Comédie-Française: _Thermidor_, drame en quatre actes, de M. Victorien
Sardou.
Dès l'aube deux pêcheurs ont pris leurs places accoutumées sur les
trains de bois de l'île Louviers. Aux regards inquiets qu'ils jettent
autour d'eux, il est facile de se rendre compte qu'ils ne sont pas venus
là pour goûter la fraîcheur du matin et pour suivre leurs lignes au
courant du fleuve. Un jeune officier descend l'escalier qui mène de la
berge au lavoir. Le plus âgé des pêcheurs, qui a nom Labussière, le
reconnaît, c'est Martial Hugon, qui autrefois lui a sauvé la vie au
régiment de Savoie-Carignan, où ils se sont connus soldats l'un et
l'autre. Assez mauvais soldat avant de devenir médiocre comédien,
Labussière allait porter la main sur son supérieur, lorsque Martial l'a
empêché de commettre un acte d'indiscipline qui perdait le pauvre
diable.
Depuis, sa vie s'est traînée on ne sait trop où, comme il lui plaît de
le dire. Quant à Hugon, le voici commandant d'artillerie, il apporte à
la Convention les drapeaux de Fleurus. Qui l'amène à cette place et à
cette heure matinale? Un roman d'amour. Il y a un an, il rencontrait
dans les environs de Paris une religieuse novice chassée du couvent des
Ursulines de Compiègne. La malheureuse, mourante de faim et de froid,
grelottait les pieds dans la neige. Elle avait nom Fabienne Lecoulteux,
pas de parents, pas d'asile. Martial l'a conduite chez une de ses tantes
à lui; bientôt les jeunes gens se sont aimés et se sont juré de
s'appartenir l'un à l'autre. Le cri de la patrie en danger a retenti;
Martial, qui était de ceux de Jemmapes et du camp du Grand-Pré, a été
blessé, et est demeuré trois longs mois prisonnier à Anvers; il a été
ensuite un des soldats de Fleurus, le voilà à Paris. Sa parente est
morte; la maison est vide: qu'est devenue Fabienne?
D'après quelques indices elle doit habiter ce quartier. On l'aurait vue
même à ce lavoir. Peut-être cette matinée de juillet, le 9 Thermidor,
lui rendra-t-elle sa bien-aimée, et Labussière, qui donne la réplique à
un ami retrouvé, le met au courant de ce Paris, dans lequel Martial
rentre laissant la République glorieuse à la frontière. Là-bas, c'est le
triomphe, ici c'est la terreur.
Cependant, les laveuses qui sont arrivées depuis quelques instants
poussent des cris furieux, et poursuivent en hurlant «à l'eau! à l'eau!»
une jeune femme qui ne trouve de refuge que dans les bras de Martial.
Les mégères l'ont condamnée à la façon dont le tribunal révolutionnaire
agit avec ceux qu'il accuse: elle n'a pas répondu à leurs propos; c'est
une ci-devant. Martial cherche en vain à la défendre contre ces femelles
t contre ces sans-culottes accourus à la rescousse, lorsque l'apparition
«d'un pourvoyeur» arrête cette émeute. Cet agent sinistre de la police
de Robespierre met la main sur Fabienne, il la ferait conduire en
prison, et de là à la mort sans autre forme de procès, si Labussière ne
tirait de sa poche une carte qu'il fait passer sous les yeux de l'agent
de police lequel s'incline avec force excuses devant une autorité
supérieure.
Voilà le premier acte du Thermidor de M. Sardou. Il est charmant, des
plus intéressants dans une exposition, vive, attachante et chaleureuse,
d'un drame qui va se dérouler dans une des plus terribles journées de la
Révolution.
Labussière qui a pris à tâche de sauver son ami Martial et Fabienne avec
lui, les conduit l'un et l'autre chez le sans-culotte Bérillon, un gros
bonnet de la section, lequel a pour femme la citoyenne Jacqueline,
costumière au petit théâtre Mareux. Brave femme, cette Jacqueline, et
prête à rendre service même à un ci-devant.
Seul avec Fabienne et Martial, Labussière s'explique. Il est employé au
comité de salut public. Oui. Comment est-il arrivé là? Après son
expulsion du théâtre Mareux, un jeune auteur, Pixérécourt, l'a
recommandé au chef du bureau des dossiers, Fabien Pillet, qui lui a
donné une place modeste auprès de lui. C'est Labussière qui met en ordre
ces dossiers accusateurs qu'on réclame au moment où les victimes sont
envoyées au tribunal révolutionnaire. Là, ce brave garçon a trouvé moyen
d'être utile aux pauvres gens. Lui aussi, il a ses protégés; il exerce
subrepticement un droit de grâce au péril de sa tête, il anéantit les
accusations: ces papiers il les réduit en pâte dans un baquet pendant la
nuit et, aux premières heures du matin il va, accompagné d'un petit
employé, son complice, les jeter en boules dans la Seine.
Mais on commence à trouver que le désordre est trop grand au dépôt et
ces dossiers disparus inquiètent le chef de la police générale, Héron.
Fabienne tressaille à ce nom: elle le connaît ce policier dont la femme
était autrefois au service de la mère de Fabienne; elle a eu à implorer
sa protection; Héron ivre alors, comme toujours du reste, a voulu lui
faire payer le service demandé, elle l'a repoussé en le renversant et
s'est enfuie; ce qui s'est passé ensuite, Fabienne l'ignore, mais
Labussière le sait. Héron a fait grand bruit de cette histoire; il a
déclaré qu'une chouanne, une nouvelle Charlotte Corday, avait tenté de
tuer un nouvel ami du peuple. La haine de Héron poursuit Mlle
Lecoulteux; il n'y a plus, selon Labussière, qu'à fuir Paris et à
gagner, le soir même, la Belgique, et il va retenir leurs places à la
diligence.
Les deux amants restent seuls. Pressée par la parole suppliante de
Martial, Fabienne lui avoue qu'elle ne peut plus, qu'elle ne doit plus
l'aimer. Elle croyait Martial perdu pour elle; elle a trouvé un asile
parmi les Ursulines de Compiègne; elle est devenue leur soeur, et c'est
entre les mains de Mgr de Bonneval qu'elle a prononcé ses voeux. «La loi
les a brisés, ces voeux, répond Martial.» La jeune fille s'indigne à
cette parole. Martial la poursuit du souvenir de leur bonheur perdu, la
torture de son amour, de ses larmes, de ses désirs, l'enflamme de sa
passion; il la reprend enfin à Dieu: il la ressaisit toute entière.
Fabienne partira avec lui quand il aura tout préparé pour le départ. A
peine est-il dehors que des bruits se font entendre dans la rue. Les
pressentiments de Labussière ne l'avaient pas trompé. La foule hurle le
_Ça ira_ et des chansons obscènes pendant qu'on conduit à l'échafaud les
religieuses de Compiègne. Au même instant les agents de Héron font
irruption chez Jacqueline et Fabienne Lecoulteux, dont la retraite a été
découverte, est emmenée à la Conciergerie.
Avec l'acte suivant, nous voici dans les bureaux du Comité de salut
public aux Tuileries. Labussière et son ami Martial apprennent là
l'arrestation de Fabienne, un envoyé de Fouquier-Tinville apporte à
Labussière le dossier de la malheureuse fille, avec ordre de classer
toute suite l'affaire, afin que l'accusée comparaisse, le jour même,
dans deux heures, devant le tribunal. Que faire? l'amour égoïste de
Martial n'hésite pas. Parmi cette foule de dossiers, le dossier d'une
femme est là et porte aussi le nom de Lecoulteux, il faut le prendre et
faire la substitution, on enverra immédiatement la malheureuse à
l'échafaud, c'est vrai, mais Fabienne sera sauvée. Ce droit de mort sur
une inconnue effraye Labussière qui se révolte d'abord et qui lutte
contre les prières et les larmes de son ami. Cette scène magistrale
marque le point culminant de l'oeuvre. La salle en a été profondément
émue.
Cependant Fabienne est enfermée à la Conciergerie. Les deux amis sont
accourus vers elle. Les charrettes attendent, vont-elles partir? Les
municipaux exécutent la sentence. La chute de Robespierre n'est pas
définitive. Demain on verra. Mais aujourd'hui, c'est la mort de
Fabienne, elle le sait, du reste, la pauvre créature, et dans un billet
elle a dit à Martial le dernier adieu. Les condamnés défilent entre la
haie faite par les gendarmes, sous les injures de la canaille. Fabienne
paraît, les cheveux coupés, prête pour la mort, lorsque Martial et
Labussière lui présentent un papier. Elle n'a qu'à signer.
La loi qui tue la femme l'épargne si elle déclare qu'elle va être mère.
Cette noble fille se révolte à l'idée de sauver sa vie par un mensonge
et par une honte et elle monte fière et vaillante à la mort. Martial
s'élance vers elle; un gendarme l'arrête, et, comme Martial fait
résistance, le gendarme le tue d'un coup de pistolet.
Le succès, comme vous devez le penser, a été des plus grands, et la
Comédie-Française a tout fait pour l'assurer et par la beauté des décors
et par les soins apportés à la mise en scène. Quant aux trois comédiens
chargés des trois principaux rôles de la pièce, ils ont fait merveille.
Labussière c'est M. Coquelin, qui remplit ces quatre actes du feu de son
âme et de toutes les ressources de son prodigieux talent. M. Marais, qui
joue Martial, a été très chaleureusement applaudi. Mlle Bartet, si émue,
si touchante, a été acclamée par toute la salle.