§ Ier--M. PAUL BAUDRY.
Le ministre qui a attaché son nom à la construction du nouveau Louvre,
le financier homme d'État qui a inauguré chez nous le système
démocratique des emprunts directs, M. Achille Fould (on peut le louer
sans pudeur, maintenant qu'il n'est plus aux affaires), avait un hôtel à
décorer. Il s'était fait bâtir au faubourg Saint-Honoré, sur les plans
de M. Lefuel, une maison un peu moins grande qu'un palais, un simple
palazzino, comme on dit en Italie. Il avait trop de goût pour permettre
aux doreurs et aux ornemanistes de décorer son salon dans un style de
café. Cependant les dimensions de l'architecture moderne ne laissaient
point de place à la grande fresque des Raphaël et des Michel-Ange. Que
fit-il? Il chercha parmi les artistes contemporains le plus capable de
créer une décoration élégante et savante, limitée dans ses dimensions,
grande par le choix des sujets et la beauté des figures, antique par le
goût, moderne par la grâce. Son choix, qu'un Médicis n'aurait point
désapprouvé, s'arrêta sur un jeune peintre âgé de deux expositions, M.
Paul Baudry.
Je regrette que les moeurs françaises ne permettent pas au grand public
de pénétrer dans les salons des riches particuliers. Ce qui se fait tous
les jours à Rome et à Londres n'est guère possible chez nous. Mais du
moins le monde officiel a pu juger cette merveille de goût délicat, ce
chef-d'oeuvre de mythologie intime, distribué dans quatorze panneaux
admirables. Le jour qui les éclaire est un jour intelligent et sage; ces
tableaux baignent dans une douce lumière, ils ne sont pas noyés dans le
soleil. La nuit même, et dans les fêtes les plus éblouissantes, l'éclat
des lustres se tempère et s'éteint un peu afin de les respecter.
M. Théophile Gautier les a vus; il les a décrits ou plutôt gravés dans
son feuilleton du _Moniteur_. J'aime mieux vous renvoyer à cette
eau-forte de notre illustre maître que de vous donner ici une
contre-épreuve effacée. Feuilletez la collection du journal officiel;
vous retrouverez facilement la belle page où le Rembrandt de la critique
moderne a esquissé d'un trait hardi la décoration de l'hôtel Fould. Pour
le moment, nous sommes dans ce bazar qu'on appelle le Salon de 1861;
ouvrons nos parasols, et restons-y.
C'est la troisième fois que M. Baudry soumet ses ouvrages à l'examen du
public. Personne n'a oublié cette mémorable exposition de 1857, qui fut
son début, ou, pour mieux dire, son avénement. Une grande toile
d'histoire, le _Supplice d'une vestale_; trois magnifiques tableaux de
genre, la _Fortune_, le _Saint Jean_, la _Léda_, un portrait de M.
Beulé, qui devint célèbre en peu de temps, composaient le bagage du
jeune artiste. Devant cet étalage, il n'y eut qu'une opinion, qu'une
voix, qu'un cri. Tant de science unie à tant d'originalité! Un souvenir
si pur des maîtres de la Renaissance! Un sentiment si vif de la nature
telle qu'elle est!
Les critiques s'appliquèrent à formuler l'admiration publique. Ils
donnèrent un corps à la pensée de tout le monde. Ils expliquèrent à la
foule les impressions qu'elle avait reçues, et lui prouvèrent par A plus
B qu'elle avait grandement raison de trouver cela beau. Les critiques
sont ainsi faits dans notre cher pays de France: faciles à l'homme qui
débute, terribles à l'homme qui a réussi. Le premier tableau, le premier
livre, le premier drame d'un inconnu les enflamment; la récidive du
succès les éteint. Ils se servent volontiers de nos oeuvres de jeunesse
pour écraser les ouvrages de notre maturité. Ils nous conduisent par la
main au temple de la Gloire; mais, une fois entrés, ils ferment toutes
les portes et nous assomment à coups de bâton.
M. Baudry a vérifié à ses dépens cette loi de la nature, ou plutôt de la
civilisation parisienne. Sa seconde exposition était meilleure que la
première. On y voyait une _Madeleine_ qui restera comme un des plus
beaux spécimens de l'art moderne, et une _Toilette de Vénus_ que les
musées de l'Europe se disputeront quelque jour. Dans ces deux pièces
capitales, l'originalité de l'artiste se montrait à nu, dégagée de tous
les souvenirs de l'école. Le brillant pensionnaire de Rome s'asseyait
tranquillement dans la tribune des maîtres. Un portrait de petite fille,
désigné par le joli nom de _Guillemette_, rappelait encore un peu les
infantes de Vélasquez; mais il y avait un _baron Jard de Panvilliers_
qui ne devait rien à personne. C'était la nature saisie par la main
vigoureuse de l'artiste, comme autrefois Lycas fut empoigné par Hercule.
J'ai rencontré hier au Salon M. le baron Jard de Panvilliers. Un gardien
qui l'avait reconnu comme moi le suivait d'un regard inquiet. La
physionomie de ce brave homme disait clairement: «Voilà un portrait de
M. Baudry qui s'est échappé de son cadre; s'il fait un pas de plus, je
vas le réintégrer.» La critique de 1859 fut sévère pour le jeune artiste
qui avait exposé tant de belles choses. On lui fit expier son succès de
1857. Le jury l'oublia dans la distribution des récompenses; on ne
songea pas même à rappeler dans le procès-verbal la première médaille
qu'il avait obtenue à l'Exposition précédente. On ne mit pas de ruban
rouge à sa boutonnière, et je tiens à vous dire qu'aujourd'hui même, en
1861, ce décorateur charmant, qui travaille chez les ministres, n'est
pas encore décoré[10]. Les _éreinteurs_ de profession s'avisèrent que
son talent était assez mûr et que le temps était venu de le décourager.
[10] Il l'a été après l'Exposition de 1861.
Il ne se découragea point, et vous en avez la preuve. Cette _Charlotte
Corday_ que la foule environne du matin au soir, ce _Saint Jean_, ces
quatre portraits, ces deux esquisses de décoration mignonne, ne sont que
des échantillons du travail qu'il a fait en deux ans. Son talent n'a pas
faibli, non plus que son courage.
La _Charlotte Corday_ après le meurtre, est un tableau d'histoire
composé avec la plus haute intelligence, exécuté avec la dernière
perfection. Quels que soient les ravages causés par la lumière du Salon,
cette toile reste entière, parce que le sujet est fortement construit.
D'un côté, le Marat qui meurt dans sa baignoire; de l'autre, la
criminelle héroïque, la nièce de Corneille, la parente d'Émilie, cette
aimable furie que M. de Lamartine a appelée l'ange de l'assassinat. Elle
s'est jetée dans un coin, pâle, frémissante, roide, crispée, tremblante,
non de peur, mais de dégoût. Elle a fui aussi loin qu'elle a pu, non
pour échapper à la Justice, qui monte l'escalier, mais pour éviter le
contact du monstre. Entre Charlotte et Marat, dans ce cabinet grand
comme la main, on voit un vide énorme rempli par la carte de France.
C'est qu'en effet, entre la victime et le meurtrier, il y a la France.
Le destin d'une grande nation vient de se jouer sur un seul coup.
Si l'artiste avait voulu spéculer sur l'horreur de son sujet, la chose
était facile. Il n'avait qu'à créer un de ces effets de lumière auxquels
la foule des expositions se laisse toujours prendre: noyer le Marat dans
une ombre sinistre; éclairer d'une auréole la tête de Charlotte. M.
Baudry a mieux aimé rester vrai. Il a placé son drame dans ce jour cru,
brutal, uniforme, qui se répand dans les chambres de Paris à travers un
rideau de percale. L'ombre qui enveloppe le cadavre de Marat est un
voile transparent qui ne cache rien; tous les détails de l'action se
montrent aux yeux du public comme ils ont dû apparaître aux yeux du
commissaire. Le sujet n'est pas enveloppé de ces lueurs poétiques qui
font le charme et le défaut du récit de M. de Lamartine; il s'étale à nu
dans la lumière de l'histoire.
Delaroche le vrai, Delaroche le dramatique, s'il pouvait revivre un
instant, apprécierait sans doute l'oeuvre de M. Baudry. Il louerait la
puissante simplicité de la conception, la beauté de la figure, la
recherche du détail vrai, le choix et le rendu des moindres accessoires.
Pas de violence inutile, pas de sang prodigué, pas de désordre voulu: le
drame sans mélodrame. J'ai entendu quelques amateurs critiquer la
perfection exagérée de certaines parties. «C'est trop bien fait,
disaient-ils. Cet encrier, ce journal, ce chapeau, cette chaise
renversée, cette eau répandue, tous ces admirables trompe-l'oeil
détournent notre attention du sujet principal. Nous ne voudrions voir
que la Charlotte.»--Eh! bonnes gens, regardez-la! elle en vaut la peine.
Dites-moi si toute l'exaltation du fanatisme, si toute la résolution du
meurtre, si toute l'horreur du sang versé, si le combat de mille
passions contraires ne se reflète pas dans ce beau visage? On pourrait
supprimer les accessoires et le cadavre lui-même. Rien qu'à la voir
ainsi, acculée dans son coin, vous diriez: «Voilà celle qui vient de
tuer Marat.» Mais, comme le tableau n'est pas fait pour être regardé en
passant, comme il doit se placer tôt ou tard dans quelque musée, dans
quelque galerie où l'on viendra le revoir et le revoir encore, le
peintre a ramassé sur sa toile une collection de faits, d'observations,
de détails exacts, afin que cette oeuvre fût complète et qu'on y
découvrît encore, après dix ans, de nouveaux traits de vérité.
Puisque j'ai prononcé le nom de Paul Delaroche, je puis passer, sans
autre transition, au portrait de M. Guizot. Delaroche en a fait un, qui
est célèbre; M. Baudry en expose un autre, qui est excellent. Je les
vois d'ici tous les deux, et je les compare aisément, sans un grand
effort de mémoire.
Delaroche a peint l'homme dans son plein; le ministre triomphant et plus
roi que le roi, l'orateur qui écrasait l'opposition de tout le poids de
son mépris, le doctrinaire qui improvisait pour les besoins du moment
des théories cyclopéennes. Ce portrait semble dire à la multitude, du
haut de la tribune souveraine: «Agitez-vous, criez, accusez, réclamez
des droits imaginaires! Je suis sûr de mes principes et de ma majorité;
je protége les intérêts, et les intérêts m'appuient. La bourgeoisie est
derrière moi, l'exemple de l'Angleterre est devant moi, l'autorité de la
vertu est en moi.»
C'est un beau portrait, cet ouvrage de Paul Delaroche; médiocrement
peint, mais d'une ressemblance superbe.
Que les temps sont changés! Voici le portrait de M. Baudry. Les
déceptions et les malheurs, plus encore que les années, ont ridé cette
noble tête, creusé ce front olympien. Ces yeux ont vu tomber un trône
qu'on croyait fondé solidement sur la justice et la vérité. Ces oreilles
ont entendu les lamentations de l'exil; elles ont appris des morts aussi
terribles qu'imprévues. Les foudres de l'adversité sont tombées comme
une grêle de feu sur ces rares cheveux gris. Ces mains puissantes ont
laissé échapper le sceptre qu'elles pensaient tenir jusqu'à la mort. Les
petites misères, quelquefois plus insupportables que les grandes, ont
essayé d'achever ce vieillard. Il a vu le marteau des démolisseurs
s'abattre sur la maison où il avait élevé ses enfants. Le boulevard
Malesherbes a rasé le petit jardin où il préparait ses discours et
construisait le plan de ses livres. Triste, triste vieillesse! encore
verte pourtant et bien vivante. Le corps paraît un peu cassé, mais les
morceaux en sont bons, Dieu merci! L'oeil est vif et profond, la main
ferme et nerveuse; le coeur est toujours vaillant dans l'amitié et dans
la haine. Le cerveau pense, raisonne, et veut.
M. Guizot n'est plus un homme d'État en activité de service; mais il est
encore, il sera longtemps un historien, un publiciste, un mécontent, un
chef de parti, un drapeau. A-t-il renoncé à la politique? Il renoncerait
plutôt à la vie. Nous le reverrons sans doute à la tribune dès que la
tribune sera relevée. En attendant, il s'amuse à l'Académie comme
Charles-Quint à Saint-Just: il remonte de vieilles horloges et
s'applique à les faire marcher ensemble. A quoi songe-t-il, dans ce
fauteuil où M. Baudry l'a voulu peindre? Est-ce qu'il médite son traité
d'alliance avec le dominicain Lacordaire? est-ce qu'il prépare un
discours aux protestants en faveur du pouvoir temporel? Songe-t-il à
flétrir la corruption électorale, ou à réclamer pour nous cette liberté
de la presse qu'il ne nous a jamais donnée? En tout cas, soyez certains
qu'il n'a rien oublié, rien abdiqué, et que ces admirables mains, si
elles ressaisissaient le pouvoir, nous conduiraient encore sans trembler
jusqu'au fond de l'abîme.
Mais nous ne sommes pas ici pour nous amuser à la politique, et c'est de
peinture qu'il s'agit. Il ne m'est pas permis de laisser sans réponse
une critique que j'ai entendu faire devant le portrait de M. Guizot. On
prétendait, sans parti pris de dénigrement, et tout en rendant justice
au talent du jeune maître, que la tête était appliquée sur le fond comme
une découpure; que les détails de l'exécution étaient exquis, mais que
l'ouvrage manquait de masses et de plans. Je ne relèverais pas cette
observation, si elle n'était fondée sur quelque apparence. Il est
certain que les portraits de M. Charles Dupin et du jeune M. de Caumont
se soutiennent mieux au Salon que celui de M. Guizot. C'est un fait
incontestable; il ne s'agit que de l'expliquer. Lorsque toutes ces
toiles étaient ensemble dans l'atelier du peintre, éclairées par le jour
qui leur convient, et non par ce soleil d'Austerlitz qui brille à
l'Exposition, le Guizot primait tout le reste. On prévoyait qu'il serait
dans l'oeuvre de M. Baudry ce que le Bertin est dans l'oeuvre de M.
Ingres, ce que le prince Napoléon sera désormais dans l'oeuvre de M.
Flandrin.
Tout le reste pâlissait devant cette admirable peinture. La grâce, la
coquetterie, la suavité de la belle Madeleine nous laissait presque
indifférents; on oubliait de regarder ce curieux portrait de M. Charles
Dupin, tout pétillant de finesse à travers le demi-sommeil ruminant de
la statistique. A peine si l'on donnait cinq minutes d'attention au
portrait de ce jeune homme si libre d'allure, si _gentlemanlike_, si
heureux de vivre, de monter à cheval, d'être joli garçon et bien mis. M.
Guizot faisait tort à tous ses voisins, sans excepter Charlotte et
Marat; il tirait à lui toute la couverture. Personne alors ne songeait à
dire qu'il était découpé sur le fond, ni surtout qu'il manquait de plans
et de masses. On trouvait en revanche, et non sans quelque raison, que
le portrait de M. de Caumont était encore un peu enveloppé dans les
limbes de l'ébauche. La lumière absurde du Salon a renversé la
proposition; elle a détruit l'ensemble et la grande harmonie du portrait
de M. Guizot, elle a caché ce qu'il y avait d'inachevé dans les autres.
Cette Exposition est comme les tremblements de terre, qui culbutent les
temples parfaits et respectent les maisons en construction.
§ II.--MM. HIPPOLYTE FLANDRIN, HÉBERT, CABANEL, BOUGUEREAU, CLÉMENT,
GIACOMOTTI, G. R. BOULANGER.
L'héritier présomptif du roi des dessinateurs modernes, le Jules Romain
de M. Ingres, M. Hippolyte Flandrin, pour tout dire en un mot, n'a
exposé que des portraits cette année. Mais ces portraits sont des
chefs-d'oeuvre en leur genre, un surtout, qui a dès aujourd'hui sa place
marquée parmi les monuments du génie français.
Le public de Paris court volontiers à ce qui brille. Il va brûler ses
ailes aux chandelles allumées par le pinceau de M. Riedel, et il passe
auprès de la perfection sans retourner la tête. Pour cette fois
cependant, la foule a rendu prompte justice au portrait du prince
Napoléon. Les critiques n'ont pas eu besoin de lui dire: «Allez là, et
admirez!» Elle n'a pas même attendu le jugement des artistes qui
décernent par avance, et avec plus d'impartialité qu'on ne croit, le
prix du concours. Dès l'ouverture du Salon, le public s'entassait autour
du chef-d'oeuvre, comme la limaille de fer autour d'un aimant.
C'est que les grandes qualités de M. Flandrin, un peu discrètes et
voilées dans la plupart de ses ouvrages, ont pris une vigueur et un
éclat singuliers au contact de ce modèle. Lorsque M. Flandrin entreprend
le portrait de M. G. ou de madame X, il se préoccupe uniquement de
rendre l'ensemble de la personne, l'habitude du corps, la construction
d'une charpente humaine, le modelé des chairs et cet admirable jeu de la
lumière à travers les plans, les méplats, les saillies et tout ce qui
constitue la forme d'un individu. Peu soucieux des friandises de la
couleur, il laisse à part les qualités si diverses de la lumière et ne
craint pas d'envelopper son admirable dessin d'une atmosphère grise et
cendrée. Au contraire de ces cuisiniers qui sauvent la médiocrité des
viandes par la succulence du ragoût, il dédaigne de parer sa marchandise
et nous sert la forme pure, telle qu'il la voit. Il suit de là que ses
portraits, quelle que soit la perfection du modelé, restent toujours un
peu en deçà de la nature vivante et colorée.
On n'adressera point ce reproche au portrait du prince Napoléon. Non que
M. Flandrin ait emprunté pour un jour la palette de Rubens ou de
Delacroix; non qu'il ait oublié de répandre çà et là sur ce merveilleux
dessin quelques légères pincées de cendre, mais parce que la splendeur
d'une grande chose aveugle la critique elle-même sur les manques et les
imperfections du détail. Le spectateur, entraîné par l'admiration,
franchit les défauts sans les voir, comme un soldat courant à la
victoire enjambe les fossés qui coupent la route.
Ce portrait n'est pas seulement un beau dessin, c'est une grande oeuvre,
l'étude d'un esprit supérieur, le fruit d'une haute intelligence. Si
tous les documents de l'histoire contemporaine venaient à périr, la
postérité retrouverait dans ce cadre le prince Napoléon tout entier. Le
voilà bien, ce César déclassé, que la nature a jeté dans le moule des
empereurs romains, et que la fortune a condamné à se croiser les bras
sur les marches d'un trône: fier du nom qu'il porte et des talents qu'il
a révélés, mais atteint au fond du coeur d'une blessure invisible, et
révolté secrètement contre la fatalité qui pèse sur lui; aristocrate par
éducation, démocrate par instinct, fils légitime et non bâtard de la
révolution française; né pour l'action, condamné, peut-être pour
toujours, à l'agitation sans but et au mouvement stérile; affamé de
gloire, dédaigneux de la popularité vulgaire, sans souci du qu'en
dira-t-on, trop haut de coeur pour faire sa cour au peuple ou à la
bourgeoisie, suivant la vieille tradition du Palais-Royal.
C'est bien lui qui sollicitait l'honneur de conduire les colonnes
d'assaut au siége de Sébastopol, et qui est revenu à Paris en haussant
les épaules, parce que la lenteur d'un siége lui paraissait stupide.
C'est lui qui, par curiosité, par désoeuvrement, pour éteindre un peu
les ardeurs d'une âme active, est allé se promener, les mains dans les
poches, au milieu des banquises du pôle Nord, où sir John Franklin avait
perdu la vie. C'est lui qui a pris d'un bras vigoureux le gouvernement
de l'Algérie, et qui l'a rejeté avec dégoût, parce que ses mouvements
n'étaient pas tout à fait libres. C'est lui qui, hier encore, au Sénat,
s'est placé d'un seul bond au rang de nos orateurs les plus illustres,
écrasant la papauté comme un lion du Sahel écrase d'un coup de griffe
une vieille chèvre tremblante, puis tournant les talons et revenant à sa
villa de la rue Montaigne, où l'on respire la fraîcheur la plus exquise
de l'élégante antiquité.
Si M. Flandrin a laissé dans l'ombre un côté de cette noble et
singulière figure, c'est le côté artistique, délicat, fin, florentin,
par où le prince se rapproche des Médicis. On pouvait, si je ne me
trompe, indiquer par quelque trait les grâces de cet esprit puissant,
délicat et mobile qui étonne, attire, inquiète, séduit sans chercher à
séduire, et enchaîne les dévouements autour de lui sans rien faire pour
les retenir.
Le portrait de Son Altesse Impériale madame la princesse Clotilde n'a
point de succès, et le public, si juste aujourd'hui pour M. Flandrin,
est presque brutal avec M. Hébert. Quel mauvais maître tu fais, ô
public, animal à trente-six millions de têtes! Et combien les écrivains
et les artistes de Paris sont malheureux à ton service! Tu nous gâtes à
nos débuts, tu exagères nos qualités, tu fermes les yeux sur nos
défauts; puis la girouette tourne, et tu nous prends en grippe. Nos
défauts grossissent comme des monstres, et toutes nos qualités sont
mises en oubli. On dirait, Dieu me pardonne! que tu prends de la
jalousie contre ceux qui t'ont forcé à l'admiration, et que tu te venges
sur eux de tout le plaisir qu'ils t'ont donné.
Hébert n'a exposé que deux portraits de femme et un petit paysage de
Cervara, qui est une merveille, un bijou d'Italie, un vrai bijou de
Castellani. Il n'a pu faire davantage, étant malade et fiévreux la
moitié de l'année. Ses deux portraits sont malades aussi, ou, pour mieux
dire, la morbidesse qu'on admirait tant autrefois dans ce célèbre
tableau de _la Mal'aria_ s'est aggravée sensiblement. Mais s'ensuit-il
de là qu'Hébert soit devenu un mauvais peintre ou même un artiste
médiocre? A-t-il perdu la place qu'il s'est faite depuis dix ans parmi
les jeunes maîtres? Point du tout. Il compose, il peint, il dessine
toujours en maître. Son défaut s'est aggravé, nous en sommes convenus;
mais aucune de ses qualités n'a péri. Peut-être ne se serait-il pas
laissé entraîner à ces excès de pâleur et de transparence, si les
expositions de peinture étaient un peu plus rapprochées l'une de
l'autre. En comparant ses oeuvres aux oeuvres de ses rivaux, il eût
mesuré le chemin qu'il faisait hors de la vérité et de la santé.
Peut-être aussi un ou deux critiques de bon conseil lui auraient mis le
doigt sur la plaie. On l'eût averti que l'éclat de ses ciels et
l'exécution trop brillante de certains accessoires sacrifiait un peu les
figures. Ces enseignements lui ont manqué; c'est un malheur. Disons, si
vous voulez, que c'est un crime, et qu'Hébert a pris sa place au nombre
des scélérats; mais ne contestez pas son talent, qui est immense.
Les grands peintres sans défaut sont très-rares; on les compte.
Michel-Ange était excessif, le Pérugin était sec, le Corrége était mou,
Rubens était rouge, Jordaens était vulgaire. Que penseriez-vous d'un
critique qui ne verrait que la vulgarité de Jordaens, que la mollesse du
Corrége, que la sécheresse du Pérugin, que la truculence de Michel-Ange
et la grosse santé des nourrices de Rubens?
Le devoir de la critique, lorsqu'elle s'adresse aux artistes vivants,
est de les taquiner sur leurs défauts, afin qu'ils s'en corrigent. C'est
surtout lorsqu'ils sont les favoris du public, et qu'ils seraient tentés
de se croire parfaits, que nous devons mettre de l'eau dans leur vin et
leur montrer par où ils sont hommes... Mais, le jour où le public est
tenté de nier les qualités d'un homme de talent, nous devons monter sur
les toits et crier à la foule qu'elle est injuste, absurde et cruelle.
Je vous assure que, dans deux cents ans, lorsque les tableaux de M.
Hébert et ses portraits seront au Louvre, on parlera de lui comme d'un
maître français qui avait exagéré la morbidesse, mais personne ne lui
contestera le titre de maître.
En ce temps-là, il ne sera plus question de M. Bouguereau.
Est-ce donc que l'énormité de ses défauts l'aura fait proscrire de nos
musées? A Dieu ne plaise! M. Bouguereau est un artiste sans défaut,
correct comme une tragédie de M. Viennet. Élève de M. Picot,
continuateur de M. Blondel, M. Bouguereau a sa place marquée à
l'Institut, à la gauche de M. Signol.
Et pourtant il expose un portrait de femme qui n'est pas sans intérêt.
C'est apparemment qu'il s'était arraché à la contemplation de ses
maîtres pour regarder la nature une fois par hasard.
M. Cabanel a failli tomber dans le Bouguereau. Ses deux dernières
expositions nous ont donné à tous de sérieuses inquiétudes. Mais il se
relève aujourd'hui par un vigoureux effort. Décidément, c'est un artiste
de race: l'Académie et la banalité ne prévaudront point contre lui.
Ses deux portraits de femme sont vraiment bien, surtout le portrait de
madame W. R... Sa petite composition florentine est empreinte d'un goût
pur et d'un sentiment élevé; enfin on ne peut nier que ce grand tableau
d'une _Nymphe enlevée par un Faune_ ne soit une des oeuvres capitales de
l'Exposition.
Le demi-dieu mâtiné de bouc a saisi gaillardement la belle créature
blanche. Prendra-t-il le temps de l'emporter dans son antre tapissé de
lierre, où la mousse s'étend en lit voluptueux? Je croirais plus
volontiers qu'il va, séance tenante, ajouter un chapitre aux poésies
d'Ovide. Tout son être est tendu par la passion; chaque muscle de son
corps exprime la brutalité du désir; il épate son nez dans un de ces
baisers fougueux qui mordent. La nymphe, domptée par ces deux bras
irrésistibles, cède mollement et s'abandonne; ses yeux languissants et
sa bouche entr'ouverte la montrent demi-morte de fatigue, de peur, et
qui sait? de quelque avant-goût du plaisir. Elle est jolie et bien
faite, cette victime consolable. Quant à lui, le chasseur de chevelures
blondes, la nature l'a taillé pour ce courre et cet hallali. C'est le
neveu du faune de Perraud, le cousin germain du faune de Crauk. Les
dentelés sont superbes et les articulations fines, dans cette robuste
famille.
Puisque M. Cabanel est rentré si vaillamment dans la bonne voie, qu'il y
fasse un pas de plus. Qu'il donne plus de corps à ses figures, qu'il se
défasse d'un dernier reste de mollesse et d'afféterie. Ce n'est pas du
sang, mais de l'ambroisie, qui coule dans les veines de son faune. Ce
père Archange des bois est modelé dans la perfection, et pourtant on ne
devine pas assez la réalité de ses chairs et la solidité de ses os.
Quelques larmes de sirop, quelques parcelles de pommade sont encore
tombées sur la palette du peintre.
Le sirop a sa douceur et la pommade a son charme. Je n'ai jamais
contesté le talent souple et varié de M. Arsène Houssaye, ni les mérites
poétiques de M. Louis Énault. Mais lisez Lucrèce, mon cher Cabanel,
lisez le grand, l'immortel Lucrèce, ce mâle génie qui ne mit dans ses
vers ni sirop, ni pommade, ni eau bénite, ni encens, ni aucune des
drogues qui affadissent le coeur de l'homme.
Je ne veux pas parler de la _Madeleine_, ni du portrait de M. Rouher,
non que ces deux toiles soient dépourvues de mérite; mais la _Madeleine_
est peinte et dessinée dans cette manière molle que M. Cabanel doit
abandonner pour toujours. Quant au portrait du ministre de
l'agriculture, il ne me paraît ni bien compris, ni parfaitement composé.
La première fois que j'y ai jeté les yeux, je n'ai pas vu M. Rouher, je
n'ai pas vu un homme d'État, un administrateur, un orateur: j'ai vu, et
quand je ferme les yeux je vois encore... un ventre! M. Rouher n'est
pourtant pas un ventre, que diable! c'est un des cerveaux les mieux
organisés de notre temps. M. Cobden vous le dira, et le traité de
commerce vous le prouvera.
Un nouveau débarqué de l'École de Rome, M. Giacomotti a exposé
l'inévitable _Martyre_ de la cinquième année: je n'en veux dire ni bien
ni mal.
Savez-vous ce qu'on gagne à faire des martyrs? Je vais vous l'apprendre
en quatre mots.
Le paganisme a fait des martyrs, et il a hâté la victoire du
christianisme.
Le catholicisme a fait des martyrs, et il a engendré le protestantisme.
Le despotisme a fait des martyrs, et il a produit la Révolution.
La Révolution a fait des martyrs, et elle a donné naissance à l'Empire
français.
Les pensionnaires de Rome font des martyrs, et ils nous ennuient.
Mais le talent de M. Giacomotti n'est pas ennuyeux dans son tableau de
_la Nymphe et le Satyre_. Ne craignez pas de vous y arrêter longtemps,
même après avoir vu la belle toile de M. Cabanel. C'est quelque chose de
moins savant, de moins achevé, de moins complet. Mais n'importe, c'est
quelque chose. La touche est bonne, le dessin nerveux, la couleur
surtout est charmante. M. Giacomotti a dans les veines quelques gouttes
du sang de Corrége et de Baudry.
Un jeune pensionnaire, qui est encore à l'Académie, M. Clément, nous a
envoyé deux tableaux. Je ne dis pas deux études, mais deux vrais
tableaux, et qui ne sentent pas trop l'école.
Le premier, qu'on ne voit guère, parce qu'il est trop mal placé,
représente un _Dénicheur d'oiseaux_. Il y a un vrai goût de nature dans
ce bambin nu comme un ver.
C'est le second enfant de M. Clément, si j'ai bonne mémoire. L'aîné eut
un grand succès à Rome en 1858, et fut adopté par M. de Gramont. Il
charbonnait gravement sur un mur la silhouette d'un âne. Le cadet n'est
pas un sot non plus, et il est dessiné d'une main plus sûre.
Quant à la _Femme romaine endormie_, c'est une des toiles les plus
remarquées à cette Exposition. Peut-être le choix du sujet et le
réalisme de certains détails a-t-il contribué à la vogue; mais cette
belle et puissante nudité n'est pas seulement un appât offert à la
convoitise des vieillards, c'est une excellente figure, comme l'Académie
de Rome, voire l'Académie de Paris, n'en produit pas tous les jours.
Est-ce à dire que M. Clément ait le tempérament d'un grand peintre? Je
ne sais. A coup sûr, il n'est pas coloriste; à coup sûr, il n'est pas
paysagiste, et je regrette bien qu'il ait gâté son tableau par ce vieux
fond de vieux arbres d'occasion. Mais il est jeune, il dessine bien, il
ne peint pas mal, il a déjà beaucoup d'acquis, et il se fera une place
très-honorable, s'il étudie la nature en face, sans loucher du côté de
M. Bouguereau.
Je demande qu'avant d'abroger pour toujours la loi de sûreté générale,
le gouvernement français déporte à Lambessa mon excellent ami
Gustave-Rodolphe Boulanger.
Si vous êtes curieux de savoir pourquoi, je vous conduirai devant ce
déplorable tableau d'_Hercule aux pieds d'Omphale_, qui a coûté tant de
travail à un artiste jeune, bien doué, savant, sain d'esprit et de
corps.
Nous admirerons ensuite un merveilleux petit _Arabe_, bien dessiné, bien
campé sur ses jambes, vrai, fin, charmant, excellent, d'une couleur tout
à fait louable, et que le peintre a fait en se jouant.
Et l'on comprendra que, si je demande pour mon ami la faveur de quelques
mois d'exil, c'est afin qu'il nous donne beaucoup d'Arabes comme
celui-ci, et qu'il ne nous confectionne plus d'Hercules comme celui-là.