Les meilleurs amis ne trouvent plus rien à se dire lorsque par aventure
ils ont été deux mois sans causer ensemble. C'est qu'ils ont tant de
choses à raconter, que l'une fait tort à l'autre, et qu'on ne sait par
quel bout commencer. Voilà précisément où j'en suis avec les lecteurs de
_l'Opinion nationale_. Je leur dois compte de tout ce qui s'est passé
dans le monde artistique, et les événements n'y manquent pas, Dieu
merci!
La jolie façade du palais des Beaux-Arts est découverte; la fontaine
Saint-Michel a perdu les singes et les griffons qui n'embellissaient
point sa triste architecture; les deux théâtres du Châtelet s'élèvent
parallèlement et lourdement comme deux pâtés jumeaux. Tout un peuple
d'entrepreneurs s'acharne à construire de grosses maisons en pierres de
taille sur des terrains à quinze cents francs le mètre, le long d'une
myriade de nouveaux et inutiles boulevards. On s'occupe sérieusement de
mettre tout Paris en boulevards, en attendant l'occasion de mettre en
ports de mer toutes les côtes de France. De leur côté, les habitants de
Paris, émus de la cherté croissante des loyers, et craignant d'habiter
bientôt une ville inhabitable, méditent de se racheter à prix d'argent,
comme les Vénitiens. Je ne sais pas s'ils donneront suite à ce projet;
mais, supposé qu'il leur coûtât deux cents millions pour obtenir le
droit de choisir un maire et un conseil municipal, je crois qu'ils ne
feraient pas une mauvaise affaire. La répression immédiate de
l'agiotage, la diminution des octrois, la baisse des loyers, la
suppression du macadam et cent autres bienfaits du nouveau régime nous
rembourseraient nos deux cents millions avant la fin de l'année.
Cent soixante et dix architectes ont pris part au concours ouvert pour
la construction d'un Opéra. Sur le total des concurrents, on en compte
environ cent soixante-neuf qui disent: «Le concours n'est pas sérieux;
on ne nous a pas donné assez de temps; le prix était décerné d'avance:
nous avons travaillé au profit d'un vainqueur désigné qui s'inspirera de
nos projets pour embellir et modifier le sien!» J'imagine pourtant que
si, dans tous ces plans, il se trouvait un chef-d'oeuvre, l'autorité se
rangerait au jugement du public[8].
[8] J'ai eu raison par hasard: une fois n'est pas coutume.
Il ne m'appartient pas de décerner le prix du concours. Un homme spécial
vous a dit, il y a huit jours, tout ce qu'on pouvait dire sur la
question. Toutefois, j'ose ajouter que les amateurs, les curieux et les
architectes eux-mêmes placent en première ligne les projets de M.
Garnier, de M. Duc, de M. Duponchel et de M. Viollet-le-Duc. Si les
plans de M. Viollet-le-Duc sont adoptés en principe, comme on disait
avant le concours, on pourra les modifier utilement, grâce aux travaux
de ses voisins. Dans tous les cas, je ne doute point que le gouvernement
ne récompense les beaux talents qui se sont produits en cette occasion.
On pouvait prédire à coup sûr que le peuple le plus spirituel du monde
ne manquerait pas d'envoyer au concours quelques échantillons de sa
sottise. Je ne me charge point de décrire les projets bouffons qui
installaient le nouvel Opéra dans une gare de chemin de fer ou dans une
cathédrale gothique. Il y aurait trop à dire et trop à rire.
Un éditeur (qu'il soit béni d'avance!) nous promet une collection de
photographies représentant l'_oeuvre de Henri Leys_. Nous pénétrerons
donc enfin dans l'intimité de ce grand maître de la Flandre moderne! La
France ne le connaît pas. Elle l'a entrevu au Salon de 1855. Elle a
deviné que les Van Eyck et Hans Hemling revivaient par miracle dans un
contemporain; mais il fallait cette publication pour que M. Leys eût
droit de cité dans nos cabinets et nos bibliothèques.
Notre Gustave Doré entrera avant un mois dans toutes les bibliothèques
de l'Europe, comme Alexandre à Babylone. Il a terminé son illustration
de Dante, ce poëme dans un poëme, ce chef-d'oeuvre dans un
chef-d'oeuvre. Après vingt mille dessins, petits et grands, reproduits
et vulgarisés par la gravure sur bois, après la traduction de _Rabelais_
en langue visible, après les _Contes drolatiques_, le _Voyage aux
Pyrénées_, _le Juif errant_, _le Chemin des Écoliers_, et tant d'autres
oeuvres qui nous paraissaient capitales, Gustave Doré s'est persuadé
qu'il n'avait encore rien fait. Il a voulu prouver aux connaisseurs et
aux artistes que ses premiers travaux, si justement admirés, n'étaient
que les tâtonnements du génie qui se cherche. Comme ces chevaliers de
l'âge héroïque, qui ne croyaient pas avoir fait leurs preuves tant
qu'ils n'avaient pas mis un géant par terre, il a lutté corps à corps,
durant toute une année, avec le rude géant de Florence. C'est un noble
combat, je vous le jure, et les juges du camp décideront qu'il y a deux
vainqueurs et point de vaincu. On dira que le jeune artiste (il n'a pas
encore trente ans) est sorti de l'Enfer de Dante comme Achille sortit du
Styx: invulnérable.
Mais je m'aperçois que l'admiration me pousse à la métaphore. En
relisant le paragraphe ci-dessus, j'y trouve des mots qui
n'appartiennent pas à la langue de notre temps, comme _génie_,
_chef-d'oeuvre_, etc. Faut-il les effacer? Ma foi, non. Le lecteur les
rétablirait de lui-même après avoir vu le livre de M. Doré ou simplement
les échantillons splendides qui sont exposés au boulevard des Italiens.
Je vous ai déjà dit un mot de cette exposition permanente, créée par M.
Martinet au profit du public et des artistes. Il est probable que nous
en parlerons encore, et souvent. On ne saurait trop encourager les
établissements artistiques et littéraires qui se fondent sans le
concours de l'État. La société chorale de MM. Paris et Chevé, les
entretiens et lectures de la rue de la Paix, les expositions du
boulevard des Italiens et de la rue de Provence ont droit à toute notre
sympathie, à part le mérite des doctrines et le degré des divers
talents. C'est qu'on ne saurait trop vivement réagir contre l'indolence
de notre nation, qui remet tout aux mains des gouvernements et ne laisse
rien à l'initiative des individus. Le peuple français veut être
gouverné, comme le lapin aime à être écorché vif. Nous sommes tous les
fils ou du moins les bâtards de ces gentilshommes qui ne savaient pas se
refuser le luxe d'un intendant, sans ignorer qu'il en coûtait assez
cher. Voulons-nous réformer un abus, sentons-nous le besoin de quelque
nouveauté utile ou honorable, nous élevons les bras vers ceux qui nous
gouvernent, au lieu de nous aider nous-mêmes. Il suit de là que, si les
intendants ont l'oreille dure, le bien ne se fait pas, le progrès
s'arrête à mi-chemin, les idées fécondes restent en souffrance. Que le
ciel nous envoie une administration des Beaux-Arts un peu nonchalante et
mondaine, les expositions officielles deviendront de plus en plus rares,
et les artistes, privés de tout autre encouragement, s'endormiront. Le
salon du boulevard des Italiens est institué tout exprès pour les tenir
en éveil. Ce n'est pas une spéculation, ni un commerce. Le produit des
entrées paye le loyer et les frais généraux; l'administration peut
intervenir gratis entre le producteur et l'acheteur et remettre à
l'artiste le prix intégral de son oeuvre. Grâce à l'excellente idée de
M. Martinet, un peintre n'est plus réduit à passer sous les fourches
caudines du marchand, ni à guetter l'heureux accident d'une exposition
officielle. Il y a mieux: on peut exposer là les ouvrages destinés au
Salon, juger de l'effet qu'ils produisent, et corriger les défauts qui
avaient passé inaperçus dans la lumière complaisante de l'atelier. On
peut, après le Salon, remettre sous les yeux du public une oeuvre
sacrifiée que la commission de placement avait portée aux nues,
c'est-à-dire au plafond. Les jeunes gens éliminés par le jury du palais
de l'Industrie peuvent se pourvoir en appel au boulevard des Italiens.
Voici, par exemple, M. Mouchot, un jeune homme sans expérience, mais non
sans talent. Ses études du Caire auraient offusqué les yeux académiques
de la section des Beaux-Arts, et pourtant la sincérité charmante de ce
débutant mérite d'être encouragée. M. Henri de Brackeleer se place dans
la même catégorie. Son tableau d'intérieur est une oeuvre d'écolier.
Mais M. de Brackeleer est un écolier d'une excellente école. C'est un
jeune Courbet, mais un Courbet sans morgue, qui n'a pas eu le nez cassé
par l'encensoir de M. Champfleury. M. Saint-François, autre élève, mais
qui pourra bien devenir un maître.
Tel artiste qui boude les salons officiels ne craint pas de s'exposer
ici. Madame Cavé, par exemple. Elle a envoyé deux de ces aquarelles
vigoureuses, hautes en couleur et d'une énergie toute masculine, qui
nous aveuglent à force de nous éblouir et dérobent au critique lui-même
les incorrections du dessin.
Je vous disais qu'une exposition particulière répare quelquefois les
injustices du placement officiel. Voyez plutôt les _Pâtres arabes_ de M.
Gustave Boulanger: ils ont été exposés au Salon; on me le dit du moins
et je le crois. Cependant je ne les avais jamais vus, quoique j'aie
fureté soigneusement dans les moindres recoins du Palais de l'Industrie.
Comment ai-je donc fait pour ne pas voir, pour ne pas admirer ce
merveilleux tableau d'une belle soirée dans le désert? Quel nuage s'est
mis devant mes yeux, pour me dérober un aspect si original et si nouveau
de l'Algérie? Ce n'est pas le désert de convention, le désert aride,
brûlé par le simoûn, la terre cuite au soleil; c'est le désert
verdoyant, frais et fleuri, ce grand pâturage d'Afrique où les pluies
d'automne réveillent tous les ans une fécondité prodigieuse.
Parmi les peintres auxquels la lumière du boulevard des Italiens aura
donné des enseignements utiles, je n'en veux citer que trois: M.
Mazerolle, M. Luminais, M. de Curzon. Le tableau de M. Mazerolle,
grandement conçu, largement traité, ressemblait hier encore à une
décoration en détrempe. Un léger changement dans le fond, un ton nouveau
jeté dans le ciel, a modifié en un jour l'aspect de la peinture. Les
chairs sont vraies et vivantes; le tableau a gagné cent pour cent.
L'immense composition de M. Luminais, oeuvre de vrai talent et de grand
courage, paraissait une et solide dans l'atelier. On l'apporte à
l'exposition du boulevard, elle faiblit. Hommes et chevaux se dissipent,
s'éparpillent, se fondent, s'évaporent comme les flocons d'un ciel
pommelé sous les feux du soleil levant. L'artiste vient, voit et
s'étonne. Il éprouve cette déception si commune à l'ouverture du Salon.
Heureusement, rien n'est désespéré; le Salon officiel n'est pas encore
ouvert; il est temps de chercher un remède. A l'oeuvre! Le remède est
trouvé. Quelques glacis ranimeront les vigueurs molles. Il faut appuyer
ici, et là, et un peu partout. Quelques journées de travail, et cette
grande toile un peu languissante vivra de la vie la plus robuste.
Vous aussi, mon cher Curzon, mon excellent ami, mon vieux compagnon de
voyage, vous tirerez grand profit de cette petite exposition.
Non-seulement elle a remis sous nos yeux votre _Jardin du couvent_, une
petite merveille de vérité aimable, mais elle vous montrera des
imperfections que ni vous ni moi n'avions remarquées dans ce joli
tableau de _l'Amour_. Vous sentirez que le ton de la figure est trop
pâle, et que le plus puissant des dieux est comme entaché de débilité.
Vous éteindrez l'éclat de certains accessoires; vous effacerez quelques
boucles de cette belle petite chevelure empruntée à l'agneau de saint
Jean-Baptiste. C'est l'affaire de quelques heures pour un homme de votre
talent et de votre volonté, et la belle Psyché que nous avons admirée il
y a deux ans recevra de vos mains un amant digne d'elle. Ses bras blancs
ne seront plus en danger de saisir un nuage rose artistement modelé.
Je ferais concurrence au catalogue si je voulais énumérer ici toutes les
oeuvres intéressantes qui remplissent l'Exposition du boulevard. Le
foyer de la Comédie-Française, démoli pour un an ou deux, a envoyé là
les tableaux historiques dont il s'enorgueillissait autrefois. Il y en a
de toutes mains: de Gérard et de Dubufe, de M. Delacroix et de M. Picot,
de Latour et de Vanloo, et de notre vaillant Geffroy, grand comédien et
peintre excellent: _Doctor in utroque._
La grande nouveauté (pour moi du moins) dans cette collection, c'est la
_Mort de Talma_, par M. Robert Fleury. Rien n'est plus vrai, plus
poignant, plus mourant que ce dernier acte d'une belle existence
tragique. Je croyais connaître l'oeuvre complète de M. Robert Fleury;
cette page me le montre sous un aspect nouveau. Il est aussi puissant et
aussi original dans cette chambre de malade éclairée par un triste rayon
de jour pâle et froid, que dans le _Colloque de Poissy_.
Si le premier salon est occupé par les tableaux de la Comédie-Française,
le second et le troisième sont remplis un peu au hasard, dans un
désordre charmant, par tous les maîtres de l'école moderne. Madame Rosa
Bonheur et M. Troyon s'y disputent, comme partout, l'héritage de Paul
Potter. M. Corot, le plus jeune, le plus frais et le plus poétique des
paysagistes, M. Corot, l'homme-printemps, y conduit le choeur des
nymphes au bord des eaux claires, sous la tendre feuillée. En approchant
de ses tableaux, on entend le chant des oiseaux, le bruissement des
lézards sous l'herbe, et aussi quelque vague harmonie oubliée dans les
airs par la lyre de Théocrite. Une vague senteur de foin coupé vous
enivre, et le coeur se gonfle doucement.
M. Daubigny a-t-il jamais rien exposé de plus beau que cette peinture du
soir et ce troupeau rentrant au village sous le regard de la lune? Je ne
sais. Voici une, deux, trois toiles de M. Théodore Rousseau. Les
premières ne sont que des études de maître; la troisième a l'aspect
grandiose et les lignes d'un paysage historique. Parlerons-nous
maintenant de M. Tabar, de M. Villevieille et de M. Harpignies? Je n'ose
trop; j'ai pris d'un ton trop haut. Et pourtant, que de grâce et de
vérité dans les deux derniers, et quelle vigueur dans l'autre!
Prenez vos lunettes bleues: ceci vous représente les lagunes de Venise,
embellies par le pinceau prismatique de M. Ziem. Nous irons voir ensuite
les portraits de M. Ricard et de M. Bonnegrâce, éclairés par un pétard
de lumière en plein visage, et nous viendrons nous reposer de nos
éblouissements devant la _Marie-Antoinette_ de M. Müller.
C'est une toile de grande valeur, juste d'aspect et de proportion,
composée avec beaucoup de goût, élaborée consciencieusement à la lumière
la plus vraie de l'histoire. Je ne crois pas que M. Müller ait jamais
montré plus de talent que dans ce petit drame politique, bourgeois et
surtout humain, car il n'y a point d'indifférence ou d'esprit de parti
qui tiennent là contre. Malheureusement, le drame est plutôt dans le
sujet et dans la composition que dans la peinture. M. Müller, si vivant
et si bien portant, périra par le joli. C'est son ver rongeur. Les
bourreaux de la reine sont destinés à nous faire peur; et cependant ils
sont presque jolis. Leurs gilets chatoient par la force de l'habitude ou
du tempérament de M. Müller. Les rayons de lumière folâtrent dans le
cachot, comme ces polissons du cimetière qui jouent aux billes sur une
tombe.
Je suis sûr que j'oublie une bonne moitié de ce que je voulais vous
dire, car nous n'avons parlé ni de M. Delacroix, ni d'une merveilleuse
aquarelle de M. Gavarni, ni d'un _tableau_ de M. Daumier, un vrai
tableau, ma foi! une sorte de Millet mâtiné de Decamps.
Nous n'avons rien dit de M. Diaz, qui pourtant a exposé là quelques-uns
de ses plus petits et de ses meilleurs ouvrages. Nous avons passé sous
silence la peinture de M. Chaplin, une jeune personne qui a la voix
aussi fausse que fraîche. Il est trop facile de la critiquer, mais on ne
se lasse pas de l'entendre.
Ce qu'on ne saurait oublier sans ingratitude, ce sont les derniers
ouvrages de Decamps. Ce qu'on ne pourrait omettre sans crime, c'est la
soeur de la _Vénus Anadyomène_, la nièce de _l'Odalisque_, _la Naïade_
de M. Ingres.
Vous vous demanderez sur quelle herbe j'ai marché, mais c'est plus fort
que moi, il faut encore que je crie au chef-d'oeuvre. Jamais le roi,
jamais le dieu de la peinture moderne, jamais M. Ingres n'a rien exposé
de plus noble, de plus chaste, de plus beau, de plus parfait, de plus
divin.
Il faudrait ressusciter Virgile et Racine et tous les Ingres de la
poésie pour louer dignement ce miracle de l'art; il faudrait relever les
temples de la Grèce pour donner à cette naïade un logement digne de sa
beauté.
J'ai entendu plus d'un critique assez stupide pour avancer que M. Ingres
n'était pas coloriste. Peut-être même ai-je imprimé moi-même cette
monstruosité-là. Eh! qu'est-ce donc que la couleur de cette naïade,
sinon le coloris même de la vie? Ne dirait-on pas que la lumière est
heureuse de se répandre autour des formes divines de ce beau corps, d'en
caresser les contours, de l'envelopper amoureusement, comme ces fleuves
de la Fable qui noyaient leurs maîtresses dans un embrassement!
Et voilà ce qu'on appelle une oeuvre de vieillesse! Que notre génération
est caduque, si je la compare à ces vieillards-là! Ils sont quelques-uns
à Paris qui entament gaillardement leur troisième ou leur quatrième
jeunesse. Allez entendre _la Circassienne_ après avoir vu _la Naïade_,
et lisez les premières livraisons de _Jessie_ avant de vous mettre au
lit!
Un dernier mot, s'il vous plaît. J'ai peur d'avoir été trop long.