Si je commence la liste des peintres présents par le nom de M. de
Chavannes, ce n'est pas une façon de lui décerner indirectement la
grande médaille d'honneur. Je ne suis pas un maître de pension, pour
distribuer des prix aux artistes, et je ne veux pas m'exposer à recevoir
des pains de sucre au jour de l'an. Mais, lorsqu'un jeune homme aborde
hardiment le genre le plus élevé, le plus difficile, le plus abandonné
des peintres de notre époque; lorsqu'il déploie dans cette tentative
audacieuse des qualités de premier ordre, il mérite assurément de n'être
pas confondu dans la foule et d'obtenir une place à part.
On pourra critiquer ces deux immenses toiles qui représentent la Paix et
la Guerre dans leurs traits les plus généraux. On dira, non sans quelque
apparence de raison, que la deuxième est composée moins savamment que la
première. On regrettera surtout que le modelé des figures ne soit pas
poussé un peu plus avant; on surprendra même, çà et là, dans ce dessin
libre et hardi, certains signes d'inexpérience. Mais il faudrait être
aveugle pour dénier à M. de Chavannes le titre glorieux de décorateur.
Nous construisons des Louvres et des palais en tous genres. L'habitude
de bâtir des églises ne s'est pas encore perdue. On élève dans toute la
France des édifices de grandeur ou d'utilité publique, des écoles, des
gares, des mairies, des bibliothèques, des maisons de réunion pour la
finance et le commerce. Et nous n'avons pas dix peintres à qui l'on
puisse confier la décoration intérieure d'un monument!
Les anciens étaient plus heureux, c'est-à-dire moins dépourvus.
Non-seulement leurs palais et leurs temples, mais les maisons des
moindres bourgeois se revêtaient de chefs-d'oeuvre durables. Si jamais
vous visitez les ruines de Pompéi, une sous-préfecture de dix mille
âmes, vous envierez assurément les citoyens de cette bicoque, qui
vivaient dans l'art comme les poissons dans l'eau, comme les Parisiens
dans la dorure, le carton-pâte et le mauvais goût. Le moindre cabaret,
le plus modeste lupanar était orné d'un petit bout de fresque; les
rentiers se donnaient le luxe d'une mosaïque, décoration impérissable
que nous retrouvons toute fraîche après dix-neuf cents ans.
On ne fait pas de mosaïque à Paris, et nous n'avons pas dans toute la
France un homme qui sache peindre la fresque. D'où vient cela, je vous
prie? Est-ce que les procédés sont perdus? Point du tout. Les grands
artistes de la Renaissance les ont tous retrouvés. Michel-Ange, Raphaël,
Jules Romain, Annibal Carrache et cent autres ont ressuscité
non-seulement la perfection des moyens, mais la grandeur et la liberté
des compositions antiques.
Un grand peintre du dix-septième siècle, Mignard, se souvenait encore de
leurs leçons lorsqu'il peignit _la Gloire_ du Val-de-Grâce. Relisez, à
la fin des oeuvres de Molière, les beaux vers dont il salua ce
chef-d'oeuvre. De quel coeur il célèbre les «mâles appas de la fresque,»
... dont la promptitude et les brusques fiertés
Veulent un grand génie à toucher ses beautés.
Avec quel dédain il traite la peinture à l'huile, qu'il appelle
négligemment l'_autre_:
La paresse de l'huile, allant avec lenteur,
Du plus tardif génie attend la pesanteur;
Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne,
Les faux pas que peut faire un pinceau qui tâtonne.
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Mais la fresque est pressante, et veut, sans complaisance,
Qu'un peintre s'accommode à son impatience,
La traite à sa manière, et, d'un travail soudain,
Saisisse le moment qu'elle donne à sa main.
La sévère rigueur de ce moment qui passe
Aux erreurs du pinceau ne fait aucune grâce;
Avec elle il n'est point de retour à tenter,
Et tout, au premier coup, on doit exécuter.
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C'est par là que la fresque, éclatante de gloire,
Sur les honneurs de l'autre emporte la victoire.
En attendant qu'il se forme des improvisateurs assez savants pour
ressusciter la fresque, M. de Chavannes l'imite laborieusement sur ses
grandes toiles. Il ne se contente pas de chercher les tons grisâtres,
les contours cerclés et toutes ces ressemblances matérielles qu'un
artiste vulgaire s'applique à reproduire; il entre dans l'esprit même de
la fresque, et c'est en cela qu'il se montre décorateur.
Une grande idée exprimée clairement par de belles figures: voilà en
trois mots, si je ne me trompe, la formule de la décoration. Elle
diffère autant de la peinture de chevalet que les discours du forum
diffèrent de la conversation des gens d'esprit. C'est un art qui parle
au peuple: il n'y faut que des traits généraux, des beautés simples, de
grands coups frappés juste. Les recherches ingénieuses du détail, les
friandises de l'exécution, si goûtées dans les tableaux de galeries,
n'ont rien à faire ici.
Tout l'esprit petillant de M. Meissonnier, toute la grâce intime et
pénétrante de van Ostade, seraient du bien perdu dans une peinture
décorative. Je dis plus: la suavité de _la Vierge à la Chaise_, la
perfection de _la Sainte Famille_, y paraîtrait déplacée, ou du moins
inutile. C'est pourquoi Raphaël, qui avait autant de bon sens que de
génie, oubliait toutes les finesses de son art lorsqu'il couvrait les
murs du Vatican. Michel-Ange, lorsqu'il décora la Sixtine, ne mit ses
soins qu'à faire vivre les murailles, à faire parler les voûtes, à
prêter une voix terrible à ce monument prophétique qui raconte, dans le
style de Dante, les menaces du jugement dernier.
Nous voilà, direz-vous, bien loin de M. de Chavannes. Mais non, pas
trop. Ce jeune homme est un écolier de bonne race qui marche assez
fièrement dans la route où les maîtres ont passé. Il a le sentiment du
beau, du grand, du simple. Ses deux compositions disent clairement ce
qu'elles ont à dire. On en est frappé au premier abord; on en garde une
impression bien nette. Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir ce beau
tableau de _la Paix_. Les guerriers nus se reposent à côté de leurs
armes, les belles jeunes femmes distribuent des corbeilles de fruits. On
trait les chèvres, on verse le vin dans les coupes, au bord d'un clair
ruisseau, sous les lauriers-roses en fleur.
Dans le fond du paysage, au pied de quelques platanes puissants, les
jeunes gens domptent des chevaux, ou se poursuivent à la course, ou
contemplent, dans une douce quiétude, les plaisirs de leurs amis.
Fénelon, le plus aimable des chrétiens, goûterait ce tableau de M. de
Chavannes. Il le placerait avec joie, sinon dans son évêché, au moins
dans son _Télémaque_. Il n'en ôterait rien, il n'y ajouterait rien, pas
même des draperies, car M. de Chavannes fait la nudité chaste, comme
tous les artistes qui ont le respect du beau.
La composition de _la Guerre_ est moins satisfaisante dans son ensemble;
mais on n'a pas besoin de l'étudier longtemps pour y trouver de grandes
beautés. Les trois guerriers à cheval qui sonnent la victoire sont d'une
tournure magnifique; la femme attachée au tronc de l'arbre est belle et
touchante, les vieux parents qui pleurent sur le cadavre de leur fils
représentent bien la violence et la simplicité des douleurs épiques. Le
pillage, l'incendie, le viol, la destruction stupide de tous les biens,
les arbres coupés, les boeufs assommés auprès de la charrue, remplissent
le tableau et complètent l'expression de l'idée.
Je ne sais si M. de Chavannes obtiendra la faveur de couvrir un mur
officiel, mais il est le seul artiste, dans la nouvelle génération, qui
soit capable de le faire. Je voudrais qu'en attendant les grands travaux
qui lui viendront peut-être, il pût voir ses deux compositions de cette
année reproduites en tapisserie.
Les Gobelins n'ont pas souvent l'occasion de copier la peinture
décorative. On les condamne presque toujours à reproduire de grands
tableaux de chevalet et à lutter péniblement contre une tâche ingrate;
car une toile de M. Horace Vernet, fût-elle admirable, ne fera jamais
une décoration. Si les Gobelins ne veulent pas copier M. Pierre de
Chavannes, je le recommande aux frères Braquenié et à tous les
industriels qui conservent parmi nous l'art de la tapisserie.
Il y a quelques autres essais de décoration, mais moins heureux, au
Salon de 1861. _La Jeunesse de l'Arétin_, grande toile de M.
Feyen-Perrin, ne manque pas d'une certaine dose d'élégance et de
simplicité; mais il est bien difficile d'inventer une fête italienne
dans un atelier de Paris, devant des modèles empruntés au jardin
Bullier. Ce qui sauve M. de Chavannes, c'est qu'il prend son point de
départ dans la tradition des maîtres. On sent qu'il est nourri de bonnes
gravures et qu'il ne prend modèle que pour donner un peu plus de corps à
ses souvenirs. C'est une imagination érudite, qui se retrempe de temps
en temps dans l'étude de la nature vivante.
M. Feyen-Perrin procède autrement, si je ne me trompe. Il part de la
réalité, cette triste réalité de Paris, et il s'en va hardiment, en
jeune homme aventureux, vers un certain idéal de beauté, de luxe, de
splendeur, qui ne se laisse pas toujours atteindre.
Quant à M. Lévy, qui expose un plafond et une arcade pour montrer ses
talents de décorateur, je me hâte de l'arrêter dès son début: il fait
fausse route. Il est incroyable qu'un artiste de talent, qui revient de
Rome, qui a vu la Sixtine et la Farnésine, comprenne si peu la
décoration. Cet Olympe d'aztèques qui danse dans un plafond vide, c'est
maigre, c'est pauvre, c'est faux, c'est triste.
Les figures de l'arcade, quoique grimaçantes et drapées de zinc, sont
plus près de la vérité décorative. Mais M. Lévy, en homme incertain de
sa voie, tombe d'un excès dans un autre. Les dieux de son plafond
étaient des bambins dans l'âge ingrat; les bambins de son arcade nous
montrent des jambes d'Hercule.
M. Monginot, peintre très-vivant de nature morte, a voulu, lui aussi,
aborder la décoration. Sur une toile immense, il a semé des fleurs, des
fruits, du gibier, des hommes, des femmes, des ânes. Tout cela est joli,
spirituellement peint, et presque partout d'une couleur bien fine. Mais
ce n'est pas une décoration, faute d'unité. La composition s'éparpille;
chaque morceau pris à part vaut son prix: l'ensemble est inconsistant.
Ce n'est qu'une grande quantité de choses semées au hasard sur un tapis.