
je cours de grands dangers. Sauvez-moi.
J'étais fort embarrassé; je n'osais refuser, et pourtant je savais qu'il
fallait payer pour entrer. Je craignais de n'avoir pas de quoi; mais
nous passâmes si vite devant le bureau, que je n'eus pas même le temps
de voir comment j'étais admis. Je crois que le domino paya lestement
pour deux sans me consulter. Il me poussa avec impétuosité au moment
où j'hésitais, et nous nous trouvâmes à l'entrée de la salle avant que
j'eusse eu le temps de me reconnaître.
L'aspect de cette salle immense, magnifiquement éclairée, les sons
bruyants de l'orchestre, cette fourmilière noire qui se répandait comme
de sombres flots, dans toutes les parties de l'édifice, en bas, en haut,
autour de moi; les propos incisifs qui se croisaient à mes oreilles,
tous ces bouquets, tous ces masques semblables, toutes ces voix flûtées
qui s'imitent tellement les unes les autre, qu'on dirait le même être
mille fois répété dans des manifestations identiques; enfin, cette cohue
triste et agitée, tout cela me causa un instant de vertige et d'effroi.
Je regardai ma compagne. Son oeil noir et brillant à travers les trous
de son masque, sa taille informe sous cet affreux domino qui fait d'une
femme un moine, me firent véritablement peur, et je fus saisi d'un
frisson involontaire. Je croyais être la proie d'un rêve, et j'attendais
avec terreur quelque transformation plus hideuse encore, quelque
bacchanale diabolique.
Nous avions apparemment échappé au danger réel ou imaginaire qui
me procurait l'honneur de l'accompagner, car elle paraissait plus
tranquille, et elle me dit d un ton railleur: «Tu fais une drôle de
mine, mon pauvre chevalier. Vraiment, tu es le chevalier de la triste
figure!
--Vous devez avoir furieusement raison, beau masque, lui répondis-je,
car, grâce à vous, c'est la première fois que je me trouve à pareille
fête. Maintenant vous n'avez plus besoin de moi, permettez moi de vous
souhaiter beaucoup de plaisir et d'aller à mes affaires.
--Non pas, dit-elle, tu ne ne quitteras pas encore, tu m'amuses.
--Grand merci, mais...
--Je dirai plus, tu m'intéresses. Allons, ne fais pas le cruel, et
crains d'être ridicule. Si tu me connaissais, tu ne serais pas fâché de
l'aventure.
--Je ne suis pas curieux, permettez que je...
--Mon pauvre Jacques, tu es d'une pruderie révoltante. Cela prouve un
amour propre insensé. Tu crois donc que je te fais la cour? Commence par
t'ôter cela de l'esprit, toi qui en as tant! Je ne suis pas éprise de
toi le moins du monde, quoique tu sois trop joli garçon pour un pédant!
--A ce dernier mot, je vois bien que j'ai l'honneur d'être parfaitement
connu de vous.
--Voilà de la modestie, à la bonne heure! Certes, je te connais, et
je sais ton goût pour la botanique. Ne t'ai-je pas vu entrer dans une
certaine serre où, depuis quinze jours, tu étudies le camélia avec
passion?
--Qu'y trouvez-vous à redire?
--Rien. La dame du logis encore moins, à ce qu'il paraît?
--Vous êtes sans doute sa femme de chambre?
--Non, mais son amie intime.
--Je n'en crois rien. Vous parlez comme une soubrette et non pas comme
une amie.
--Tu es grossier, chevalier discourtois! Tu ne connais pas les lois du
bal masqué, qui permettent de médire des gens qu'on aime le mieux.
--Ce sont de fâcheux et stupides usages.
--Ta colère me divertit. Mais sais-tu ce que j'en conclus?
--Voyons!
--C'est que tu voudrais, en jouant la colère, me faire croire qu'il y a
quelque chose de plus sérieux entre cette dame et toi que des leçons de
botanique.
--Sérieux? Oui, sans doute, rien n'est plus sérieux que le respect que
je lui porte.
--Ah! tu la croîs donc bien vertueuse?
--Tellement, que je ne puis souffrir d'entendre parler d'elle en ce
lieu, et d'en parler moi-même à une personne que je ne connais pas, et
qui...
--Achève! «Et dont tu n'as pas très-bonne opinion jusqu'à présent?»
--Que vous importe, puisque vous venez ici pour provoquer et braver la
liberté des paroles?
--Tu es fort aigre. Je vois bien que tu es amoureux de la dame aux
camélias. Mais n'en parlons plus. Il n'y a pas de mal à cela, et je ne
trouverais pas mauvais qu'elle te payât de retour. Tu n'es pas mal, et
tu ne manques pas d'esprit; tu n'as ni réputation, ni fortune, c'est
encore mieux. Je pardonnerais à cette femme toutes les folies de sa
jeunesse, si elle pouvait, sur _ses vieux jours_, aimer un homme
raisonnable pour lui-même et s'attacher à lui sérieusement.
Vous, vous êtes ma mie, une fille suivante,
Un peu trop forte en gueule et fort impertinente.
Le domino provocateur ne fit que rire de la citation; mais changeant
bientôt de ton et de tactique:
«Ton courroux me plaît, dit-elle, et me donne une excellente opinion de
toi. Sache donc que tout ceci était une épreuve; que j'aime trop Julie
pour l'attaquer sérieusement, et qu'elle saura demain combien tu es
digne de l'honnête amitié qu'elle a pour ton personnage flegmatique,
philosophique et botanique. Je veux que nous fassions connaissance chez
elle à visage découvert, et que la paix soit signée entre nous sous ses
auspices. Allons, viens t'asseoir avec moi sur un banc. Je suis déjà
fatiguée de marcher, et mon envie de rire se passe. Julie prétend que tu
es un grand philosophe, je serais bien aise d'en profiter.»
Soit faiblesse, soit curiosité, soit un vague prestige qui, de Julie, se
reflétait à mes yeux sur cette femme légère, comme la brillante lueur de
l'astre sur quelque obscur satellite, je la suivis, et bientôt nous nous
trouvâmes dans une loge du quatrième rang, assis tellement au-dessus de
la foule, que sa clameur ne nous arrivait plus que comme une seule voix,
et que nous étions comme isolés à l'abri de toute surveillance et de
toute distraction. _Elle_ commença alors des discours étranges où le
plus énergique enivrement se mêlait à la plus adroite réserve; elle
paraissait continuer l'entretien piquant que nous avions commencé en
bas, ou du moins passer naturellement de ce fait particulier à une
théorie générale sur l'amour. Et comme il me semblait que c'était ou
une provocation directe, ou le désir de m'arracher par surprise quelque
secret de coeur relatif à Julie, je me tenais sur mes gardes. Mais elle
se railla de ma prudence, et après avoir finement fustigé la présomption
qu'elle m'attribuait dans les deux cas, elle me força à ne voir dans ses
discours qu'une provocation à des théories sérieuses de ma part sur la
question brûlante qu'elle agitait. J'étais scandalisé d'abord de cette
facilité sans retenue et sans fierté à soulever devant moi le voile
sacré à travers lequel j'ai à peine osé jusqu'ici interroger le coeur
des femmes; mais son esprit souple et fécond, une sorte d'éloquence
fiévreuse quelle possède, réussirent peu à peu à me captiver. Après
tout, me disais-je, voici une excellente occasion d'étudier un nouveau
type de femme, qui, dans sa fougue audacieuse, m'est tout aussi inconnu
que me l'était il y a peu de jours le calme divin de Julie. Voyons à
quelle distance de l'homme peut s'élever ou s'abaisser la puissance de
ce sexe!
--Allons, me disait-elle, réponds, mon pauvre philosophe! n'as-tu donc
rien à m'enseigner? Je t'ai attiré ici pour m'instruire. Moralise-moi
si tu peux. De quoi veux-tu parler au bal masqué avec une femme, si ce
n'est d'amour? Eh bien, prononce-toi, admets ou réfute mes objections.
Que feras-tu de la passion dans ta république idéale? Dans quelle série
de mérites rangeras-tu la pécheresse qui a beaucoup aimé? Sera-ce
au-dessous, ou au-dessus, ou simplement à côté de la vierge qui n'a
point aimé encore, ou de la matrone à qui les soins vertueux du ménage
n'ont pas permis d'être aimable, et, par conséquent, d'être émue et
enivrée de l'amour d'un homme? Voueras-tu un culte exclusif à ces fleurs
sans parfum et sans éclat qui végètent à l'ombre, et qui, ne connaissant
pas le soleil, croient que le soleil est l'ennemi de la vie? Je sais que
tu adores le camélia; apparemment tu méprises la rose?
--La rose est enivrante, répondis-je, mais elle ne vit qu'un instant. Je
voudrais lui donner la persistance et la durée du camélia blanc, symbole
de pureté.
--C'est cela, tu voudrais lui enlever sa couleur et son parfum, et tu
oserais dire aux jardiniers de ton espèce: «Voyez, chers cuistres, mes
frères, quel beau monstre vient d'éclore sous mon châssis!» Tiens, froid
rêveur, regarde toutes ces femmes qui sont ici! Je voudrais te faire
soulever leurs masques et lire dans leurs âmes. La plupart sont belles,
belles de corps et d'intelligence. Celles que tu croirais les plus
dépravées sont souvent celles qui ont le plus tendre coeur, l'esprit le
plus spontané, les plus nobles intelligences, les entrailles les plus
maternelles, les dévouements les plus romanesques, les instincts les
plus héroïques. Songes-y, malheureux, toutes ces femmes de plaisir et
d'ivresse, c'est l'élite des femmes, ce sont les types les plus rares et
les plus puissants qui soient sortis des mains de la nature; et c'est
pourquoi, grâce aux législateurs pudiques de la société, elles sont
ici, cherchant l'illusion d'un instant d'amour, au milieu d'une foule
d'hommes qui feignent de les aimer, et qui affectent entre eux de les
mépriser. Les plus beaux et les meilleurs êtres de la création sont là,
forcés de tout braver, ou de se masquer et de mentir, pour n'être pas
outragés à chaque pas. Et c'est là votre ouvrage, hommes clairvoyants,
qui avez fait de votre amour un droit, et du nôtre un devoir!
Elle me parla longtemps sur ce ton, et me fit entendre de si justes
plaintes, elle sut donner tant d'attraits et de puissance è ce dieu
d'Amour dont elle semblait vouloir élever le culte sur les ruines de
tous les principes, que les heures de la nuit s'envolèrent pour moi
comme un songe. La parole de celle femme me subjuguait; la laideur de
son déguisement, l'effroi que m'inspirait son masque, et jusqu'à l'éclat
lugubre de la fête où elle m'avait entraîné, tout cela disparaissait
autour de moi. Toute son âme, tout son être semblaient être passés dans
cette parole ardente, et cette voix feinte, qu'elle maintenait avec
art pour ne pas se faire reconnaître, cette voix de masque qui m'avait
blessé le tympan d'abord, prenait pour moi des inflexions étranges,
quelque chose d'incisif, de pénétrant, qui agissait sur mes nerfs, si
ce n'est sur mon âme. Je me sentais vaincu, modifié et comme transformé
dans mes opinions en l'écoutant. Je lui demandai grâce. Je suis trop
agité pour répondre, lui dis-je, je veux rentrer en moi-même, et savoir
si à l'abri de votre éloquence je dois vous admirer ou vous plaindre.
--Eh bien, dit-elle en se levant, consulte l'oracle! Demande à Julie
ce qu'elle doit penser du caquet de sa _femme de chambre_. Je te donne
rendez-vous ici, à cette place et à cette heure, d'aujourd'hui en huit.
Si tu n'y viens pas, je te regarderai comme vaincu, et je regretterai le
temps que j'aurai perdu à provoquer un adversaire si faible.
Elle disparut. J'étais si accablé, que je ne songeai pas à la suivre.
Puis je le regrettai aussitôt, et me mis à sa recherche, mais
inutilement. Il y avait dans le bal plus de cent dominos à noeuds
roses. Une ouvreuse de loges, avec qui je sus engager une conversation,
m'apprit que les femmes comme il faut ne portaient jamais aucun
ornement, et que leur costume était uniformément noir comme la nuit.
Cette femme m'a bouleversé le cerveau. 0 Julie! j'ai besoin de vous
revoir et de vous entendre pour effacer ce mauvais rêve, pour me
rattacher à l'adoration fervente et inviolable de la clarté sans ombre
et de la pudeur sans trouble.