Ma chère cousine,
Nous avons, par la grâce de Dieu, deux Conservatoires à Paris:
Le Conservatoire de la routine musicale, au faubourg Poissonnière;
Le Conservatoire de la routine industrielle, qu'on nomme aussi
Conservatoire des arts et métiers, rue Saint-Martin.
MM. Berlioz et consorts ne sont pas, comme on pourrait le supposer, des
phénomènes uniques. L'habile directeur du Conservatoire des arts et
métiers se couvre de gloire à leurs côtés, dans la lutte généreuse du
passé contre l'avenir, de l'inertie contre le progrès.
Tandis que ces grands polémistes, aussi grands dans la discussion que
dans la mélodie, repoussent l'invasion du barbare Chevé, qui menaçait de
nous faire tous musiciens en un rien de temps, voici ce qui se passe aux
environs de la rue Saint-Martin:
Deux envoyés du Conservatoire se présentent, le front haut, dans une
modeste imprimerie:
--Monsieur, disent-ils au patron, nous nous sommes laissé conter que
vous aviez une machine Lenoir?
--Oui, messieurs; la voici.
Il leur montre, dans un coin de l'atelier, un petit appareil fort
simple, et pas plus encombrant qu'un poêle sans cheminée.
--Ça! disent les petits Berlioz de l'industrie. Voilà ce que nous avons
entendu vanter sous le nom de machine Lenoir! Heureusement, elle ne
marche pas!
--En effet, répond l'imprimeur, elle ne marche pas pour le moment, mais
elle va marcher dans un quart de minute.
Il pousse un volant, tourne un robinet, la machine fait entendre un
petit bruit, le bruit d'une respiration un peu forte, et tout s'anime
autour d'elle. Et deux presses mécaniques se mettent à travailler à la
fois, comme si une forte commande s'était abattue sur la maison.
Les délégués du Conservatoire, en présence d'un résultat si évident,
hochent la tête d'un air de doute. Habitude de Conservatoire!
--Vous ne nous persuaderez jamais, disent-ils, que ce misérable outil
fonctionne régulièrement.
--Il fonctionne comme je veux: quatre-vingts coups de piston à la
minute. Mais l'expérience nous a démontré qu'en forçant de vitesse, on
pouvait aller jusqu'à huit cents.
--Alors, votre machine vous tuera un jour ou l'autre. C'est une force
aveugle que l'homme ne saurait dompter.
Pour toute réponse, l'imprimeur ferme un robinet. Le moteur s'arrête,
les presses se reposent, il se fait un grand silence dans la maison.
--Tout cela est bel et bon, répliquent les deux lévites de la routine;
mais, si votre machine ne vous tue point, elle vous mettra du moins sur
la paille. Nous savons ce qu'elle vous coûte, mon brave homme!
--Elle me coûte mille francs d'achat, ou cent francs d'intérêt par an, y
compris l'amortissement du capital. Elle consomme un mètre cube de gaz
hydrogène, ou six sous par heure de travail, qui font trois francs pour
une journée de dix heures. Ajoutez l'achat et l'entretien de la pile,
l'établissement d'un flotteur pour le gaz, le coût d'une petite prise
d'eau et tous les faux frais, nous n'arriverons pas à un total de six
francs. Or, cette machine, qui est de la force d'un cheval, remplace
avantageusement le travail de quatre manoeuvres qu'il me fallait payer
quatre francs par jour, ou seize francs en tout. Elle me procure donc
une économie de plus de dix francs, et je ne vois pas comment elle
pourrait me mettre sur la paille.
Les hommes du Conservatoire levèrent les épaules comme M. Berlioz à
l'avant-dernière séance de M. Chevé. Ils déclarèrent dogmatiquement que
des hommes comme eux ne se laissaient tromper ni par les inventeurs ni
par leurs compères; que la direction du Conservatoire publierait
prochainement un mémoire foudroyant contre la machine Lenoir, et que les
hommes de progrès recevraient de leurs mains une correction mémorable.
Il faut, cousine, que ces animaux-là (les hommes de progrès) soient
véritablement incorrigibles, car les conservatoires de tous les temps ne
leur ont point épargné les leçons. Un Chevé de l'âge d'or, qui
s'appelait Orphée, fut déchiré, non dans une brochure par vingt-trois
signataires, mais dans les plaines de la Thrace, par une multitude de
jeunes femmes qui chantaient faux, comme les élèves de notre
Conservatoire. Un philosophe du nom de Socrate fut mis à mort par les
Victor Cousin de son temps réunis en Conservatoire des erreurs
officielles. Galilée, qui avait la folle prétention de faire tourner la
terre autour du soleil, fut emprisonné par les soins de la cour de Rome.
La cour de Rome était alors, comme aujourd'hui, le Conservatoire obstiné
d'une auguste mythologie. Les premiers imprimeurs furent persécutés par
la Sorbonne, Conservatoire très-pédant de l'ignorance nationale. Tous
les Conservatoires du premier Empire repoussèrent unanimement la
navigation à vapeur, et l'on sait quels services cette sage mesure nous
rendit dans nos luttes contre l'Angleterre. M. Thiers, un Conservatoire
en abrégé, s'opposa comme un héros à l'établissement des chemins de fer
en France. Aujourd'hui, les Conservatoires et les conservateurs
sacrifient la machine Lenoir aux machines à vapeur qu'ils ont adoptées
malgré eux et par contrainte.
Mais peut-être est-il temps de te révéler le secret de cette machine
infernale qui trouble le sommeil conservateur de M. le général Morin.
Le jour où une chaudière d'eau bouillante souleva son couvercle devant
un physicien qui n'avait pas l'esprit de Conservatoire, la force de la
vapeur fut révélée à l'homme: il ne s'agit plus que de l'employer. La
vapeur nous apparut comme un ouvrier vigoureux et terrible: les
mécaniciens s'occupèrent de l'embaucher et de le dompter.
Quelques années plus tard, une fille de boutique oublie de fermer un bec
de gaz. L'hydrogène se répand et se mélange avec l'air. Un commis
attardé rentre dans la maison, le cigare à la bouche ou la lanterne à la
main. L'air s'enflamme, se dilate et centuple son volume primitif. La
boutique, cent fois trop étroite pour son contenu, éclate comme une
bombe. «Quel malheur! dit le peuple!--Quelle fortune! s'écrie le
physicien penché sur ces ruines. Si une étincelle jetée dans un certain
milieu a pu faire tant de mal, quels services ne pourra-t-elle pas nous
rendre dès que nous saurons l'employer? C'est un ouvrier de plus.
Embauchons-le bien vite!» Voilà l'idée de M. Lenoir.
Ces embauchages intelligents, ce recrutement des forces de la nature
sera la gloire de notre siècle aux yeux de la postérité. L'homme, au
commencement, n'eut pas d'autres ouvriers que lui-même. Lorsqu'il sut
mettre les animaux à son service, et, suivant la belle expression de
Buffon, les conquérir sur la nature, il s'éleva d'un rang dans l'échelle
des êtres. Le premier qui dompta un cheval, le premier qui attela deux
taureaux à la charrue furent honorés comme des dieux. Quelle
reconnaissance ne doit-on point à ces Neptunes modernes qui nous
fabriquent sur une enclume des machines de la force de mille chevaux?
Nous leur décernerions aussi le beau titre de dieu, s'il n'avait fini
par tomber en désuétude par le grand abus qu'on en a fait.
Par eux, l'eau des torrents, l'étincelle de la foudre, la vapeur, le
vent et toutes les forces aveugles de la nature ont pris du service dans
cette grande usine que nous gérons. L'eau travaille à bas prix, mais la
vapeur fait plus de besogne. L'étincelle porte nos messages au bout du
monde; le vent conduit les navires et fait tourner les moulins. C'est le
plus capricieux de tous nos serviteurs; il se met en grève pour un oui,
pour un non; il s'emporte contre ses maîtres et conduit les navires à la
côte. Aussi l'a-t-on remplacé, ou peu s'en faut. Dans son chômage forcé,
il se déchaîne en vagabond et nous joue tous les mauvais tours
imaginables. Vous l'avez vu souvent, par une belle nuit d'hiver,
décoiffer de leur toit les maisons frileuses, ou secouer comme des
pruniers les campaniles de nos églises. Peut-être même vous a-t-il
arrêté sur le pont Neuf, mon cher monsieur, et vous a-t-il dit, en
lançant votre chapeau dans la rivière: «Ayez pitié d'un pauvre
travailleur sans ouvrage!»
Patience, mon garçon! nous reviendrons à toi. Nous promettons de
t'atteler à nos ballons, si nous trouvons un cocher qui sache te
conduire.
C'est l'étincelle électrique qui conduit la machine de M. Lenoir, et
voici comment.
Tu as vu des machines à vapeur; nous n'en manquons point à Quevilly. Une
machine à vapeur n'est pas autre chose qu'un piston allant et venant
dans un cylindre. La vapeur arrive en bas et pousse: le piston monte. La
vapeur arrive en haut et pousse: le piston descend. La vapeur revient en
bas, et il faut, bon gré malgré, que le piston remonte, comme le
couvercle de la fameuse marmite. La vapeur revient en haut, et le piston
redescend. Ce mouvement de va-et-vient, imprimé au piston par la force
irrésistible de la vapeur, est comme le grand ressort de toutes les
machines. Du jour où le physicien eut trouvé ce secret-là, les
mécaniciens ont fait le reste.
Il n'est pas difficile de planter au milieu du piston une bonne tige de
fer qui va et vient avec lui, d'une marche régulière et sûre. Ce
mouvement en ligne droite se change en mouvement circulaire par un petit
mécanisme aussi simple qu'ingénieux. Cela n'est pas plus malin que de
faire tourner la roue de ton rouet en appuyant le pied sur la
planchette. Et, de même que la pression de ton petit pied, allant et
venant en ligne droite, fait marcher le rouet en ligne circulaire, un
simple piston qui va et qui vient dans un cylindre fait tourner les
roues d'une usine, d'une locomotive ou d'un bateau à vapeur.
La machine Lenoir est construite tout de même: il n'y manque que la
vapeur. Suppose que le piston soit bien tranquille au beau milieu de son
cylindre, entre deux espaces vides. Il monterait sans hésiter, si on lui
lâchait par le bas un bon jet de vapeur. Il descendrait du même train,
si la vapeur lui arrivait par le haut. Faisons mieux: mettons-lui sous
le ventre ce mélange d'air et de gaz hydrogène qui fait de si belles
explosions dans les boutiques. Ajoutons la petite étincelle qui dilate
violemment le mélange: le piston montera sans perdre de temps; il
faudrait qu'il fût bien obstiné pour se le faire dire deux fois. Dès
qu'il sera monté au haut du cylindre, on le fera redescendre par le même
moyen, et l'on aura ce va-et-vient régulier qu'on admire dans les
machines à vapeur.
Voilà donc une machine à vapeur sans vapeur, qui produit les mêmes
résultats sous l'impulsion d'une autre force. Mais cette force, combien
coûte-t-elle à produire? Si nous l'avions pour rien, comme le vent, ou
pour presque rien, comme l'eau des rivières, il faudrait jeter à la
ferraille toutes les machines à vapeur construites ou en construction.
Mais non, et ceci doit rassurer les Conservatoires. La machine Lenoir
consomme des étincelles électriques qui ne coûtent presque rien, de
l'air atmosphérique qui ne coûte rien du tout, et du gaz hydrogène qui
coûte encore assez cher. On le paye trente centimes le mètre cube, et
les Compagnies qui nous le vendent sont trop bien avec l'administration
municipale pour songer à réduire leurs prix. Une machine de deux cents
chevaux, travaillant dix heures par jour, consommerait deux mille mètres
cubes d'hydrogène ou six cents francs dans la journée. La vapeur coûte
beaucoup moins cher.
Il est vrai qu'un Américain, domicilié à Paris, se fait fort de nous
donner bientôt l'hydrogène à un centime le mètre cube. Il décompose
l'eau instantanément et à froid, au moyen d'un mélange dont il n'a pas
encore livré le secret. S'il n'exagère pas le mérite économique de son
invention, la vapeur sera détrônée partout; nous aurons même des
steamers Lenoir, voyageant sans charbon et fabriquant leur hydrogène au
fur et à mesure de leurs besoins. Mais nous n'y sommes pas encore, et il
convient de fonder nos calculs sur l'état présent de l'industrie. Le
mètre cube de gaz à Paris coûte six sous, et nous devons partir de là.
Tant que cette denrée de première nécessité se vendra si cher, tous les
manufacturiers feront sagement de s'en tenir à la vapeur et de laisser
la machine Lenoir à la petite industrie.
Tout le monde n'a pas le moyen de travailler en grand et de produire
beaucoup, sur un vaste terrain, avec un capital énorme. Nous comptons en
France une multitude de petits industriels, demi-fabricants,
demi-ouvriers, qui vivotent modestement dans des ateliers étroits. La
vapeur est un luxe qu'ils ne pourront jamais se permettre, et cela pour
mille et une raisons. Le premier établissement d'une machine à vapeur
coûte fort cher. Il faut un emplacement spécial, le consentement du
propriétaire et des voisins. On a le danger des explosions et des
incendies. Il faut un chauffeur. La vapeur, si utile qu'elle soit, n'est
pas tout à fait aux ordres de l'homme: entre l'instant où l'on allume le
feu et la minute où se produit une pression utile, il s'écoule une heure
pour le moins. Si vous suspendez le travail au moment du repas, il faut
entretenir le feu de la machine. Le travail terminé, la machine dépense
encore et brûle son charbon pour le prince qui règne à Berlin.
La machine Lenoir ne dépense que lorsqu'elle travaille. On la met en
mouvement à l'instant même où l'on en a besoin; on arrête les frais dès
que l'ouvrage est suspendu; on n'emploie pas un centimètre cube de gaz
qui ne profite. Tous les emplacements sont bons: une force d'un cheval
se range commodément dans le coin le plus obscur du plus modeste
atelier. Aucun propriétaire, aucun voisin ne peut s'opposer à
l'établissement d'un appareil qui ne fait ni bruit, ni feu, ni fumée, et
qui procède par petites explosions aussi douces et aussi inoffensives
que la respiration d'un ronfleur.
Nous avons à Paris, à Lyon, à Saint-Étienne et dans nos grandes villes
industrielles, un million de petits fabricants ou d'ouvriers en chambre.
C'est une population très-intéressante, non-seulement parce qu'elle est
morale et paisible, mais parce qu'elle travaille avec une certaine
spontanéité. L'initiative individuelle, comprimée par la division du
travail chez l'ouvrier des manufactures, se développe tout à l'aise dans
ces libres artisans. Sans parler des capacités éminentes qui se révèlent
de temps à autre chez quelqu'un d'entre eux, on peut dire qu'ils
contribuent tous à donner aux produits de la France ce cachet de bon
goût que l'étranger apprécie et paye si bien. Voilà les hommes qui
sauront tirer parti de la machine Lenoir. C'est à eux que l'inventeur
aurait dû dédier son oeuvre.
Nous les verrons bientôt, la caisse d'épargne aidant, placer dans leurs
petits ateliers un compagnon de travail de la force d'un cheval, ou même
de moitié. Un demi-cheval consomme trois sous de gaz à l'heure et fait
la besogne de deux hommes. Un demi-cheval ne sera jamais intelligent ni
adroit de ses mains comme nos fins ouvriers de Paris, mais il se
chargera des gros ouvrages et des labeurs indignes d'un citoyen.
Quand je pense qu'il y a dans notre beau pays non-seulement des chiens,
mais encore des électeurs qui tournent une roue depuis le matin jusqu'au
soir pour gagner le pain de leur famille!
Au reste, il était temps que M. Lenoir inventât sa jolie machine. La
petite industrie courait un danger de mort. Les capitaux se groupaient
en masses imposantes pour fonder des manufactures énormes. On pouvait
déjà fixer le jour où le dernier des petits poissons aurait été mangé
par les gros. Petits poissons, devenez grands! et bénissez le nom de M.
Lenoir, qui vous sauve la vie.
Nous parlerons un autre jour de certaines applications de la machine
Lenoir. Le théâtre, par exemple, lui demandera de grands services. Tu
sais, cousine, ou plutôt tu ne sais pas que tous ces beaux mouvements
qui s'opèrent sur la scène, les déplacements de décors, les trucs, les
changements à vue, sont exécutés par les moyens les plus primitifs.
Lorsqu'il s'agit d'enlever une forêt et d'apporter un salon, vingt
gaillards robustes tirent la forêt en arrière; vingt autres poussent le
salon en avant. C'est ingénieux comme l'arche de Noé, mais pas
davantage. Tout le monde demande aux directeurs pourquoi ils ne confient
pas cette besogne stupide à une petite machine à vapeur. Les directeurs
répondent qu'ils ont peur du feu. Qu'ils prennent donc la machine
Lenoir!
J'ai crié sur les toits tout ce que j'avais à dire, ou peu s'en faut.
Maintenant, ma chère cousine, ne va pas te mettre en tête que ceci est
une réclame au profit d'un inventeur. M. Lenoir n'a besoin de personne.
Il n'est pas traqué par ses créanciers comme l'honorable M. Cartéron,
auteur d'une des plus belles inventions de notre époque. Il n'est pas
menacé de périr par la contrefaçon ou par les procès comme MM. Renard,
de Lyon, ces illustres inventeurs de la fuchsine. M. Lenoir, et surtout
M. Marinoni, le grand constructeur, s'exténuent à produire des machines
et désespèrent de suffire à toutes les demandes. On s'inscrit longtemps
à l'avance, comme pour obtenir une loge aux _Effrontés_. Et je me
garderai bien d'écrire ici leur adresse, de peur de m'attirer leurs
reproches.
Mais je crois bon d'annoncer aux petits industriels de Paris cette
heureuse nouvelle. Il n'est pas inutile d'opposer aux négations aveugles
du Conservatoire le témoignage d'un homme qui a vu.
Lorsque les nouveaux ateliers que M. Marinoni fait bâtir pourront
suffire à tous les besoins de Paris; lorsqu'on sera en mesure de donner
à nos ouvriers en chambre ce précieux demi-cheval qui leur manque, alors
il sera temps de fonder un comité de patronage pour la propagation de la
machine Lenoir.
M. le comte de Morny et quelques musiciens sans préjugé ont _lancé_ la
méthode Chevé, en dépit du Conservatoire de musique. On trouvera
toujours une demi-douzaine de citoyens intelligents pour lancer une
invention utile, quoi qu'en dise le Conservatoire des arts et métiers.