Le lendemain, sur la route qui conduisait aux Petites Soeurs des
pauvres, à Jeanne Jughan, comme on disait dans le faubourg, l'âne
traînait le plus singulier chargement qui eût jamais pesé sur son bât de
misère. C'étaient d'abord, sur le siège de la charrette basse, Le
Bolloche, en redingote marron, coiffé de sa chéchia de zouave, et sa
femme, dans sa meilleure robe de futaine à carreaux, les yeux mouillés
derrière ses lunettes de corne; puis, juste sur la ligne des essieux,
une pyramide composée d'un coffre où se trouvaient les vêtements moins
habillés du ménage, d'une caisse percée de trous qu'habitait une famille
de lapins habitués au jour crépusculaire et, en couronnement, une
bourriche d'où sortaient en houppes blanches et noires, les plumes d'un
couple de poules de Barbarie, maintenu par des baguettes; enfin trois
pots de basilic, un gros flanqué de deux petits, luxuriants, arrondis,
superbes, amarrés par une corde sur le plancher du véhicule, terminaient
le chargement en poupe. Il y avait encore, entre les bonnes gens, à la
naissance des brancards, une petite chatte maigre et grise, compagne du
rempailleur et qui, de temps à autre, le long de la jambe de son maître,
frottait sa tête de vipère.
Tout cela s'en allait cahotant, les gens, les bêtes, les meubles, vers
la demeure où tant d'épaves semblables les avaient précédés. Pour
arriver, il fallait trois quarts d'heure à pied, et une grande heure au
train de l'âne. Mais qu'importait à Le Bolloche? Il n'avait pas de hâte
d'achever ce voyage-là. Il ne criait plus comme autrefois par les rues:
«Pailleur, pailleur de chaises!» Il n'était plus rien dans le monde, pas
même tresseur de jonc, et il le sentait cruellement. Quand il levait les
yeux, d'un côté ou de l'autre, vers les maisons de ses anciennes
pratiques, son sourire navré répondait aux étonnements que provoquait
son équipage. Les petits garçons riaient, pieds nus sur les seuils, les
grandes filles paraissaient aux fenêtres, et d'un mouvement d'épaules,
tenant encore à brassées les paillasses qu'elles remuaient, se
penchaient pour voir, à la volée, ce qui se passait en bas. Ce
déménagement leur paraissait drôle, ils ne se doutaient pas du chagrin
de ces deux voyageurs. Encore la femme, plus douce de nature, se
résignait-elle un peu. Mais l'homme avait une douleur violente. Il s'y
mêlait chez lui beaucoup d'orgueil blessé. L'idée de s'enfermer, lui qui
avait commandé une section, sous l'autorité d'une femme, d'une
religieuse surtout, l'irritait au plus haut point. Il en voulait par
avance à celle qui allait le recueillir. Et à mesure qu'il s'avançait
vers le terme de son voyage, son visage devenait plus rude, ses sourcils
se fronçaient: il avait son grand air des jours de revue. Le Bolloche
entendait en imposer dès l'abord. On ne le prendrait pas pour un
fainéant à bout de ressources, las de rouler et mendiant un asile, non,
sûrement; ni pour un homme sans caractère qu'on peut commander comme un
enfant. La première nonne qui l'apercevrait ne s'y tromperait pas!
Enfin la route monta. Un moulin blanc se dressa vers la droite, et le
moulin touchait l'hospice. Avec une bande de pré qui les séparait, ils
occupaient tout le sommet de la colline. Les voyageurs s'arrêtèrent un
peu. En face, au bout du chemin, deux corps de bâtiments très élevés
s'avançaient en angle ouvert, masquant le reste de la maison, qui ne
montrait ainsi que ses deux bras tendus. Un mur d'enceinte tournait
autour et descendait la pente de l'autre côté. Des cîmes d'arbres, aux
feuilles nouvelles, le dépassaient çà et là. Toutes les fenêtres étaient
ouvertes.
Le Bolloche poussa l'âne jusqu'au pied d'un perron, et attendit.
C'est là comme dans une ruche: on n'est jamais longtemps sans voir une
abeille sortir. Une cornette parut, et dessous une soeur toute petite,
toute jeune et toute brune.
--Que voulez-vous? demanda-t-elle.
--Celle qui commande ici, répondit sévèrement Le Bolloche.
--Est-ce pour lui vendre quelque chose? La bonne mère est très occupée,
voyez-vous, et si c'était pour cela...
--Est-ce que j'ai l'air d'un marchand ambulant? répondit Le Bolloche.
Vous n'y êtes pas du tout, mademoiselle--il insista sur le mot, sachant
fort bien qu'il s'émancipait d'une tradition respectueuse--j'ai à lui
parler, une affaire à lui proposer, et même une bonne affaire.
La soeur jeta un coup d'oeil rapide sur les voyageurs, le coffre, les
trois pots de basilic.
--Je comprends, dit-elle, mon petit bonhomme: je vais la chercher.
Et elle se détourna si prestement qu'il ne put savoir si elle avait
disparu derrière le pilier de droite ou celui de gauche.
--Petit bonhomme, grommela-t-il, en voilà une péronnelle, pour m'appeler
petit bonhomme!
Il se laissa glisser le long du marchepied, et se tint debout, les rênes
de corde passées autour du bras, la chéchia impertinente posée en
arrière, un peu de côté.
Une ombre courut sur le vitrage cintré du cloître, et une autre soeur
parut au seuil de la porte, de taille moyenne, celle-là, mais si frêle
qu'elle paraissait petite. Ses mains, quelle avait jointes sur sa robe
noire, étaient blanches et transparentes. Il eût été difficile de dire
son âge. Tous les traits de son visage très fin s'étaient encore
amenuisés par la fatigue et l'effort dévorant d'une âme ardente. On n'y
voyait cependant pas une ride. Elle avait dans le regard quelque chose
d'enfantin, et en même temps le sourire compatissant de celles qui ont
vécu. Sa coiffe cachait la couleur de ses cheveux. C'était «la bonne
mère», une grande dame qui gouvernait deux cents pauvres et soixante
religieuses d'un signe de ses doigts de nacre.
Elle considéra un instant l'équipage arrêté devant elle. Le coin de sa
bouche mince se souleva involontairement, par une surprise de sa nature
qui était vive et enjouée dans le monde. Mais tout de suite la volonté
réprima ce mouvement désordonné. Et elle dit, de sa voix qui n'avait ni
timbre ni chant, mais très douce pourtant:
--Vous venez pour entrer chez nous?
Le Bolloche, un peu déconcerté, répondit:
--Oui, madame, si vous avez de la place.
--Nous vous en ferons une, mon ami, et nous vous servirons de notre
mieux.
--D'ailleurs, je ne vous demande pas la charité, j'apporte mon ménage.
--Et jusqu'à votre chat!
--Tout cela est à vous, reprit-il en désignant d'un geste large l'âne,
la voiture et le chargement; je n'y mets que deux conditions.
[Illustration.]
--Lesquelles?
--Tout à l'heure, une de vos inférieures...
--Vous voulez dire une de nos soeurs?
--Oui. Je suis un ancien soldat, voyez-vous: pour moi, tout ce qui n'est
pas un supérieur est un inférieur. Eh bien! votre soeur m'a appelé
«petit bonhomme», je n'aime pas cela.
--Il faudra nous pardonner si nous recommençons, dit la soeur, sur le
visage de laquelle le même sourire léger reparut: c'est un peu l'usage
chez nous.
--Et puis, je voudrais savoir si on a la liberté de son opinion ici? Je
préfère vous le dire tout de suite, je ne crois pas à grand'chose, moi,
je ne suis pas dévot, je ne fais pas de mômeries. Et si on n'a pas la
liberté de son opinion, je me remmène!
Le Bolloche disait cela de son plus grand air. Il s'aperçut avec
étonnement que la soeur souriait pour tout de bon, d'un sourire si
épanoui, si profond, si jeune, qu'il en perdit contenance.
Dame, fit-il, puisque c'est mon opinion!
--Ne craignez rien, répondit-elle: nous avons plusieurs petits
bonshommes qui pensent comme vous.
Puis elle descendit le perron et vint donner la main, pour l'aider à
sortir de la voiture, à la mère Le Bolloche, tout effarée des audaces de
son mari.
Celui-ci avait déjà commencé à dételer l'âne.
--Conduisez-le à l'écurie, dit la soeur, là-bas... oui, c'est cela...
tournez à gauche... devant vous, maintenant.
[Illustration.]
Autour de Le Bolloche s'étendaient de nombreux bâtiments de service,
porcherie, écurie, poulailler, étables, et, sur la pente de la colline,
du côté opposé à celui de l'entrée, un vaste champ de seigle avec des
cordons de pommiers nains. Dans les allées se promenait une population
lente, voûtée, cassée, trébuchante, de vieillards. Il y avait autant de
béquilles que de jambes saines. Le vent maussade qui, là-haut, chassait
des nuées fumeuses, aurait pu, se gêner, coucher à terre ces pauvres
ruines humaines. En les regardant, Le Bolloche s'attendrit sur son
propre sort. Il détela l'âne tristement, l'attacha devant une crèche, et
le combla de foin. «Toi, au moins, dit-il, tu ne souffriras pas.»
Ensuite il se mit à décharger la voiture, et, commençant par la
bourriche, il enleva les baguettes qui retenaient captifs le coq et la
poule. A peine sorti, le coq battit des ailes, et chanta. La poule se
frotta le bec aux touffes d'herbe de la cour, et picora, sans le moindre
trouble.
Le vieux Le Bolloche, qui avait en ce moment la comparaison triste, leva
les épaules.
--Les bêtes, murmura-t-il, ça ne s'aperçoit de rien: ici, là-bas, tout
leur est égal.
Et, du revers de sa manche, il essuya une larme qu'heureurement personne
n'avait vu couler.
(_A suivre._)