Cette difficulté m'a arrêté court; je vois que j'étais fou de vouloir
passer à la quatrième question avant d'avoir résolu la troisième. Jamais
je ne fus si pauvre logicien. Je gage que le froid me rend malade, et
que je ne ferai rien qui vaille tant que soufflera ce vent du nord!
Lugubre Paris! mortel ennemi du pauvre et du solitaire! tout ici est
privation et souffrance pour quiconque n'a pas beaucoup d'argent. Je
n'avais pas prévu cela, je n'avais pas voulu y croire, ou plutôt je
ne pouvais pas y songer, alors que l'ardeur du travail, la soif des
lumières et le besoin impérieux de _nager_ dans les livres me poussaient
vers toi, Paris ingrat, du fond de ma vallée champêtre! A Paris, me
disais-je, je serai à la source de toutes les connaissances; au lieu
d'aller emprunter péniblement un pauvre ouvrage à un ami érudit par
hasard, ou à quelque bibliothèque de province, ouvrage qu'il faut rendre
pour en avoir un autre, et qu'il faut copier aux trois quarts si l'on
veut ensuite se reporter au texte, j'aurai le puits de la science
toujours ouvert; que dis-je, le fleuve de la connaissance toujours
coulant à pleins bords et à flots pressés autour de moi! Ici je suis
comme l'alouette qui, au temps de la sécheresse, cherche une goutte de
rosée sur la feuille du buisson, et ne l'y trouve point. Là-bas, je
serai comme l'alcyon voguant en pleine mer. Et puis, chez nous, on ne
pense pas, on ne cherche pas, on ne vit point par l'esprit. On est trop
heureux quand on a seulement le nécessaire à la campagne! On s'endort
dans un tranquille bien-être, on jouit de la nature par tous les pores;
on ne songe pas au malheur d'autrui. Le paysan lui-même, le pauvre qui
travaille aux champs, au grand air, ne s'inquiète pas de la misère et du
désespoir qui ronge la population laborieuse des villes. Il n'y croit
pas; il calcule le salaire, il voit qu'en fait c'est lui qui gagne le
moins, et il ne tient pas compte du dénûment de celui qui est forcé de
dépenser davantage pour sa consommation. Ah! s'il voyait, comme je les
vois à présent, ces horribles rues noires de boue, où se reflète la
lanterne rougeâtre de l'échoppe! S'il entendait siffler ce vent qui,
chez nous, plane harmonieusement sur les bois et sur les bruyères, mais
qui jure, crie, insulte et menace ici, en se resserrant dans les angles
d'un labyrinthe maudit, et en se glissant par toutes les fissures de
ces toits glacés! S'il sentait tomber sur ses épaules, sur son âme, ce
marteau de plomb que le froid, la solitude et le découragement nous
collent sur les os!
Le bonheur, dit-on, rend égoïste... Hélas! ce bonheur réservé aux uns au
détriment des autres doit rendre tel, en effet. O mon Dieu! le bonheur
partagé, celui qu'on trouverait en travaillant au bonheur de ses
semblables, rendrait l'homme aussi grand que sa destinée sur la terre,
aussi bon que vous-même!
Je fuyais les heureux, craignant de ne trouver en eux que des égoïstes,
et je venais chercher ici des malheureux intelligents. Il y en a
sans doute; mais mon indigence ou ma timidité m'ont empêché de les
rencontrer. J'ai trouvé mes pareils abrutis ou dépravés par le malheur.
L'effroi m'a saisi et je me suis retiré seul pour ne pas voir le mal et
pour rêver le bien; mais chercher seul, c'est affreux, c'est peut-être
insensé.
Je croyais acquérir ici tout au moins l'expérience. Je connaîtrai les
hommes, me disais-je, et les femmes aussi. Chez nous (en province), il
n'y a guère qu'un seul type à observer dans les deux sexes: le type de
la prudence, autrement dit de la poltronnerie. Dans la métropole du
monde je verrai, je pourrai étudier tous les types. J'oubliais que moi
aussi, provincial, je suis un poltron, et je n'ai osé aborder personne.
Je puis cependant me faire une idée de l'homme, en m'examinant, en
interrogeant mes instincts, mes facultés mes aspirations. Si je suis
classé dans un de ces types qui végètent sans se fondre avec les autres,
du moins j'ai en moi des moyens de contact avec ceux de mon espèce. Mais
la femme! où en prendrai-je la notion psychologique? Qui me révélera cet
être mystérieux qui se présente à l'homme comme maître ou comme esclave,
toujours en lutte contre lui? Et je suis assez insensé pour demander si
c'est un être différent de l'homme!...