Il fut de ces hommes si fortement bâtis qu’ils sembleraient pouvoir ne
jamais mourir. A soixante-quinze ans, il jouissait d’une santé parfaite,
«comme à trente». Et cependant, depuis sa jeunesse, la pensée de la mort
était la discipline dont il usait pour se moins attacher à la vie
présente.
La Mort a été maintes fois représentée, un fouet à la main. Ce fouet,
elle ne l’agite pas simplement pour chasser devant elle, hors de ce
monde, les générations; il lui sert à jeter l’homme vers Dieu invisible
qui se tait, attendant son jour.
Jacques Bénigne fut prédestiné aux spectacles funèbres; les rencontres
de sa vocation lui firent un devoir d’assister des mourants.
Le jour même de sa première venue à Paris, en septembre 1642,--à quinze
ans--il vit le retour du cardinal de Richelieu, presque moribond, porté
dans un pavillon recouvert de damas rouge. Dix-huit gardes, tête nue,
soulevaient cette litière, semblable à un catafalque, si haute qu’on
avait dû, en plus d’une ville, pour lui faire passage, démolir une
muraille ou une porte. Derrière les chaînes tendues d’une rue, il
regarda passer le Maître omnipotent, formidable, en apparence
invincible. Trois mois après, le 4 décembre, il le revit mort, exsangue
et verdi, sur un lit de parade, soumis à la pourriture, aussi proche du
néant que s’il avait été le dernier manant du royaume. A vingt-deux ans,
dans l’âge le plus fougueux, il écrivait cette méditation sur la
brièveté de la vie, qui nous livre en partie le secret de sa vertu:
«Ma vie est de quatre-vingts ans tout au plus, prenons-en cent: qu’il y
a eu de temps où je n’étais pas! qu’il y en a où je ne serai point! Je
ne suis rien... Je ne suis venu que pour faire nombre, encore n’avait-on
que faire de moi; et la comédie ne se serait pas moins jouée, quand je
serais demeuré derrière le théâtre. Ma partie est bien petite en ce
monde, et si peu considérable que, quand je regarde de près, il me
semble que c’est un songe de me voir ici, et que tout ce que je vois, ce
ne sont que de vains simulacres. _Praeterit figura hujus mundi_...
«Ah! que nous avons bien raison de dire que nous passons notre temps!
Nous le passons véritablement et nous passons avec lui. Tout mon être
tient à un moment; voilà ce qui me sépare du rien: celui-là s’écoule,
j’en prends un autre: ils se passent les uns après les autres; les uns
après les autres, je les joins, tâchant de m’assurer; et je ne
m’aperçois pas qu’ils m’entraînent insensiblement avec eux, et que je
manquerai au temps, non pas le temps à moi. Voilà ce que c’est de ma
vie; et, _ce qui est épouvantable_, c’est que cela passe à mon égard;
devant Dieu cela demeure; ces choses me regardent.»
L’attitude que prend Bossuet en face de la mort est très loin de celle
d’un Pascal enclin par ses souffrances à la saluer comme une
libératrice. Pascal, dans une lettre, la définissait: «couronnement de
la béatitude pour l’âme, commencement de la béatitude pour le corps.»
Bossuet n’aspire pas à cette rigueur mystique. La mort l’étonne comme
une rupture de continuité; la vie lui est trop clémente pour qu’il ne
l’aime point naturellement; il y voit une chose d’ordre qui ne devrait
jamais se démentir. Comment se peut-il qu’elle soit brisée par la
dissolution des apparences? C’est l’œuvre du péché. Son cœur s’afflige
des douces présences perdues. Il paraît sensible à ce que la mort nous
ôte, moins à ce qu’elle nous assure. Sa _préparation à la mort_ confesse
l’émoi d’un criminel, d’avance tremblant aux pieds de son Juge, et trop
peu l’élan vers la splendeur des Saints. «Oh! que nous ne sommes rien!»
s’écriait-il déjà devant le cercueil d’Anne d’Autriche. Et devant celui
d’Henriette d’Angleterre il reprendra sur un ton plus large: «O vanité!
O néant! O mortels ignorants de leur destinée!»
En annonçant à Rancé deux de ses oraisons funèbres, il les qualifiera:
«_deux têtes de mort_ assez touchantes.»
Le plus affreux n’est pas d’être mort, mais de mourir; et il se souvient
des agonies où il a réconforté des moribonds.
Pendant l’avent de 1665--il le prêchait à la Cour--, Bossuet apprit que
son jeune ami, le duc de Foix, atteint de la variole, était au plus mal.
Ce jour-là, un Dimanche, il devait prêcher en présence du Roi. Il lui
demanda congé de supprimer le sermon, courut s’enfermer auprès du
malade. Le malheureux n’y voyait plus, ayant les paupières collées par
l’éruption. Il tendit à Bossuet ses mains suppurantes, et Bossuet les
serra entre les siennes. Le prêtre passa la nuit dans cette chambre de
pestiféré.
Deux ans plus tard, à Metz, autre coup tragique. Son père, devenu veuf,
était entré dans les Ordres; quand lui-même fut nommé doyen du chapitre,
il lui résigna sa charge de grand archidiacre. Le jour de l’Assomption,
Bossuet allait monter en chaire. Tout d’un coup on le prévint qu’une
attaque d’apoplexie avait terrassé le vieillard, qu’on l’avait porté
râlant sur son lit. Il fit avertir les fidèles et s’élança auprès du
mourant. Il lui donna l’Onction dernière, il reçut sa bénédiction. Il le
vit trépasser doucement entre ses bras. Mais, cette fois encore, la mort
surgissait au tournant de sa route, renversant une tête chère à
l’improviste, et il frémissait comme s’il ne l’avait pas encore croisée.
Trois ans après, le 29 juin 1670, c’est la catastrophe d’Henriette;
puis, en 1675, le boulet qui coupe en deux Turenne, et la nouvelle de
cette mort le saisit tellement qu’il perd connaissance. Dans l’année
1684, trois de ses principaux amis meurent en quinze jours «par des
accidents divers.»
«Le plus surprenant, écrivait-il à Rancé, c’est celui qui a emporté
l’abbé de Saint-Luc, qu’un cheval a jeté par terre si rudement qu’il en
est mort une heure après, à trente-quatre ans.»
La mort de Condé le toucha comme une admonition personnelle; et, dans la
péroraison, il avoue pour la première fois, à soixante ans, une
lassitude, un besoin de replier son activité, en réservant «au troupeau
qu’il doit nourrir de la parole de vie les restes d’une voix qui tombe
et d’une ardeur qui s’éteint.»
Sa voix était loin de tomber et son ardeur de s’éteindre. Cependant il
ne prêcha plus qu’à Meaux; et même là, au bout de quelque temps, son
éloquence n’avait plus le don d’attirer un bel auditoire.
Chaque année, le 21 septembre, jour anniversaire de sa consécration
épiscopale, il voulait que la fête de Saint-Mathieu fût célébrée par une
cérémonie imposante où il officiait. A partir de 1695, il ordonna que
cette cérémonie devînt, après sa mort, un obit, un service funèbre. La
fin subite et lamentable de M. de Harlai, archevêque de Paris, l’avait
beaucoup frappé. Le 21 septembre, il écrivait à son neveu, aussitôt
après la Messe pontificale: «Je viens de célébrer solennellement mes
obsèques avec un grand concours. M. le théologal a fait un beau sermon.»
Quatre mille francs dont il disposait sur une coupe de bois lui
permirent de changer le service en une fondation de Messe perpétuelle
qui serait chantée pour le repos de son âme, le jour anniversaire de sa
mort.
Il prit ces dispositions très simplement, sans nul souci de la mise en
scène. Fénelon lui avait reproché dans une note acerbe: «M. de Meaux
prodigue les grandes figures pour les plus minces sujets.» Vis-à-vis de
la mort, Bossuet garde au contraire une simplicité de chrétien modeste,
d’évêque des âges primitifs.
Depuis quelques mois, il souffrait de vives douleurs dans la vessie.
Comme tous ceux qui n’ont presque jamais été malades il s’alarma de ces
symptômes; il pressentit sa fin prochaine. Au synode de 1702, le dernier
qu’il présida, après une exhortation, «il se leva tout à coup de son
fauteuil; tenant de la main droite son bonnet carré, il porta la main
gauche à ses cheveux et il articula d’une voix forte cette déclaration
touchante:
«Mes très chers frères, ces cheveux blancs m’avertissent que bientôt je
dois aller rendre compte à Dieu de mon ministère et que ce sera bientôt
la dernière fois que je vous parlerai. Je vous en conjure par les
entrailles de sa divine miséricorde, ne permettez pas que tout ce que je
viens de vous dire devienne inutile dans ma bouche, et que le Seigneur
puisse me reprocher, lorsque je paraîtrai devant lui, de n’avoir pas
rempli envers vous les obligations de mon ministère.»
Désormais, il renonce aux vastes espoirs terrestres: «à l’âge où je
suis, écrivait-il à son fidèle ami Pierre de la Broue, le 29 mars 1703,
il faut recevoir la vie et la santé, comme heure à heure et de moment en
moment, sans se rien promettre, pour la faire servir à la gloire de Dieu
jusqu’au dernier soupir. Cette pensée me fait passer la vie doucement,
en attendant qu’il faille en partir. Ce qui, _après tout_, par la grande
bonté de Dieu, est le moment le plus désirable.»
Pour se divertir de ses souffrances il traduisait en vers français les
Psaumes. Mais elles allaient en s’aggravant; il dut se résigner à voir
les médecins les plus en renom, Dodart, Fagon, Tournefort. Il quitta
donc Meaux, non sans l’espérance d’y revenir. Une dernière fois on vit
passer dans les rues les quatre vieux chevaux noirs tirant le lourd
carrosse; le grand évêque penchait vers la vitre sa figure amaigrie,
encore souriante; il tendait ses doigts pour bénir.
A Paris, le dimanche des Rameaux, 1er avril 1703, sa Messe dite où il
avait souffert beaucoup en lisant la Passion, il consentit à se faire
sonder. Maréchal «reconnut la présence de la pierre», mais n’osa le lui
déclarer. Le Jeudi Saint seulement, l’abbé Bossuet avertit son oncle et
parla d’une opération. A cette idée, Bossuet se troubla. Il commença un
billet destiné à son confesseur, le P. Damascène, Trinitaire de Meaux:
«J’ai un extrême besoin, mon Révérend Père, que vous veniez ici au plus
tôt pour me déterminer à la taille, qu’il me faudra peut-être souffrir
au premier jour...»
Le billet demeura inachevé. La sensibilité nerveuse du vieillard
paralysa, sur l’heure, sa ferme raison. Il pouvait se souvenir du
maréchal de Schomberg qu’il avait assisté dans les tortures du même mal,
et qui en était mort. Il appréhendait l’opération comme un supplice
au-dessus de sa résistance. Un accès de fièvre l’égara jusqu’au délire;
on le saigna, il s’endormit et se réveilla, la tête tout à fait libre.
Les médecins, au lieu de l’opérer, le traitèrent par des calmants. Bien
qu’il eût dans la vessie une pierre grosse comme un œuf, sa complexion
étonnamment saine le préserva quelque temps de l’infection qui devait, à
la longue, l’emporter.
L’abbé Bossuet ne perdait pas son temps auprès de lui, et préparait son
avenir. M. de Meaux comprenait qu’il ne pourrait plus remplir ses
charges épiscopales; son neveu s’offrait pour coadjuteur. Afin d’obtenir
l’agrément du Roi, malgré son état, il fit le voyage de Versailles. Le
Roi le reçut très honnêtement, mais sans rien promettre, résolu à ne
point nommer l’abbé Bossuet. M. de Meaux retraversa les allées du parc
où jadis il se promenait épanoui de visage, entraînant à sa suite un
groupe de doctes amis. Exténué, voûté, fantôme de lui-même, il se retira
parmi les murmures ironiques des courtisans.
Dans la nuit du 24 au 25 août, la fièvre le reprit; sa tête
s’embarrassa, on craignit qu’il ne mourût sans avoir pu recevoir les
derniers sacrements. Revenu à lui-même, il fit appeler M. Hébert, se
confessa, dicta son testament, et, quelques jours plus tard, le matin du
8 septembre, transporté à la chapelle du Grand-Commun, il y communia en
rochet et en camail. Il se remit au lit, et, jusqu’au soir, se tint
silencieux, quoique ayant toutes ses idées.
De si violentes épreintes le déchiraient par moments, qu’on l’entendait,
la nuit, se plaindre comme éperdu: «Où en suis-je? Que ferai-je? Faut-il
me lever? Serai-je mieux couché? Qu’il est triste de ne savoir ce qu’on
devient!»
Mais son esprit conservait une lucidité attentive aux mystères dont la
révélation pleine approchait pour lui. Il se faisait lire et relire les
Evangiles, celui de saint Jean surtout, parce que c’est le plus
intellectuellement lumineux.
Quelques bonnes journées le décidèrent à regagner Paris le jeudi 20
septembre. Pour ce dernier voyage il eut le plus beau temps du monde.
«De Versailles à Sèvres, dit Ledieu, il a été porté par six porteurs
dans sa chaise, et de Sèvres il a été à Paris dans un bateau sur la
rivière; il est heureusement arrivé entre quatre et cinq heures du soir,
se trouvant fort bien de son voyage, et a mangé en arrivant de bon
appétit. Il a été fort gai toute la soirée et s’est couché dans cette
disposition».
Il allait de mieux en mieux; il se promenait tous les jours après dîner.
Il recevait des visites dans sa promenade au jardin de l’hôtel de
Coislin; le soir, «il y avait, quelquefois, symphonie chez lui», et il
dormait ensuite à merveille.
L’amour de la vie revenait dans ses propos; Ledieu s’étonne que la
méditation continuelle de l’Evangile ne lui ôte pas ce sentiment. Il
paraphrasait le Psaume XXI, le psaume des angoisses et de la divine
agonie. Cependant il se flattait de cette illusion: «Je vois bien que
Dieu veut me conserver». Il se remettait à ses ouvrages; il se faisait
relire ses _Elévations sur les mystères_ et son _Histoire universelle_,
pour mieux se pénétrer des vérités qu’il avait magnifiées par son
éloquence. Il voulait terminer un écrit sur le jansénisme et
l’explication d’une prophétie.
Le 11 décembre, une reprise de fièvre le jeta dans un assoupissement et
une grande faiblesse. Ledieu l’entendait dire à chaque instant: «Je ne
sais plus où j’en suis; qu’est ceci, ô mon Dieu?» Il se démit alors de
son évêché dont l’abbé Bossuet croyait toujours s’assurer la succession.
Les douleurs cuisantes ne recommencèrent que le 25 février 1704. Il ne
pouvait plus dormir; ce qui n’empêcha point, le 2 mars, la jeune Mme
Bossuet de donner dans la maison un festin gras et maigre (en plein
carême); le bruit des convives et des plats entrechoqués arrivait
jusqu’à l’antichambre du malade.
Il n’émit aucune plainte. Sa liberté d’esprit demeurait entière, il
disait aux médecins: «Au moins, Messieurs, vous êtes sages; vous
m’avertirez quand il faudra recevoir les sacrements». Agissant jusqu’au
bout, combattant pour vivre comme il avait combattu pour sa foi, il
employait tout son courage à se lever dans l’après-midi; et, traînant
les pieds, porté sous les bras par ses deux valets de chambre, il
atteignait un fauteuil au coin du feu. L’explication d’un passage de
l’Evangile le préoccupait: _Hic positus est in ruinam_...
Le 18 mars, il se sentit mieux: «Il avait le visage fort bon, l’œil gai
et bon appétit». Il mangea une aile et les blancs d’un poulet rôti, but
trois coups de vin avec joie. Le Vendredi Saint, il mangea encore de bon
appétit une aile et quelques blancs de poulet.
Mais, le 28 mars, Ledieu observe qu’il n’avait plus la force de tenir la
tête droite en prenant son potage; elle retombait, malgré lui, sur
l’épaule gauche. L’abattement, le dégoût, les nausées s’ajoutaient aux
épreintes; il paraissait «tellement fondu que ce n’était plus qu’un
squelette».
Le mardi 8 avril, à six heures du matin, on lui apporta de la paroisse
le saint viatique et l’extrême onction. «M. de Meaux a reçu d’abord
l’extrême onction et ensuite le viatique, répondant à tout avec fermeté,
résolution et édification, sans parler, sans ostentation, docile comme
une humble brebis du troupeau commun de l’Église. La sainte hostie a
bien passé avec un peu de vin...»
Le 9, il eut à midi la visite du Cardinal de Noailles. «M. l’abbé
Bossuet lui a demandé sa bénédiction pour M. de Meaux, M. le Cardinal a
répondu qu’il la voulait recevoir de M. de Meaux et la lui a donnée en
même temps».
Le 11, après une nuit très mauvaise, comme Ledieu le priait de se
souvenir de quelques-uns de ses amis, si intéressés à sa personne et à
sa gloire, «Cessez ce discours, dit-il, demandons pardon à Dieu de nos
péchés». C’est alors qu’il chargea Ledieu «d’assurer Mlle de Mauléon de
son souvenir jusqu’à la fin» et de lui amener M. Hébert. Celui-ci vint
promptement; le malade n’eut pas la force de lui parler. Il souffrait de
plus en plus; il étouffait, ne pouvait rien supporter ni sur sa
poitrine, ni sur ses bras, ni sur ses mains. «Ah! je n’en puis plus!»
redisait-il, et il murmurait les mots du _Pater_: _Adveniat regnum tuum.
Fiat voluntas tua._ Un peu de râle commençait dans sa gorge; il expira
sans longue agonie, le lendemain matin, 12 avril, à quatre heures un
quart.
Sa mort, sans avoir la grandeur d’une mort de saint, est la digne
consommation de sa vie; ferme et raisonnable, vaillante, soumise aux
éternelles volontés.
Il reçut le don de souffrir suffisamment pour se dégager des choses que
le liaient à la terre, mais ne dépassant point dans la souffrance cette
mesure qu’il se plaisait à garder en tout.
Et pourtant, lorsqu’on ouvrit son cercueil, le 14 novembre 1854, son
visage intact apparut extraordinairement douloureux. Une lithographie de
Charles Maillot en a fixé la révélation presque terrible. Entouré du
suaire comme d’un capuchon de moine, avec l’incision de l’embaumement
sur le front, le grand nez pincé comme dans l’agonie, la bouche ouverte
et distendue où les dents du haut semblent voraces, le défunt a l’air de
vouloir jeter un cri d’outre-tombe, un cri noir qui s’éternise et ne
peut résonner jusqu’aux vivants. C’est l’apôtre dans la fournaise du
purgatoire, essayant d’émettre certaines paroles qu’il aurait dû dire et
qu’il n’a pas dites ici-bas. Mais tout cela n’est qu’un jeu des
apparences: la bouche n’étant pas liée par un bandeau, les muscles
s’écartèrent; d’où cette mine de supplicié, d’inassouvi.
Il vaut mieux évoquer deux devises qu’à Seurre, dans l’ancienne maison
des Bossuet, on a pu relever sur les carrelages: _Tout droit_ et _Joie
sans fin_.
En remplissant l’une, Jacques Bénigne mérita de goûter la plénitude de
l’autre.
* * * * *
L’automne dernier, à Meaux, j’ai voulu chercher quelques vestiges de sa
présence. J’ai vu la belle salle du synode où il assemblait, tous les
ans, son clergé, et la place de son trône disparu. Ni ses meubles, ni sa
bibliothèque n’ont été conservés; ses héritiers ont tout dispersé ou
vendu; ils ont vendu même l’émeraude que lui avait léguée Henriette
d’Angleterre. La vaste chambre qui fut la sienne retient l’attention par
deux concordances tragiques: Marie-Antoinette y coucha au retour de
Varenne, et Napoléon, la veille du combat de Montereau; deux puissances
déchues passant là où avait respiré, parlé, celui qui prophétisait aux
puissances humaines leur néant.
Je descendis dans le jardin, redevenu tel ou à peu près qu’au temps de
M. de Meaux. Les demi-lunes qui échancrent les bordures, le dessin
flexible des parterres en allègent la régularité. Des roses, des
giroflées l’égayaient encore. Un faible jet d’eau murmurait. Un soleil
doux faisait des deux allées de tilleuls, à droite et à gauche, comme
deux somptueuses tapisseries tendues pour une procession. Le
recueillement automnal était exquis dans ce jardin.
Il s’appuie, vers le fond, à une terrasse suspendue sur les vieux
remparts de la ville. Des arbres jaunissants la couronnaient d’un dais
de brocart ensoleillé. Je suivis l’allée d’ifs à l’odeur funèbre,
étroite et sombre, presque janséniste; il s’y promenait en disant son
bréviaire, en méditant. Tout près, voici la maisonnette, le cabinet de
travail qu’il s’était fait aménager pour travailler loin des bruits de
la maison. La porte en est close; le cabinet est vide.
Je suis revenu à la cathédrale, svelte, blanche, aérienne, si bien faite
pour ses hauts essors. Une simple dalle noire, dans le chœur, à droite,
couvre ses restes. C’est tout ce que j’ai retrouvé de lui.
On a logé fort mal, dans une nef, un monument gigantesque, officiel et
froid, où Bossuet debout domine avec emphase des personnages qu’il a
connus; Turenne entre autres et Louise de La Vallière. Nous aurions
mieux aimé un tombeau modeste, un Bossuet sculpté à genoux devant un
Evangile ouvert où son doigt se fût posé; et, au-dessous, en simple
bas-relief, deux figures, les deux sœurs immortelles, la Raison et la
Foi, unissant leurs mains pour lui tresser la juste couronne, celle
qu’entrevoyait dans les cieux l’apôtre Paul célébré par lui, la couronne
réservée à l’athlète vainqueur, au terme de ses travaux.
1927-1928.