Ma chère cousine,
Les collégiens sont rentrés à l'école, les baigneurs de Dieppe et les
joueurs de Bade sont rentrés à Paris. La foule commence à rentrer dans
les théâtres; les jeunes magistrats au menton bien rasé arrondissent en
périodes savantes leur discours de rentrée. La vieille pièce de cent
sous, qu'on disait partie pour les Indes, est rentrée dans la
circulation. Charles Jud résiste seul à l'entraînement de cette rentrée
générale. Quant à moi, j'ai senti comme une tentation invincible de
reprendre nos causeries d'autrefois, et me voici en plein journal, entre
mon ami Sauvestre et mon ami Sarcey, étonné et content de me retrouver
devant toi et avec eux, mais absolument incapable de dire pourquoi ni
par où je suis rentré.
Pourquoi? Sans doute parce qu'un malaise secret nous ramène au journal
dès que nous essayons de nous en éloigner. C'est un manque, un vide, une
lassitude de ne rien faire. On a beau se créer d'autres occupations;
rien ne remplace cette conversation périodique avec la foule. De tous
les besoins artificiels que l'homme se donne ici-bas, le plus impérieux
est le besoin d'écrire à jour fixe.
Est-ce à dire que nos mains soient toujours pleines de vérités?
Avons-nous dans le coeur ou dans l'imagination une pléthore d'idées et
de sentiments qui demandent à se répandre? Est-ce la haine de ceci ou
l'amour de cela qui nous excite et nous tourmente? Rarement. Il est bien
vrai que chacun de nous a ses affections et ses antipathies; nous
aimerions à persuader quelque chose à ceux qui nous lisent; il nous
serait agréable de convertir tous les hommes à la justice et à la
liberté. Mais nous écrivons surtout pour le plaisir d'écrire; nous
sommes des égoïstes de bonne foi; la satisfaction de nous entendre
prêcher nous est plus chère que le salut de nos ouailles. On dit que
l'espèce humaine s'éteindrait en un rien de temps si la nature n'avait
pas pris soin d'attacher un plaisir aux actes de reproduction. M'est
avis que le dernier journal aurait bientôt fermé sa boutique si les
journalistes n'écrivaient que par intérêt ou par devoir.
Regarde les débutants, les conscrits du journalisme; des enfants qui
sortent du collége, ou qui n'en sont pas même sortis! Est-ce pour
éclairer leurs contemporains qu'ils trempent leur plume et leurs doigts
dans une écritoire? Eh! pauvres innocents! ils n'ont pas encore appris à
penser. Est-ce un mobile d'intérêt privé qui les excite? Mais ils se
ruinent à publier leur prose dans quelques petits journaux sans
lecteurs! Rien ne les décourage; ils vont droit devant eux sans savoir
le chemin, sans voir un but à l'horizon, emportés, incertains,
trébuchant, tombant, se relevant et courant de plus belle; ivres du vin
de la jeunesse! C'est la critique qui les attire: on leur a dit en
classe que la critique est aisée, et ils le croient. De quel coeur ils
attaquent les géants de la politique et de la poésie! «Ah! tu te crois
plus fort que nous, parce que tu t'appelles Guizot, Hugo, Lamartine! Ah!
Goliath, l'ombre de ton grand corps nous cache le soleil! Attends que
j'aille chercher ma fronde!»
Je me rappelle le temps où M. Scribe, un grand poëte dramatique, était
la cible de tous les apprentis journalistes. M. Scribe n'est plus; mais
les cibles ne manquent pas, et nos jeunes journalistes ne laissent point
chômer le tir national. Ils visent à droite, à gauche, partout, sur les
statues de marbre et les poupées de plâtre. Heureux âge! On se sert de
son premier journal comme de son premier fusil. N'as-tu jamais
rencontré, ma cousine, un garçonnet de douze ans à qui l'on vient de
donner un fusil pour ses étrennes? Il a de la poudre, il a du plomb, il
a des capsules; l'univers est à lui! Aucune force humaine ne saurait le
retenir; il court les champs, les jardins, la maison même: avec son
fusil neuf. Il s'enivre du bruit des explosions, de l'odeur de la poudre
et de la joie de détruire. Il tire sur les moineaux, sur les écureuils,
sur les pigeons, sur les poulets, sur le chat de la maison, sur papa ou
maman, s'il ne rencontre pas d'autre proie.
Nous avons tous passé par là, et ce temps d'absurdité naïve n'est pas
celui que nous regrettons le moins. Mais il vient un moment où l'on
prend le journal en grippe. On s'aperçoit qu'on a perdu beaucoup de
temps sans profit et joué le rôle de niais. On a travaillé dix ans et
écrit toute sorte de jolies choses dont il ne reste rien. Discussions
animées, articles de fond, variétés savantes, feuilletons pleins de sel,
entre-filets piquants, paradoxes ingénieux, tout a passé, tout est
évanoui, flétri, fondu; le travail de dix années n'a pas laissé plus de
vestiges que les neiges d'antan. Si du moins on avait fait fortune! Mais
non: le journal nourrit quelquefois son homme, il ne l'enrichit jamais.
«Ainsi donc, se dit-on avec une mélancolie profonde, j'ai gaspillé le
meilleur de ma vie pour l'amusement de quelques désoeuvrés! J'ai fondé
la prospérité de plusieurs journaux, et je suis pauvre! J'ai distribué
l'éloge à une multitude d'auteurs, d'acteurs, d'éditeurs, de directeurs
qui ont des hôtels à Paris ou des châteaux à la campagne, et je tremble
tous les trois mois devant le terme à payer! J'ai bâti des réputations,
personne ne m'a rendu la pareille; j'ai fait des hommes célèbres, et je
ne suis qu'un homme connu. Cependant tous ces gens-là sont mes
justiciables et je les vaux bien. Que de romans, que de comédies on
aurait pu faire avec l'esprit que j'ai dépensé! Un vaudeville ne prend
guère plus de temps que deux feuilletons, et rapporte cent fois
davantage! Vingt articles de journal représentent la matière d'un roman
en un volume, et coûtent dix fois plus de travail, car chaque article
est une charpente, une composition, un tout à créer! Pourquoi
m'obstinerais-je dans une voie qui conduit les gens à l'hôpital?
Écrivons des romans! Abordons le théâtre.»
Il y a beaucoup de vrai dans ces doléances. Le journalisme est un métier
ingrat, excepté pour les malhonnêtes gens, qui y sont, Dieu merci! en
très-grande minorité. Mieux vaut cent fois écrire des romans qui
s'impriment, se réimpriment et finissent par payer des rentes à
l'auteur. Le théâtre a des profits moins certains, mais quelquefois
énormes. Heureux celui qui, le matin, en ouvrant les yeux et
_l'Entr'acte_, voit que les comédiens de deux ou trois théâtres de Paris
s'époumoneront toute la soirée à lui gagner de l'argent! Il peut aller,
venir, visiter le musée de Cluny ou l'aquarium du Jardin
d'acclimatation, faire des armes chez Pons ou échanger des coups de
poing chez Lecour, dîner à la _Maison d'or_ ou dans la taverne de Peter;
ses intérêts sont en lieu sûr. Deux ou trois artistes de premier ordre,
madame Viardot ou madame Plessy, Got ou Paulin Ménier, Lafont ou
Geoffroy prendront soin de ses affaires et battront monnaie à son
effigie, entre neuf heures et minuit.
Voilà pourquoi les journalistes, après quelques années de stage,
s'aventurent dans le roman ou dans le théâtre. Je ne parle point de ceux
qui entrent à la Bourse: ils ont abdiqué. Mais comment se fait-il qu'un
romancier très-lu, un dramaturge applaudi, revienne à son journal comme
le Savoyard à sa montagne? Pourquoi des hommes politiques arrivés et
enrichis, comme M. de Girardin ou M. le docteur Véron, se laissent-ils
ramener de temps à autre sur le terrain de leurs combats et de leurs
misères? C'est que les métiers et les sols les plus ingrats sont ceux
qui nous laissent le souvenir le plus attachant. Le journalisme a des
amertumes enivrantes comme le café, l'opium et le haschisch. On y goûte,
on le maudit, et l'on y veut goûter encore.
Sans doute il est stupide de dépenser son esprit au jour le jour, pour
l'ébattement de quelques lecteurs inoccupés; mais qu'il est doux de
servir au public ses idées toutes chaudes, comme les petits pâtés
sortant du four! Un roman chemine à petits pas; il attend six mois dans
les cartons de la librairie. Imprimé, il se disperse aux quatre points
cardinaux; la France et l'étranger le lisent ou ne le lisent point, les
critiques le goûtent ou le méprisent; c'est une question qui se décide
lentement et qui n'est jamais bien résolue, par ce temps de camaraderies
faciles et de jalousies féroces.
Une comédie monte aux nues ou tombe à cent mètres au-dessous du niveau
de la rampe. Mais il faut quelquefois des années pour atteindre à ce
résultat heureux ou triste; tandis que l'article de journal, écrit à
deux heures, s'imprime à trois, se distribue à quatre, se lit à cinq!
L'auteur sort de chez lui, gagne le boulevard, et tombe au milieu d'un
aréopage ambulant qui le lit et le juge, l'applaudit ou le siffle. C'est
un succès argent comptant, si toutefois c'est un succès.
L'action du journal sur les personnes est immédiate, presque
foudroyante. Lundi dernier, par exemple, _le Constitutionnel_ a publié
deux articles remarquables. L'un était de M. Sainte-Beuve, sur M.
Guizot; l'autre de M. Fiorentino, sur mademoiselle Nelly. M.
Sainte-Beuve a désigné, avec la finesse d'un écrivain de génie, certains
côtés faibles de son illustre confrère. M. Fiorentino a célébré, dans un
style lyrique, les perfections d'une comédienne hors ligne, qui chante
un joli couplet et enfourche un beau cheval dans la féerie du _Pied de
Mouton_. Suppose que mardi soir M. Guizot ait rencontré M. Sainte-Beuve
et qu'un hasard parallèle ait mis mademoiselle Nelly en présence de M.
Fiorentino. Crois-tu que M. Guizot, de l'Académie française, et
mademoiselle Nelly, de la Porte-Saint-Martin, auraient abordé du même
front leurs critiques respectifs? Non, sans doute. M. Guizot aurait fait
la grimace, et mademoiselle Nelly aurait souri de ses trente-deux dents.
Car il est certain que _le Constitutionnel_ de lundi dernier a placé
mademoiselle Nelly fort au-dessus de M. Guizot. Si telle était
l'intention de l'honorable rédacteur en chef, il a atteint son but et
remis chaque personne à sa place. Il a prouvé à la famille d'Orléans
que, si Louis-Philippe avait eu mademoiselle Nelly pour président du
cabinet, mademoiselle Nelly serait montée à cheval le 24 février 1848;
ce qui aurait sauvé la monarchie constitutionnelle.
Le même jour, une feuille plus officielle encore, et qui est lue
attentivement par toutes les cours de l'Europe, a dit son fait à
mademoiselle Juliette Beau. M. Gustave Claudin tenait la plume; un
souffle de vertu rigide et de critique austère circulait entre les
colonnes du _Moniteur_. On prouvait clairement à l'Europe attentive que
la Comédie-Française avait bien fait de repousser notre pauvre Juliette
et de recevoir mademoiselle Rose Deschamps. L'effet de ce jugement ne se
fit pas attendre. Mademoiselle Juliette Beau redoubla de zèle, et montra
beaucoup de talent, le soir même, dans un rôle ingrat et mal fait.
Ainsi, le journal a du bon. Il ne frappe pas toujours juste, d'accord.
Mais il frappe fort et vite. C'est un véhicule pour la pensée, c'est une
arme pour l'amour, la haine ou la vengeance, une foudre aux mains de
l'homme. Nous ne comprenons pas l'Américain sans revolver, l'Arabe sans
cheval, le Lapon sans traîneau, le Français sans journal.
Malheureusement, la presse est un cheval entravé, un traîneau enrayé, un
revolver qui rate. Ah! si la presse était libre! Il ferait bon écrire
tous les jours. On écrirait même la nuit; on se relèverait à quatre
heures du matin pour écrire.
Je n'accuse pas le gouvernement; je le plains. Il croit bien faire en
nous liant les mains, ce qui nous gêne beaucoup et ne lui profite guère.
Mais le principal auteur de nos maux n'est ni l'empereur, ni aucun des
ministres qui se sont succédé durant ces dix années de réaction. A qui
donc faut-il s'en prendre? A un fanatique de la liberté, au plus grand
journaliste de notre siècle, M. Émile de Girardin. C'est lui qui nous a
réduits en esclavage le jour où il inventa le journal à bon marché.
Avant lui, les abonnés payaient tranquillement le pain quotidien de leur
pensée. Un journal bien fait coûte soixante ou quatre-vingts francs par
an, selon la qualité du papier, du tirage et de la rédaction. On peut
même, à ce prix, payer l'impôt du timbre, qui est de deux cents pour
cent environ sur la marchandise fabriquée.
M. de Girardin nous perdit tous par un trait de génie. Il s'avisa de
livrer son journal au-dessous du prix coûtant, sauf à se récupérer sur
les annonces. Suppose une feuille quotidienne qui perd quatre cent mille
francs sur l'abonnement et afferme ses annonces au prix de cinq cent
mille: elle gagnera cent mille francs par an, et vaudra plus d'un
million. A ce prix, le fondateur s'enrichit, les rédacteurs gagnent leur
vie, le public s'abonne à quarante francs, le commerce profite à bon
compte d'une énorme publicité. Mais la liberté de la presse est morte.
Le gouvernement n'a plus besoin de publier des lois restrictives; les
procès, les avertissements, les communiqués deviennent presque inutiles.
Il suffit d'un chef de bureau qui fronce le sourcil de temps en temps.
Le journal aura peur, parce qu'il représente un million. Et les capitaux
sont plus craintifs que les hommes, s'il est possible.
Armand Carrel a-t-il compris ce danger? Si oui, il fut vraiment un
martyr de la liberté de la presse.
Un journal vraiment libre, c'est celui qui n'aurait d'autre capital que
l'intelligence et le courage de ses rédacteurs. Mais comment faire? Que
cinq ou six jeunes gens s'associent pour fonder un nouveau _National_,
il faudra, de toute nécessité, qu'ils perdent sur l'abonnement comme
tout le monde. Les annonces leur viendront en aide, c'est certain,
lorsqu'ils auront atteint un tirage de quinze mille exemplaires. Mais
alors ils auront perdu trois ou quatre cent mille francs, sauf miracle.
Ils seront les esclaves d'un capital, c'est-à-dire d'un ou de plusieurs
capitalistes. Et ces élans de généreuse folie qui poussent un peuple en
avant, leur seront interdits à tout jamais.
Nous écrivons pourtant et nous tirons sur notre chaîne, comme s'il était
en notre pouvoir de l'allonger. Si l'indulgence ou l'inadvertance de
tous ceux qui nous surveillent nous permet de dire un petit mot de
vérité, nous pensons que c'est autant de pris sur l'ennemi. Le public
qui nous lit blâme cette timidité et nous accuse de ménager la chèvre et
le chou. Parbleu! messieurs, je voudrais bien vous voir à notre place!
Tout ce qui règne, gouverne, administre, régit ou fonctionne à n'importe
quel degré de l'échelle sociale, a peur du papier imprimé. Il ne s'agit
pas seulement de Paris, mais des départements. _Le Salut public_ de
Lyon, _la Gironde_ de Bordeaux et cinq ou six autres feuilles
provinciales, qui valent celles de Paris, vous en diront des nouvelles.
Ce n'est pas que les hommes en place détestent toujours le langage de la
vérité; mais ils n'aiment pas à l'entendre dans la rue.
Un de mes amis qui dirige un grand journal dans le département de
_Seine-et-Garonne_, signale à son préfet je ne sais quelle grosse
horreur administrative; il est mandé vite, vite, par-devant le petit roi
du département.
--Monsieur, lui dit-on, quand des faits de ce genre parviendront à votre
connaissance, je vous autorise à me les apporter ici dans mon cabinet;
je vous défends d'en entretenir le public!
Un autre, qui fait honorablement son métier de journaliste dans les
_Côtes-de-l'Est_, ne craint pas d'adresser des conseils excellents à une
grande compagnie financière.
--Monsieur, lui dit le gouverneur ou le régent de l'affaire, de quel
droit lavez-vous mon linge sale en public? Quand vous avez un avis à me
donner, il serait bien simple de venir chez moi!
Reste à savoir si le cabinet de ces messieurs s'ouvre devant les
conseillers qui ne sont pas journalistes!
Une comédienne de Paris (ces dames sont quelquefois la doublure des plus
hauts fonctionnaires) disait à un critique de mes amis:
--Je vais jouer un rôle difficile entre tous. Si j'échoue, dites-le-moi
chez moi. Mais je vous défends sur votre vie d'en souffler un mot au
public.
Que penserais-tu, cousine, d'un accusé de la cour d'assises qui dirait
au procureur général:
--Si les témoins vous racontent des faits à ma charge, je vous permets
de venir me les soumettre à Mazas; mais, pour Dieu! n'en dites rien
devant le jury!
Le jury, en toute affaire, c'est le public. L'accusé, c'est tout homme
en place, qui est suspect d'abuser du pouvoir, par cela seul qu'il le
tient. Quant à nous, pauvres journalistes, nous ne sommes ni des
magistrats, ni des greffiers, ni même des huissiers. Nous ne sommes
rien, nous ne demandons rien, nous ne visons à rien; le plaisir d'écrire
est le plus clair de notre revenu. Et pourtant notre misère est si
douce, que nous n'aspirons point à changer d'état, et nous préférons à
toutes les broderies officielles les modestes paillons qui éclairent
notre obscurité.