«Les absents ont tort,» dit le proverbe. Quand je vois les artistes
présents si cruellement exposés, je suis tenté de dire que les absents
ont raison.
MM. les membres de l'Institut connaissaient le local et l'éclairage, et
toutes ces ingénieuses combinaisons qui nous coûtent trois cent mille
francs pour cette année. Ils se sont tenus à distance, ils ont mis leurs
chefs-d'oeuvre en sûreté; ils se sont dérobés en corps.
La section de peinture se compose de quatorze membres. M. Flandrin seul
est venu; les treize autres ne brillent ici que par leur absence. Les
huit sculpteurs, absents à l'appel. Les huit architectes, absents. Les
quatre graveurs sont représentés par un seul et unique envoi de M.
Martinet. Deux membres de l'Institut sur trente-quatre! Quatre portraits
à l'huile et un portrait gravé, pour exhiber à la France et à l'Europe
ce que l'Académie des beaux-arts est capable de produire en deux ans!
C'est maigre. Toutefois, je ne blâme pas MM. les membres de l'Institut.
C'est dans l'intérêt de leur réputation qu'ils ont évité cette lumière
et cette bagarre.
Après avoir constaté leur absence, j'ai lu, avec un certain étonnement,
à la page XXVII du livret:
«Le jury d'admission et de récompense des oeuvres d'art envoyées à
l'exposition de 1861 a déclaré, dans la première séance de ses
réunions, et à l'unanimité, renoncer pour chacun de ses membres à la
médaille d'honneur de la valeur de quatre mille francs que le
règlement destine à l'artiste qui se sera fait remarquer entre tous,
dans cette exposition, par un ouvrage d'un mérite éclatant. En
conséquence, la médaille d'honneur est réservée à celui des autres
exposants que le jury en aura reconnu le plus digne.»
Voilà un acte de désintéressement qui pourrait être méritoire, s'il
n'était un peu ridicule. L'homme qui ne prend pas de billets à la
loterie, et qui donne ses chances de gain au bureau de bienfaisance, est
généreux à bon marché.
M. Couture, M. Troyon, M. Maréchal (de Metz), M. Henri Lehmann, madame
Rosa Bonheur et bien d'autres qui auraient pu disputer les médailles
d'honneur, se sont tenus hors du concours. Ils ont imité la prudence de
MM. Ingres et Delacroix, Horace Vernet et Robert Fleury, Dumont et
Duret. On ferait une exposition magnifique avec les oeuvres de ceux qui
n'exposent pas cette année, et, si je voulais seulement les nommer tous,
je ne finirais pas aujourd'hui.
D'autres ont exposé pour la forme. M. Riesener, par exemple, qui envoie
deux pastels et rien de plus: il a craint que le jury ne fût sévère pour
sa peinture. Si M. Willems figure au livret, c'est que M. le comte de
Morny a détaché un petit tableau de sa royale galerie pour le prêter à
l'exposition. M. Théodore Rousseau a fait porter vingt-cinq paysages à
l'hôtel des Ventes au lieu de les envoyer à la halle aux arts. Il a bien
fait.