Ce fut plus qu’une bataille; une formidable guerre qui dura près de deux
ans et demi. J’avoue qu’en abordant la vie de Bossuet, j’étais attiré
surtout par cette période épique. Il faudrait, pour en configurer les
péripéties, un vaste livre. Je vais la resserrer en cinquante-cinq
pages. Rude perspective! Elle me contraint à dégager seulement le sens
général du conflit, ses origines et son terme, le jeu des adversaires,
leurs intentions apparentes ou secrètes.
Avant tout, dans cette affaire, comme en d’autres, on ne doit jamais
perdre de vue la fin. Le quiétisme n’était pas un fantôme; cette
déviation théologique enfermait de sérieux périls. Or, le quiétisme a
succombé; la vérité de la doctrine a eu le dernier mot. La censure du
livre de Fénelon fut juste, même nécessaire. Le débat où M. de Meaux
gagna sa cause eut la portée d’un _procès de tendance_ plus encore que
d’une querelle autour de propositions douteuses. Mme Guyon et Fénelon
avaient beau répudier les thèses brutales de Molinos; en affinant ses
principes d’erreur, ils les offraient plus dangereux. Ils faisaient
prévaloir dans la vie intérieure le sentiment sur la réflexion,
l’intuition sur la volonté, la pente à l’abandon sur l’essor actif. Ils
prétendaient rendre l’oraison commode; et ils la tournaient en une
contemplation passive, possible pour des âmes élues, mais à de rares
moments, et dans un état de pur amour presque irréel.
La doctrine de Molinos se reliait aux vieilles aberrations des
manichéens et des averroistes. Par cet espagnol du Sud, une fois de
plus, l’Inde et l’Arabie tentaient d’infondre en l’Occident le goût de
la torpeur, de l’anéantissement, avec l’illusion de s’absorber dans
l’essence divine. Les petites églises quiétistes étaient comme des
fumeries d’opium qui visaient à s’installer au cœur des couvents
d’Europe, des maisons d’éducation, des Universités, même à la cour des
rois. Sur les soixante-huit propositions extraites de la _Guide
spirituelle_ et stigmatisées par la bulle d’Innocent XI, beaucoup
ressemblent à ces proverbes insidieux que l’anglais Blake a sculptés
dans son _Mariage du ciel et de l’enfer_:
I.--Il faut que l’homme anéantisse ses puissances: c’est la voie
intérieure.
II.--Vouloir faire une action, c’est offenser Dieu, qui veut être
seul agent; c’est pourquoi il faut s’abandonner totalement à lui,
et demeurer ensuite comme un corps sans âme.
V.--L’âme s’anéantit par l’inaction, retourne à son principe et à son
origine qui est l’essence de Dieu où elle demeure transformée et
divinisée; et Dieu alors demeure en lui-même parce qu’il n’y a plus
deux choses unies, mais une seulement; et par là Dieu vit et règne
en nous...
VI.--La voie intérieure est celle où l’on ne connaît ni lumière ni
amour, ni résignation; et il ne faut pas même connaître Dieu.
VII.--L’âme ne doit penser à la récompense, ni à la punition, ni
au paradis, ni à l’enfer, ni à l’éternité.
IX.--L’âme ne doit se souvenir ni d’elle-même, ni de Dieu, ni d’aucune
chose. Dans la voie intérieure, toute réflexion est nuisible, même
la réflexion sur ses actes humains et ses défauts propres.
XII.--De même que l’âme ne doit faire à Dieu aucune demande, elle
ne doit pas lui rendre grâce, parce que l’un et l’autre sont des
actes de propre volonté.
XVII.--Le libre arbitre étant remis à Dieu, il ne faut plus avoir
aucune peine des tentations, ni se soucier d’y faire aucune
résistance, sinon négative.
XVIII.--Celui qui, dans l’oraison, se sert d’images, de figures,
d’idées ou de ses propres conceptions, n’adore point Dieu en
esprit et en vérité.
XXIII.--La distinction des trois voies est absurde.
XXXI.--Aucun contemplatif ne pratique de vraies vertus intérieures,
parce qu’elles ne se doivent pas connaître par les sens; il faut
donc _perdre_ les vertus.
XXXVIII.--La croix _volontaire_ des mortifications est un poids lourd
et infructueux; il faut donc s’en décharger.
XLVII.--Quand le démon fait violence à nos corps et le pousse à des
actions mauvaises (même entre personnes des deux sexes), il faut
le laisser agir.
LXIV.--Un théologien a moins d’aptitude qu’un ignorant à la
contemplation.
LXV.--Il ne faut obéir aux supérieurs que dans les choses extérieures;
on n’est pas obligé de découvrir son intérieur au for externe des
supérieurs.
Assurément, plus d’un mystique orthodoxe, en voulant représenter par des
mots des états incommunicables, aventura des expressions proches des
formules condamnées chez Molinos. Mais, là, elles étaient sauvées par
l’ensemble d’une doctrine exacte. Le molinosiste, au contraire, glisse
d’une sentence équivoque à une sentence immorale; la logique de son
système l’induit aux pires énormités; si la perfection se réduit à vivre
passivement, la volonté abandonne tout empire sur les sens; leur
désordre devient un mérite, quand l’âme s’y résigne, comme à une épreuve
où la résistance active serait de l’insoumission. Les actes les plus
honteux, n’atteignant point la partie supérieure d’elle-même, lui
restent indifférents.
En France, avant Mme Guyon, des manuels molinosistes circulaient sous le
manteau; et la morale n’y gagnait point: on retenait principalement du
système la licence de tout se permettre sans offenser Dieu. Philibert
Robert, le curé de Seurre, s’autorisait de Molinos pour couvrir ses
débordements; il insinuait à ses pénitentes l’indifférence quiétiste. Le
Parlement de Dijon l’avait condamné à être brûlé vif; mais il s’était
enfui à Rome; il y vivait encore caché au moment où le Saint-Office
examinait les _Maximes des Saints_. A Dijon même, Quillot, prêtre de la
paroisse Saint-Pierre, prêchait la nouvelle oraison. Mme Guyon l’avait
endoctriné. Elle eut pour directeur, à Montmartre, un prêtre nommé
Bertot, quiétiste notoire. Ces mouvements épars et timides, elle se crut
appelée à les manifester au monde. Elle deviendrait «la mère d’un grand
peuple», la prophétesse du pur amour, la femme, prédite par
l’Apocalypse, que le Dragon pourchasse dans le désert. Ses disciples,
les Michelins, avec l’assistance de Saint-Michel, domineraient les
Christophlets, les dévots fidèles aux vaines pratiques, à la prière
vocale, au désir grossier du salut.
Mme Guyon est une des figures les plus étranges de son siècle; la magie
trouble émanée de sa personne nous demeure sensible à travers ses livres
et ses lettres; je m’explique l’envoûtement qui fit de Fénelon son
esclave spirituel et causa les malheurs de ce bel esprit.
Sa vie racontée par elle-même a l’air d’un roman plutôt que d’une
histoire véridique. Elle s’avoue d’ailleurs affamée de littérature
romanesque. Jeune, elle lisait des romans jour et nuit; elle n’en
dormait plus; quand on l’arrêta, on saisit chez elle des piles de romans
populaires; elle transposait les fictions galantes en songes mystiques,
comme elle composait des opéras mystiques. Elle avait une imagination
déréglée, elle simulait avec une facilité si convaincante qu’en la
suivant on a d’abord l’envie de tout croire; puis on soupçonne les
trois-quarts des faits d’être inventés: des maladies presque à chaque
page, des tribulations et des catastrophes innombrables. Elle s’attribue
des épisodes qu’elle a lus dans une biographie de saint François de
Sales ou de sainte Chantal. Certains récits,--entre tous, la rencontre
admirable avec le mystérieux mendiant qui l’accompagna jusqu’à
Notre-Dame--semblent extraits d’anciennes légendes.
Elle confesse sa coquetterie, son orgueil, «sa promptitude», son goût du
mensonge; d’une finesse exquise; perspicace autant que chimérique.
Nullement sensuelle, et Fénelon saura la comparer à «un bassin de
glace»; mais, par l’imagination, encline à confondre les appétits
charnels avec le vol de l’esprit. Faut-il admettre que sa froideur, pour
mieux s’éprouver indifférente, se prêtait négligemment à de scabreuses
licences? M. Hébert accueille dans ses Mémoires une anecdote suspecte
qui put être fabriquée par des langues hostiles. Mais les aveux du P. La
Combe sur leur intimité sont-ils dénués de tout fondement? Il n’était
pas encore fou à cette époque-là.
L’onction de la parole, chez Mme Guyon, détenait un enchantement; elle
trouve des images charmantes: «Entre mon âme et Dieu l’entre-deux me
paraissait plus délié qu’une toile d’araignée... Je devins _souple comme
une feuille_ dans votre main tout adorable, ô mon Dieu.» Elle se voit,
perdue dans la volonté divine, «semblable à un petit poisson qui va
toujours s’abîmant dans une mer infinie.» Mais ces métaphores
enveloppent-elles autre chose que des illusions? Si nous ne pouvons
contrôler ses états intérieurs, l’exagération ou l’extravagance de ses
jugements est trop palpable. Le P. La Combe, d’après ses lettres, se
trahit assez pauvre homme, ridicule en son idolâtrie pour Mme Guyon,
dirigé par elle bien plus qu’elle ne lui obéissait, incapable de
discerner le vrai du faux, un doux fanatique prédestiné à mourir dément.
Or, voici de quels termes elle osait le parer: «Notre-Seigneur me fit
voir qu’il n’y avait aucun homme sur la terre pour lors sur lequel il
eût jeté comme sur lui des regards de complaisance... Après que
Notre-Seigneur nous eut bien fait souffrir, le P. La Combe et moi, dans
notre union, afin de l’épurer entièrement, elle devint si parfaite que
ce n’était plus qu’une entière unité; et cela de manière que _je ne puis
plus le distinguer de Dieu_.»
Elle opère des guérisons miraculeuses, elle possède une autorité sur les
démons. Elle verse, en vue de se mortifier, du plomb fondu sur sa chair,
et elle n’en éprouve aucun mal. Dupe de ses fictions et furieusement
attachée à leurs mirages, bien qu’elle se croie détachée d’elle-même,
insensible comme un cadavre à tout ce qui lui vient du dehors.
La mission qu’elle s’attribuait réclamait pourtant des aides
extérieures. Elle sentait bien que le P. La Combe ne suffirait pas. Dans
un songe elle vit «quantité d’oiseaux que tous poursuivaient à la
chasse. Ils venaient tous se donner à moi, sans que je fisse aucun
effort pour les avoir... Il y en eut un, d’une beauté extraordinaire, et
qui surpassait de beaucoup tous les autres... Après s’être enfui de tous
et de moi aussi bien que des autres, il se vint donner à moi lorsque je
ne l’attendais plus.»
L’oiseau merveilleux du songe allait être l’abbé de Fénelon qu’elle
connut seulement en 1689.
Au début, il se méfia d’elle; il savait ses voyages romanesques en
compagnie du P. La Combe, leur arrestation à Paris; l’_Analysis_ du
Barnabite venait d’être condamnée par l’Inquisition romaine; le _Moyen
court_ ne tarderait pas à l’être aussi. On en avait brûlé publiquement
des centaines d’exemplaires en divers lieux. Lorsqu’il la rencontra chez
la duchesse de Charost, à Beynes, il sentit pour elle peu d’attrait.
Afin de l’apprivoiser, on les mit au retour seuls ensemble, dans le même
carrosse jusqu’à Paris. Il se défendait contre l’ensorceleuse; et comme
elle voulait savoir si sa doctrine entrait aisément dans sa tête: «Cela
entre, répondit-il, par la porte cochère.»
Elle, cependant, attirée avec violence, se persuada qu’il lui était
donné comme son fils spirituel et que «son âme était collée pour
toujours à la sienne.» Ils se revirent; elle souffrit durement huit
jours, tant qu’il lui résista; après quoi elle se trouva unie à lui
«d’une manière pure et ineffable», et, désormais, d’elle à lui, «il se
faisait un écoulement continuel de Dieu.»
Il la considéra comme une sainte; il savoura dans son amitié le secret
de la quiétude. «Précautionneux» il la voyait en cachette à de longs
intervalles. Elle lui disait: «Vous n’avez pas besoin d’un autre maître
que l’expérience; il me semble que mon âme vous en dit plus que tous les
écrits.» Si on lui parlait des voies intérieures, il allait répétant:
«Mme Guyon peut être crue sur cela; elle en a l’expérience.» Ils
aimaient à se taire ensemble, à communiquer en silence avec Dieu. Nulle
sensualité ne troublait leur commerce. Fénelon déclarait qu’il avait «la
chair en horreur.» Ce qu’il éprouvait pour elle, «c’était un attachement
froid et sec», une tendresse plus intellectuelle que sentimentale. Il
souffrait d’une aridité persistante dans la prière et dans tout.
Maladif, nerveux, dyspeptique, inquiet, mécontent de lui-même, il fuyait
les émotions, comme certain d’être brisé. Il reçut de Mme Guyon, hors
des sens, le don de _s’abandonner_. Elle ouvrait à son âme anxieuse
l’idylle d’un paradis innocent, à la fois sublime et enfantin. Illusion
qu’elle exaltait par son lyrisme. Elle se voyait en songe avec l’ami,
assise parmi des fleurs sur le haut d’une vallée; tous deux se tenaient
enlacés et se disaient l’un l’autre: «Il n’y a rien de plus doux au
monde.» Ou bien elle s’éveillait avant l’aube «avec une suave et douce
occupation de lui en Dieu.» Elle caressait les fibres subtiles de sa
vanité, l’appelait «l’unique.» L’Ordre des Michelins, secte occulte
fondée par elle, était pourvu d’un «général»; ce fut lui. Des puérilités
les ravissaient; ils se donnaient des surnoms, et le pieux abbé ne
s’offensait point d’être nommé «Bibi» par «maman Téton». Elle se
comparait, en effet, à une mère, à une nourrice «qui crève de lait.»
Vivre en Dieu, auprès d’elle, suffisait pour avoir part à son
regorgement. Comme toute passion profonde, leur intimité ignorait le
ridicule. Ce qu’ils échangeaient dans leurs lettres était, d’ailleurs,
le plus souvent, d’une élévation paisible et grave; leurs propos font
penser à quelque dialogue de Platon, nourri par des réminiscences «du
bienheureux» Jean de la Croix, dont ils se croyaient les disciples.
La doctrine de l’indifférence contentait à la fois, chez Fénelon,
l’apathie et l’excessive sensibilité, le goût du simple et la pente au
clair-obscur. Il écrivait par exemple: «Mon esprit chercherait à se
prendre à quelque chose pour se soutenir... Mais je sens la main de Dieu
qui rompt toutes les branches sur lesquelles mon esprit cherche à se
raccrocher, et qui me replonge dans l’abîme obscur du pur abandon... Il
n’y a qu’à ne rien voir, qu’à demeurer en suspens comme si j’étais en
l’air, et qu’à se mettre non plus en peine de ce qui se passe au dedans,
que de ce qui arrivera au dehors!»
Si l’ambition le sollicitait sourdement (son amie lui prédisait qu’il
serait le précepteur des petits-fils du roi), quelle délivrance de _se
laisser aller_! Le quiétisme lui tint lieu d’abord d’une cure morale,
comme d’une saison à des eaux calmantes. Dans la suite, il prétendit
qu’il conservait de l’estime pour la personne de Mme Guyon, mais ne
s’était point attaché à son système. En réalité, sa dilection confondait
le système et l’amie qui le prônait. Aristocrate, homme de cénacle, il
s’appropriait une doctrine destinée à des âmes très choisies; et, comme
il répugnait «à toute contention de tête», il était charmé du _Moyen_
«court et facile pour faire oraison.» Le _Moyen court_ propose une
religion agréable et commode, réminiscence de l’_Introduction à la vie
dévote_; rien de plus simple que d’être parfait. L’oraison est
accessible à tous, tandis que très peu sont en état de méditer. Mais
c’est «l’oraison du cœur» qu’il faut pratiquer, une oraison que nulle
occupation ne doive interrompre. Les curés devraient apprendre à faire
oraison comme ils apprennent le catéchisme. «Ils apprennent à leurs
paroissiens la fin pour laquelle ils ont été créés, et pas assez à
_jouir de la fin_.» Donc, peu de prières vocales. Un seul _Pater_ sera
d’un très grand fruit:
«Le seul exercice que l’âme doit faire avec la grâce, c’est de se faire
effort pour se tourner et ramasser au dedans.» La présence de Dieu lui
devient si aisée qu’elle ne pourrait pas ne la point avoir; elle lui est
donnée par habitude, ainsi que l’oraison.
Rusbroek et d’autres mystiques avaient énoncé des vues semblables
d’après leur expérience de parfaits contemplatifs. Mais on se
représente le danger, pour une dévote vulgaire, d’être haussée à la
présomption d’une présence habituelle si facilement obtenue. Plus
d’examen de conscience (c’est Dieu qui le fait en nous); plus de
vaines austérités; inutile d’implorer la grâce; plus de contrition:
«les âmes qui marchent dans cette voie sont souvent étonnées
lorsqu’elles commencent à dire leurs péchés; au lieu d’un regret et
d’un acte de contrition, un amour doux et tranquille s’empare de leur
cœur.» Si la prière n’est «qu’une effusion du cœur en présence de
Dieu,» l’intelligence et la volonté n’ont plus qu’à se taire; «on ne
passe en Dieu que par l’_anéantissement_ qui est la véritable prière.»
Si l’on doit évacuer de sa mémoire tous les objets sensibles, on
pourrait en induire que les sacrements, les symboles, les cérémonies
sont inutiles. Que fait-on du Christ médiateur, de la conformité au
modèle divinement humain? Si l’âme ne participe au repos de Dieu qu’en
cessant d’être active, si, pour abolir en son fond l’esprit de
propriété, elle doit _perdre_ les vertus, perdre la conscience du Moi,
la perfection sera de ne penser à rien. Mais, comme l’exprime avec
esprit la pénitente dans le deuxième dialogue de la Bruyère sur le
quiétisme: «Les femmes surtout souffrent beaucoup dans ce pénible
exercice que vous appelez une suspension de toutes les facultés, et un
total anéantissement; elles sont vives et inquiètes; il faut qu’elles
pensent à quelque chose; si vous leur défendez les bonnes pensées,
elles en auront de mauvaises plutôt que de n’en avoir aucune.»
Le quiétisme devait pourtant plaire à beaucoup parce que c’était une
nouveauté. Aux terreurs jansénistes, à l’excès du raisonnement et de
l’analyse scrupuleuse il opposait l’oreiller délectable de l’abandon.
Pour les cœurs anxieux, usés ou las, l’indifférence ouvrira toujours
l’attrait d’un refuge, la volupté d’un suicide par inanition. En même
temps, la doctrine semblait maintenir des points d’union avec celle des
grands contemplatifs, assez pour tromper des docteurs avertis.
Fénelon, comme d’ailleurs Bossuet, connaissait mal la littérature
mystique; il s’y enfonça quand il eut besoin de justifier Mme Guyon. On
peut être surpris qu’il n’ait pas reconnu les effets vicieux de ses
tendances; mais, engoué, il jugeait, à la manière des femmes, par
sentiment. Avec une sèche acuité d’intelligence, il voyait faux. Sans
quoi, il eût aussitôt blâmé les erreurs du _Moyen court_; et, bien
davantage, dans l’_Explication du cantique des cantiques_, les
équivoques amoureuses, ou, dans les _Torrents_, des formules
d’indifférence outrées jusqu’à la folie. Car Mme Guyon n’hésitait devant
rien d’absurde: «(Pour les âmes indifférentes), affirmait-elle, il n’y a
point de malignité en quoi que ce soit; à cause de l’unité essentielle
qu’elles ont avec Dieu, qui, en concourant avec les pécheurs, ne
contracte rien de leur malice, à cause de sa pureté essentielle.» Ou
mieux encore: «Cette âme serait aussi indifférente d’être toute une
éternité avec les démons qu’avec les anges. _Les démons lui sont Dieu
comme le reste_, et il ne lui est plus possible de voir un être créé
hors de l’ordre incréé, étant tout et en tout Dieu, aussi bien dans un
diable que dans un saint, quoique différemment.»
Fénelon ne voulait point voir clair; il se laissait flatter
d’ambitieuses espérances trop bien faites pour entretenir son
aveuglement. Mme Guyon l’imaginait devenu «père d’un grand peuple»; une
fois précepteur des princes de France, il put envisager un avenir où le
roi, son entourage, le royaume et, peut-être la chrétienté seraient
acquis à la _nouvelle oraison_. Une estampe montrait le duc de Bourgogne
en berger, une houlette à la main, entouré d’animaux de toute espèce qui
représentaient les passions assujetties au pur amour. Le duc de Berry,
entre les bras d’une nourrice--c’était Mme Guyon--épanchait _les
torrents_ de grâce qu’elle recevait de l’oraison; dans un angle un
enfant nu, le duc d’Anjou, tirait de son trou un serpent, symbole des
ennemis du pur amour. Cette allégorie était distribuée dans le secret
aux Michelins avec une image de saint Michel abattant le dragon. Par son
disciple Mme Guyon fut donc en passe de gouverner elle-même un grand
peuple. Sa cousine, Mme de la Maisonfort, avait convaincu Mme de
Maintenon que l’amie du P. La Combe était une belle âme, une innocente
persécutée. Mme de Maintenon avait pris sa défense auprès du Roi; et,
remise en liberté, Mme Guyon avait su faire sa cour à Mme de Maintenon
qui goûta ses entretiens. La spiritualité du _Moyen court_ prospérait
parmi les demoiselles de Saint-Cyr: elles y découvraient la voie de la
perfection offerte à bon marché, sans les vertus qui la préparent. Les
personnages les plus édifiants de la cour, les ducs de Chevreuse et de
Beauvillier, propageaient «l’oraison de simple regard» et «l’union
essentielle.»
Le duc de Chevreuse, au dire de Mme Guyon, convia chez lui Bossuet à une
entrevue secrète avec elle. M. de Meaux aurait déclaré qu’il trouvait
fort bons le _Moyen court_ et même _le cantique des cantiques_. Sur les
_Torrents_, il aurait émis des réserves.
En réalité, il ne connaissait pas encore les ouvrages de Mme Guyon; et
ce n’est pas lui qui donna l’alerte. Un petit incident allait déjouer
les espoirs de la secte. Une élève de Saint-Cyr avait remis à l’évêque
de Chartres, Godet, un livre relié où elle avait noté des réflexions
spirituelles; il y surprit les feuillets clandestins d’un écrit de Mme
Guyon. La doctrine le scandalisa. Il avertit Mme de Maintenon. Avec son
bon sens, elle discerna la gravité des suites. Faut-il penser qu’une
jalousie obscure éperonna son zèle? Si Fénelon se perdit à ses yeux,
est-ce qu’elle lui fit un crime d’être attaché à Mme Guyon plus qu’à
elle-même? Dessous d’intentions difficiles à vérifier. Elle l’avait eu
pour directeur; il avait écrit à son usage des Réflexions spirituelles
qu’elle avait mises dans ses «petits livres secrets». Mais il mortifia
son orgueil et Godet, l’autre directeur, l’inquiéta sur sa doctrine. En
tout cas, elle ne lui retira pas aussitôt son estime et son appui.
Néanmoins il entrevit quel danger menaçait Mme Guyon et les principes
qu’il faisait siens. Il pensa prévenir tout éclat en remettant à Bossuet
lui-même l’examen des livres suspects. Une amitié profonde l’unissait à
lui; il avait confiance en son jugement comme en celui d’un père et d’un
grand docteur; et il était sûr qu’une telle démarche le flatterait. M.
de Meaux accepta en effet d’examiner les imprimés et les manuscrits de
Mme Guyon: «sa vie qu’elle avait écrite dans un gros volume, des
commentaires sur Moïse, sur Josué, sur les Juges, sur l’Evangile, sur
les Epîtres de saint Paul, sur l’Apocalypse et sur beaucoup d’autres
livres de l’Ecriture.» Il les lut avec attention, en fit d’amples
extraits, «et, dit-il, durant l’espace de quatre ou cinq mois, je me mis
en état de prononcer le jugement qu’on me demandait.» Cette entrée en
scène de Bossuet, au lieu de sauver le quiétisme, allait faire éclater
la foudre.
* * * * *
On aurait tort de supposer que Bossuet ignorait le _pur amour_ ou qu’il
repoussait tout entière cette doctrine. Témoin le discours sur
l’_Abandon à Dieu_, telle phrase de ses lettres, et, dans l’oraison
funèbre de la _Palatine_, le curieux passage: «Ce qui la désespérait
surtout (quand elle se croyait damnée), c’était l’idée de ne voir jamais
Dieu, d’être éternellement avec ses ennemis, éternellement sans l’aimer,
éternellement haïe de lui. «Je sentais tendrement ce déplaisir, je le
sentais même, comme je crois, _entièrement détaché des autres peines de
l’enfer_.» Le voilà, ce pur amour que Dieu lui-même répand dans les
cœurs avec toute sa délicatesse et dans toute sa vérité.»
Mais son tempérament, comme sa théologie, l’éloignait des tendances
guyoniennes. Son mouvement spontané, en tout, était d’agir. «Marchez,
avancez, sortez de vous-même, ordonnait-il à Mme Cornuau, et Dieu
s’avancera vers vous.» Il aimait les notions clairement définies; il
opposait, au lieu de les confondre, le charnel et le spirituel; il
considérait comme des chimères ou des monstruosités l’exclusion, dans
l’amour, de la volonté agissante, l’indifférence à l’égard du salut. «Un
amour sans délectation, c’est un amour sans amour.»
Il apercevait dans les simagrées mystiques de Mme Guyon un ridicule, par
instants, formidable. «Dieu lui donnait (_Relation sur le quiétisme_)
une abondance de grâces dont elle crevait au pied de la lettre; il la
fallait délacer; elle n’oublie pas qu’une duchesse avait une fois fait
cet office; en cet état on la mettait souvent sur son lit. Souvent on se
contentait de demeurer assis auprès d’elle; on venait recevoir la grâce
dont elle était pleine, et c’était là le seul moyen de la soulager. Au
reste, elle disait très expressément que ces grâces n’étaient point pour
elle; qu’elle n’en avait aucun besoin, étant pleine par ailleurs, et que
cette surabondance était pour les autres.»
Le corps (le corsage) de Mme Guyon crevant de deux côtés, le songe
qu’elle lui confia où elle s’était vue introduite dans la chambre de
l’Epoux l’auraient fait rire (une anecdote veut même qu’il ait ri d’un
rire gaulois), si l’orgueil, l’impureté de ces divagations ne «lui eût
soulevé le cœur.» Il oubliait que Mme Cornuau lui avait communiqué le
récit d’un songe analogue.
Cependant Mme Guyon (en 1695), conseillée habilement par son ami,
demanda d’être examinée par M. de Meaux dans un couvent de son diocèse.
Il y consentit; elle séjourna six mois à la Visitation. La mère Le
Picart et les religieuses furent contentes de sa piété, de son humilité.
Elle protestait de sa parfaite soumission, se retranchait dans son
ignorance, abandonnait les erreurs qu’il lui remontrait. Mais, au fond,
elle ne renonçait à rien. Après une conversation où le théologien
l’avait réduite à l’impuissance, tellement accablée qu’elle en fut,
plusieurs jours, malade d’humiliation, après la longue lettre où,
ensuite, il réfuta ses raisons, elle concluait, reprenant l’avantage:
«Il n’était arrêté que par la nouveauté de la matière et _par le peu
d’usage qu’il avait des voies intérieures, dont on ne peut guère juger
que par l’expérience_.»
Comment aurait-elle pu justifier ses livres? Elle écrivait, dit-elle,
par inspiration, «et trop vite pour en rendre raison d’une manière
dogmatique... Lorsque je dis ou écris les choses, elles me paraissent
claires comme le jour; après cela, je les vois comme des choses que je
n’ai jamais sues, loin de les avoir écrites.» Le drame s’engageait entre
l’imagination intuitive et la raison réfléchie, entre l’expérience
visionnaire et la discipline traditionnelle.
Seulement, Mme Guyon n’est pas excusable lorsqu’elle insinue sans preuve
que M. de Meaux s’acharnait contre elle par des vues ambitieuses,
voulant plaire à Mme de Maintenon, dans l’espérance d’être archevêque de
Paris ou cardinal. En voulant le noircir, cette fausse parfaite s’est
démasquée. Il fut d’abord sa dupe; il crut en ses dispositions soumises,
en sa promesse de ne plus prophétiser ni prêcher. Elle condamna son
_Moyen court_, son _Cantique des Cantiques_; elle offrit de brûler ses
manuscrits. Il lui donna deux attestations de sa bonne conduite et lui
permit de se retirer, dans le silence, où elle voudrait.
Mais sa vigilance déjà se fixait moins sur elle que sur Fénelon. Il le
savait ébloui par la nouvelle doctrine. Dans un entretien qu’ils eurent
à Versailles (en 1694) il essaya de lui démontrer son erreur; il le
sentit obstiné «dans l’admiration d’une femme dont les lumières étaient
si courtes, le mérite si léger, les illusions si palpables, et qui
faisait la prophétesse...» Il s’effraya de cette opiniâtreté, mais se
rassura quand Mme Guyon souhaita que ses principes fussent jugés par
plusieurs théologiens, qu’à M. de Meaux on associât, avec l’abbé de
Fénelon, M. de Noailles, alors évêque de Châlons, et M. Tronson,
supérieur général des Sulpiciens.
Sans tarder, Fénelon se mit à écrire sur la matière. Bossuet pensa qu’il
voulait avant tout défendre Mme Guyon; Fénelon soutient (dans sa réponse
à la relation sur le quiétisme) qu’étant visé lui-même, il songeait à sa
propre apologie et à celle de saint François de Sales, des autres saints
qui enseignent le pur amour. Il reprochait à Bossuet «de mettre la
source du quiétisme dans la définition de la charité indépendante du
motif de la béatitude.» Il semblait néanmoins, atteste Bossuet, ne
respirer que l’obéissance «et il s’adressait à moi avec une liberté
particulière, par le long usage où nous étions de traiter ensemble les
matières théologiques.»
Durant les huit ou dix mois de cet examen, Fénelon écrivit maintes fois
à Bossuet; il multipliait les éclaircissements, l’assurance d’un désir
vrai d’être éclairé. Il allait même jusqu’à cette déclaration
hyperbolique: «(si je suis convaincu d’erreur), j’irai me cacher et
faire pénitence le reste de mes jours après avoir abjuré et rétracté
publiquement la doctrine égarée qui m’a séduit». Dans la même lettre, il
se mettait aux pieds de Bossuet, avec l’accent de la plus humble
confiance: «quand vous le voudrez, je vous dirai _comme à un confesseur_
tout ce qui peut être compris dans une confession générale de toute ma
vie, et tout ce qui regarde mon intérieur».
Il lui remit, de même qu’à M. Tronson et à M. de Noailles, un écrit où
il révélait, on l’a supposé, ses sentiments sur la contrition, sur
l’impuissance qu’il éprouvait d’être affligé de ses fautes, de craindre
l’enfer ou le purgatoire, de se repentir autrement que par un acte
d’amour désintéressé.
Plus tard, dans sa Réponse à la relation sur le quiétisme: «Fallait-il,
pour un livre dont on ne devait pas être en peine après ma soumission,
violer le secret des lettres missives, et se faire un mérite de se
taire, par rapport au quiétisme, _de ma confession générale_?...»
Fénelon jouait sur les mots; il savait bien que Bossuet n’avait jamais
voulu l’entendre dans une confession sacramentelle; et Bossuet l’a,
d’ailleurs, affirmé en termes péremptoires: «Je n’ai jamais confessé M.
de Cambrai.» Les secrets de conscience que lui révéla l’écrit
confidentiel, il ne les a pas non plus violés; car il tira tous ses
arguments soit des écrits publiés par Fénelon, soit de ses mémoires ou
de ses lettres. Un propos des courtisans à Marly, qu’a mentionné M.
Hébert, n’autorise pas cette conjecture vraiment atroce: Bossuet aurait
trahi le secret de la confession!
Si, par la suite, des indiscrétions, des pressions violentes lui furent
imputables--celle d’avoir inséré dans sa _Relation_ des fragments de
lettres privées, ou encore d’avoir exigé, sous menace de damnation, que
Mme de Maintenon lui remît le mémoire confidentiel où Fénelon exposait
les motifs de son attitude--, il usa de ces procédés peu honnêtes pour
une fin qu’il jugeait suprême: sauver la doctrine, mettre à la raison,
coûte que coûte, M. de Cambrai et sa cabale.
Mais, au moment des conférences d’Issy, la guerre n’était pas encore
déclarée. «On agissait en simplicité comme on fait entre des amis». Rien
ne transpira de ce qui s’était passé entre lui et les trois docteurs;
ils s’accordaient «à ménager sa réputation précieuse», et ils cachaient
ses propensions d’autant mieux «qu’il avait moins de ménagement à les
leur montrer». Quand il fut nommé archevêque de Cambrai, Bossuet n’avait
soufflé mot de ses craintes ni au Roi, ni à Mme de Maintenon, ni à
personne d’important. Fénelon fut sacré par lui; deux jours avant cette
divine cérémonie, à genoux, et baisant la main qui le devait sacrer, il
la prenait à témoin qu’il n’aurait jamais d’autre doctrine que la mienne
(Fénelon prétend qu’il n’a jamais fait cette promesse). «J’étais, dans
le cœur, continue Bossuet, je l’oserai dire, plus à ses genoux que lui
aux miens.» Il avait foi en sa docilité, en sa rectitude. Fénelon se
méfiait-il déjà de lui? Une note assez aigre donne à entendre que «M. de
Meaux ne laissait pas de parler à ses amis dans un demi secret pire que
les déclamations publiques. Je suis très éloigné d’accuser M. de Meaux
d’avoir voulu en ce temps-là éclater contre moi; _mais, quand il
l’aurait voulu, l’aurait-il pu_? Il n’a eu de quoi l’entreprendre que
sur mon livre.»
Quelle différence de ton entre les deux hommes! D’un côté une large
rondeur de mouvements, une bienveillance loyale; de l’autre, «des
pointilles», des insinuations malicieuses, de la rancune sous un
semblant de douceur.
Fénelon signa cependant les trente-quatre articles d’Issy; _quatre_
furent ajoutés sur ses instances, et d’après ses objections. Bossuet
interpréta cette signature, tenue d’abord secrète, comme une façon de
_se rétracter_. Il mortifia ainsi Fénelon qui portait en son naturel une
hauteur, malgré sa souplesse, difficilement ployable.
Mais Bossuet considéra que les articles d’Issy étaient insuffisants. «Il
ne faut pas toujours attendre que l’ignorance présomptueuse, qui est la
mère de l’obstination, se tourne en secte formée, et dès que le mal
commence à se déclarer, la sollicitude pastorale le doit prévenir.»
Après son _Instruction pastorale_ (du 16 avril 1695), il en composa une
plus ample, l’_Instruction sur les états d’oraison_. Il y veut exposer
«les excès de ceux qui abusent de l’oraison, pour jeter les âmes dans
une cessation de plusieurs actes expressément commandés de Dieu et
essentiels à la piété.» Il n’admet pas qu’on rapporte tout à
l’expérience, comme le veut, à la suite de Molinos, Mme Guyon; et, avec
sainte Thérèse--la seule mystique dont il s’accommodait vraiment--il
soumet l’expérience à la science.
Les erreurs de Mme Guyon, pour lui, ne sont pas des nouveautés. Il se
souvient des béguards et des béguines; il remonte bien plus haut.
«L’Église a vu dès son origine des femmes qui se disaient
prophétesses... Ceux qui ont réfuté Montan n’ont pas oublié dans leurs
écrits ses prophétesses.» (Première version du mot dur qu’il assènera
dans _la Relation_, mot trop explicable chez Bossuet qui vivait «au
siècle quatrième», presque autant qu’au sien).
A ses yeux, le fond du quiétisme est «l’acte continu et universel qui
exclut les actes explicites.» Il vise à démontrer que saint François de
Sales et la Mère de Chantal n’enseignèrent pas l’oraison de quiétude,
comme le veulent les nouveaux contemplatifs. Le nerf de sa thèse est
dans le passage sur les actes réfléchis. Bossuet, très justement, se
demande pourquoi ils seraient moins parfaits que les actes indistincts.
Il lui semble «qu’un acte vertueux produit avec réflexion et avec une
connaissance plus expresse ait plus de bonté.» L’âme qui aime connaît
son amour; elle aime d’autant plus qu’elle a conscience d’aimer.
_L’Instruction sur les états d’oraison_ ne me semble pas un des
meilleurs livres de Bossuet. Saint-Simon, sans l’avoir lu, l’a loué
superbement; mais il faut bien le reconnaître: la suite des idées, trop
fragmentaire, amoindrit l’ampleur du sujet. Nulle part le frémissement
d’un ressouvenir direct ne rompt l’allure didactique.
Personne n’ignore que cet ouvrage mit le feu aux poudres. Avant de le
publier, Bossuet communique le manuscrit à Fénelon; il le fait par
loyauté, et aussi pour éprouver sa pleine soumission. M. de Cambrai
refuse de l’approuver, l’allusion aux prophétesses l’a ulcéré, il ne
peut souscrire à la critique du _Moyen court_; et il déclare le motif
avec une chevaleresque imprudence; condamner Mme Guyon lui est
impossible; il n’admet pas qu’on lui impute «les excès impies» dont
l’accuse M. de Meaux. «Quoi, s’écria Bossuet en recevant cette réponse,
c’est pour soutenir Mme Guyon qu’il se désunit d’avec ses confrères?
Tout le monde va donc voir qu’il en est le protecteur?... De quels
livres veut-il être _le martyr_?...»
Fénelon ne tarda pas à comprendre quels périls il encourait en répondant
de Mme Guyon. Il se défendit «d’excuser en rien ses livres, ni même sa
personne»; mais, distingue-t-il subtilement, il ne veut pas condamner
_ses intentions_, avouer qu’elle a voulu enseigner dans ses livres le
comble de l’impiété, «en sorte qu’il parût inexcusable de l’avoir
estimée et que M. de Meaux eût tout le mérite de l’avoir ramené d’un si
grand égarement.»
Une pique d’amour-propre s’ajoutait à son entêtement doctrinal pour
l’amour désintéressé. Sa fidélité publique à Mme Guyon, si elle avait
duré, eût donné prise aux plus fâcheuses rumeurs. Aussi la
délaissa-t-il, en apparence du moins. «A Rome, on a dit _avec vérité_
qu’après avoir fort estimé Mme Guyon sans la voir fort souvent, je l’ai
abandonnée à l’examen de ses supérieurs dès qu’on l’a attaquée. J’ai dit
que je ne défends ni n’excuse ses livres...»
C’était lui-même qu’il voulait défendre. C’est pourquoi, gagnant de
vitesse M. de Meaux, il écrit et publie avant _l’Instruction_ son
_Explication des maximes des saints sur la vie intérieure_ (l’impression
fut achevée le 25 janvier 1697). Bossuet avait travaillé sans hâte, ne
se doutant de rien. Il s’irrita d’être devancé; et ces procédés
clandestins l’indignèrent.
Dans ses _Maximes_, Fénelon répète en les masquant, en les atténuant,
les idées de Mme Guyon; ce dont elle fut très mécontente. Mais les
livres de son amie suggèrent l’illusion qu’elle a senti parfois
l’attouchement du charbon de feu. Le sien est d’une froideur sèche et
désolante; nulle part on n’y reconnaît cette «onction du cœur» qu’il
cherchait. Il parle, à toutes les pages, de l’_expérience_, comme de la
seule certitude, et cette expérience, trop visiblement, lui fait défaut.
Il ne semble avoir connu de tous les états contemplatifs que l’aridité
passive. Il décrit, avec une vive acuité, en l’exagérant par les mots,
ce dédoublement où «la partie supérieure de l’âme se sépare d’avec
l’inférieure; les sens et l’imagination n’ont aucune part à la paix et
aux grâces que Dieu fait à l’entendement.» Il a raison de mettre la
contemplation plus haut que la méditation et la lecture. Mais il se
trompe quand il exclut--ou presque--ces actes discursifs, comme fruits
de l’amour-propre. De même, quand il déclare impies et insensés (M. de
Meaux, sans doute, est du nombre) ceux qui, aux actes directs,
«émanations de la pointe de l’esprit», préfèrent les vues abstraites et
les actes réfléchis.
L’espérance, à l’en croire, n’est une vertu théologale que si elle est
fondée sur le pur amour, si, désirant Dieu, elle le veut pour soi afin
de se conformer au bon plaisir de Dieu qui la veut pour elle. Il insiste
sur la supposition impossible, chère à Mme Guyon, celle d’une âme qui
consentirait à être damnée, si Dieu le voulait ainsi. Il pourchasse
l’esprit de propriété même dans le désir du salut. Il exclut de la vie
intérieure tout ce qui n’est point le pur amour. Il admet pourtant,
lorsqu’il passe en revue les cinq amours, qu’aux âmes communes convient
l’amour mélangé. Sait-on d’ailleurs quand on est dans l’un ou l’autre
état? Sans cesse un état commence ou finit, issu d’un autre ou le
préparant.
Fénelon montre un sens très fin des transitions. Son petit ouvrage reste
une curiosité psychologique. Mais, de même que Bossuet avait étudié
l’oraison en professeur de mystique, Fénelon la scrute en idéologue; il
loge en des casiers distincts, avec de sèches cloisons, les principes
qu’il juge faux et ceux qu’il accepte comme vrais. Evalue-t-il les
possibilités de l’amour pur? Assurément, il ne réduit pas la créature
humaine à l’orgueilleux et morose axiome kantien: suivre le bien pour le
bien, en réprouvant comme une bassesse le désir d’une récompense.
L’objet de l’amour, dans sa fiction, reste la bonté et plus encore la
_beauté_ d’un Dieu vivant et aimant; toutefois il veut que cette bonté
et cette beauté soient «prises simplement et absolument en elles-mêmes,
_sans aucune idée qui soit relative à nous_». Et, d’autre part, il
maintient Jésus-Christ «comme modèle». Est-elle admissible, en présence
de l’Homme-Dieu, cette exclusion de toute idée «qui soit relative à
nous?»
Imaginons une âme engagée dans la voie parfaite. Plus d’une fois elle se
posera la question: «Est-ce que j’aime le Seigneur pour lui ou pour
moi?» Elle dira comme Mme d’Albert: «Ce n’est pas la jouissance d’aimer,
c’est aimer que je veux». Elle s’évertue à dégager son amour de la
crasse et de la rouille d’un appétit égoïste. Effort délicat, sublime,
jamais accompli. Mais quelle peine elle aurait à le continuer, si elle
attendait simplement la grâce, sans la solliciter, sans être agissante!
Le quiétiste exclut la réflexion comme «une cause de doute.» Or, le
progrès intérieur est malaisément concevable sans l’examen de
conscience, forme vigilante de la réflexion.
En somme, Fénelon fait de la géométrie dans l’espace; et la spiritualité
catholique sera toujours attentive aux conditions du possible; ou bien
il cherche la paix mystique comme une libération de son Moi; jouissance
négative, ataraxie épicurienne, mais, au fond, le contraire de l’amour
désintéressé. Il devait s’attendre au soulèvement des gens raisonnables:
le scandale du livre fut «prompt et universel». Fénelon s’était passé de
toute approbation. «Un évêque, observe-t-il, n’en a pas besoin».
L’archevêque de Paris lui donna la sienne «de vive voix». Mais «le cri
public» vint aux oreilles du Roi. Bossuet, qui parla _le dernier_,
essuya «de justes reproches de la bouche d’un si bon maître, pour ne lui
avoir pas découvert» ce qu’il savait.
Fénelon ne se plaignit pourtant que de Bossuet. Du moins celui-ci
l’affirme et proteste dans un mouvement d’éloquence cicéronienne, un des
plus beaux qu’il ait eus:
«J’avais seul soulevé le monde: quoi! Ma cabale? mes émissaires?
l’oserai-je dire? Je le puis avec confiance et à la face du soleil; le
plus simple de tous les hommes, je veux dire le plus incapable de toute
finesse et de toute dissimulation, qui n’ai jamais trouvé de créance que
parce que j’ai toujours marché dans la créance commune: tout à coup j’ai
conçu le hardi dessein de perdre par mon seul crédit M. l’archevêque de
Cambrai que jusqu’alors j’avais toujours voulu sauver à mes risques. Ce
n’est rien: j’ai remué seul, par d’imperceptibles ressorts, d’un coin de
mon cabinet, parmi mes papiers et mes livres, toute la cour, tout Paris,
tout le royaume: car tout prenait feu: toute l’Europe et Rome même, où
l’étonnement universel pour ne rien dire de plus, fut porté aussi vite
que les nouvelles publiques: ce que les puissances les plus accréditées,
les plus absolues ne sauraient accomplir, et n’oseraient entreprendre,
qui est de faire concourir les hommes comme en un instant dans les mêmes
pensées, seul je l’ai fait sans me remuer.»
* * * * *
Voilà donc l’affaire déchaînée. Fénelon renouvelle en vain les offres de
corrections, les explications sur la charité parfaite, sur la passivité
qui laisse l’âme libre et capable de produire des actes, qui n’est pas
l’inertie, mais le contraire de l’inquiétude et de la vaine agitation.
En vain, il réprouve comme une extravagance l’acte d’amour unique et
persistant toute la vie.
Le Roi lui impose de soumettre son livre à une commission d’évêques; il
les sent hostiles. Mme de Maintenon s’est déclarée contre lui; elle a
chassé de Saint-Cyr trois dames suspectes de faiblesse pour sa doctrine.
Il décide de s’en remettre au jugement du Pape; il voudrait porter son
livre à Rome, l’y justifier. Le Roi lui en fait défense. Rome accepte de
juger, et cette querelle sur quelques termes à définir va prendre les
proportions d’un conflit qui intéresse toute la chrétienté, l’univers,
comme dirait M. de Meaux.
Car il s’en fallait que tout le monde fût soulevé contre Fénelon. Ses
amis lui restaient fidèles. Sa douceur persévérante, qu’elle couvrît ou
non des amertumes, lui valait des attendrissements. Sa lettre à
Beauvillier (du 26 août 1697) obtenait plus pour sa défense que toutes
les apologies de son livre «... Je suis en paix avec une souffrance
presque continuelle... On ne m’aigrira point, s’il plaît à Dieu, et on
ne me découragera point. On ne me fera point hérétique en disant que je
le suis. J’ai plus d’horreur de la nouveauté que ceux qui paraissent si
ombrageux; je ne respire, Dieu merci, que sincérité et soumission sans
réserve. Après avoir représenté au Pape toutes mes raisons, ma
conscience sera déchargée; je n’aurai qu’à me taire et à obéir. On ne me
verra point, comme d’autres l’ont fait, chercher des distinctions pour
éluder les censures de Rome... Je prie Dieu qu’il me détrompe, si je
suis trompé; et si je ne le suis pas, qu’il détrompe ceux qui se sont
trop confiés à des personnes passionnées.»
Le ton «plaintif et opprimé», où Bossuet, à tort, verra une comédie, lui
était aussi naturel que le ton docile. Tous deux lui réussissaient, et
il entretenait son petit troupeau dans l’admiration compatissante que
mérite le martyr d’une foi injustement persécutée. Il avait pour lui les
Jésuites, les ultramontains, les dévots et les dévotes de tout pays que
séduisait la piété guyonnienne. Les docteurs de Louvain inclinaient à
l’approuver; il aurait même voulu les induire à censurer la doctrine de
Bossuet sur la charité. Ceux de Salamanque s’agitaient en sa faveur. Le
Roi ayant pris parti, ses ennemis à l’étranger espéraient dans la
victoire de Fénelon une défaite pour le prestige du monarque; la
_gazette de Hollande_ insérait des lardons contre M. de Meaux et des
caricatures comme celles d’après la révocation, où sa face rebondie,
souriante, avec une bouche gourmande, est coiffée d’un tricorne que pare
de guingois une fleur de lys.
Mais il avait contre lui les jansénistes, influents même à Rome, Maille
entre autres; Rancé; le plus grand nombre des évêques; tous ceux qui
voulaient plaire à Mme de Maintenon, au Roi; et Bossuet mène la
bataille.
L’ouragan qui fond sur sa tête, l’exil à Cambrai (août 1697), loin de
l’abattre, font de cet indolent un prodigieux actif. Après sa lettre au
Pape, il publie sa longue _Instruction pastorale_; là, il s’évertue à
prouver l’orthodoxie des _Maximes_. Il cite sans fin, à leur appui, des
auteurs mystiques. Il veut démontrer subtilement que la charité est un
amour de Dieu indépendant du motif de la récompense, bien qu’on désire
toujours la récompense dans l’état de charité la plus parfaite.
Bossuet avait réfuté la lettre au Pape par un opuscule anonyme: _Lettre
d’un docteur en théologie de la Faculté de Paris à M. l’abbé..., docteur
de la même faculté_.
M. de Paris réfute l’_Instruction pastorale_ par la sienne (du 27
octobre 1697), mise au point de la question, limpide et ferme, la
meilleure peut-être dans la violence du débat.
Fénelon jette répliques sur répliques; il répand à Cambrai des écrits
latins sur son livre; à Paris, ses diatribes sont distribuées, de porte
en porte, en paquets cachetés, aux docteurs, aux religieux, aux
communautés, aux grands seigneurs. Attaques et contre-attaques se
succèdent sans répit. Si le combat ne devait amoindrir les combattants,
il faudrait admirer l’alacrité de Fénelon et la vigueur du vieux
Bossuet. Ils font penser à la lutte des boxeurs, décrite par Virgile, où
l’un des deux champions a les mouvements plus agiles et sa jeunesse pour
lui; mais l’autre fait valoir sa membrure et sa masse.
Les ruses de guerre ne coûtent rien à Fénelon; il donne à l’abbé de
Chantérac, son grand vicaire, ces instructions prudentes:
«Après ce que j’ai dit si expressément, je ne puis ni ne dois me rendre
dénonciateur de M. de Meaux sur ses ouvrages; mais, si l’affaire dure
assez pour en donner le temps, vous pourriez lâcher quelque religieux
qui fût zélateur de la bonne doctrine et qui la déférât au Saint-Office.
Il faudrait qu’il présentât un certain nombre de propositions, extraites
des livres de ce prélat _et que la chose se fît de la manière la plus
propre à ôter tout soupçon_ que je fusse l’auteur de cette démarche.»
Ou encore:
«Je vous envoie une lettre écrite _comme par un anonyme_... qui ramasse
toutes les principales raisons. Je voudrais qu’elle ne parût point en
français, parce qu’on connaîtrait peut-être mon style, et que vous la
fissiez traduire en latin... Il faudrait que ce fût _du gros latin_,
qu’on ne pût la soupçonner de venir de moi».
Bossuet, de son côté, se persuadant chaque jour un peu plus que de
l’issue du procès allait dépendre «le tout de l’Église», perd la mesure,
sinon la charité, se délecte dans le feu des assauts. Sa lettre à M. de
la Loubère, du 1er juin 1698 (il écrivait alors sa _Relation_), confesse
jusqu’où l’emportait sa rude jovialité batailleuse:
«Puisqu’il n’y a eu, Monsieur, ni fracture, ni déboîtement, ni
contusion, ni blessure, la chute est heureuse; du moins elle ne vous a
pas estropié le raisonnement. Vous voyez très bien le faible de celui du
pauvre M. de Cambrai qui s’égare dans le grand chemin, et qui a voulu se
noyer dans une goutte d’eau. Il fait trop d’efforts d’esprit; et, s’il
savait être simple un seul moment, il serait guéri. Si Dieu le veut
sauver, il s’humiliera. Quand on veut forcer la nature et Dieu même,
pour lui dire en face qu’on ne se soucie pas du bonheur qu’on trouve en
lui, il donne des coups de revers terribles à ceux qui osent dire que
c’est là l’aimer. _Ah! que je suis en bon train, et que c’est dommage
qu’on vienne me quérir pour Vêpres!_ (c’était un dimanche).
«Je vous prie de mander à M. de Mirepoix que j’approuve la comparaison
d’Abailard; et que, de toutes les aventures de ce faux philosophe, je ne
souhaite à M. de Cambrai que son changement.»
Le mot que lui prête la Palatine: «Je prépare une meule de moulin pour
écraser M. de Cambrai», s’il n’est guère dans son style, correspond à
son état d’esprit.
Qu’on ne s’étonne pas de ces «promptitudes». Le sang-froid impartial
n’est guère possible à l’homme qui se bat depuis longtemps et veut en
finir. Tout conflit religieux implique des violences; pour se convaincre
qu’ils ont raison, les adversaires se calomnient ou déforment
réciproquement la vérité de leur naturel. Bossuet en vient à juger
Fénelon «un parfait hypocrite», et Fénelon prête à Bossuet les
intentions les plus sinistres. Bossuet, à tout prix, veut vaincre; son
honneur personnel est en jeu, et il n’admet pas que «le Saint-Siège se
déshonore en couvrant une mauvaise doctrine.» La lutte engagée paraît
d’autant plus capitale que l’issue dépend de Rome, cœur du monde. Ce qui
s’agite autour de la Curie romaine devient immense par ses effets.
Aussi, puisqu’on est en guerre, on emploiera les moyens que la guerre
exige. Il faut suivre dans la correspondance de Bossuet, de l’abbé
Bossuet, de Phélipeaux, son vicaire général, de Chantérac, et de Fénelon
les épisodes quotidiens, les remous, les sursauts, les lenteurs
accablantes de ce procès, un des plus dramatiques qui se soient jamais
débattus et plaidés.
Rien n’y ressemble à l’attente d’une libre décision. Le Roi presse le
nonce, presse à Rome le cardinal de Bouillon qui, ayant partie liée avec
les Jésuites, biaise tant qu’il peut, et voudrait éterniser, puis
étrangler l’affaire. Il presse le Pape par des lettres réitérées
(Bossuet lui en inspira ou dicta plus d’une). On a l’impression nette
que, sans ses instances, la cause aurait traîné sans fin ou n’aurait pas
eu de conclusion.
Bossuet et ses agents se comportent comme étant _parties_ dans le
procès, et non simples témoins. Bossuet appelle même sa _Relation_ «une
pièce essentielle du sac». Ils récusent certains examinateurs; tel ce P.
Damascène qui passait pour hostile à la France. Ils sollicitent
consulteurs et cardinaux. Ils mettent tout en œuvre pour obtenir «une
bonne condamnation.»
Cambrésiens et bossuétistes se considèrent comme en pays ennemi, jour et
nuit sur le qui-vive contre les pièges tendus. Bossuet invente une
correspondance à clef; lui-même y est désigné par l’_aigle_. Les deux
partis s’espionnent à qui mieux mieux. Le cardinal de Bouillon achète un
employé de la poste qui lui livre les paquets de Chantérac. C’est une
manœuvre afin de paraître mieux entrer dans les vues du Roi, dont cette
conduite a reçu l’approbation. L’abbé Bossuet tient en méfiance le
courrier du cardinal; on ouvre ses paquets et on les referme après avoir
pris l’impression du cachet avec de la cire, pour en faire un pareil. Il
dissimule une lettre pour son oncle au fond d’une boîte de pommade
destinée à la duchesse de Foix.
Chantérac assure qu’il ne fait aucune visite de nuit. Entendons: aucune
visite galante. Car Phélipeaux, le 8 décembre 1697, l’a surpris, à une
heure du matin, dans le monastère d’Ara Cœli, descendant de la chambre
du P. Diaz, espagnol. Chantérac veut faire croire que Fénelon n’a jamais
eu de liaison intime avec Mme Guyon. Il diffame de son mieux Bossuet,
prétend que la jalousie est tout le ressort des emportements du prélat
contre M. de Cambrai. Bossuet, d’autre part, enjoint à son neveu,
brouillon et qui parle trop, de bien couvrir son jeu. «Vous avez affaire
à des gens si fins!» Quand il tient la déclaration «dans laquelle le P.
La Combe avoue des ordures horribles où il a cru être entraîné de Dieu
après les actes les plus parfaits de résignation», il brûle de répandre
ce honteux papier. L’abbé Bossuet exhibe aux cardinaux la lettre secrète
de Fénelon à Mme de Maintenon; et «ces deux pièces, écrit Phélipeaux,
firent plus d’impression que vingt démonstrations théologiques ou
mathématiques; mais il faut les rendre authentiques.»
Chantérac, de son côté, colporte l’aventure de l’abbé Bossuet assailli,
un soir, dans une rue, par les gens du duc Césarini, sous prétexte qu’il
aurait courtisé la fille de ce prince romain, Olympia. Bossuet, informé,
croit son neveu innocent. Le Roi, après une brève enquête, couvre aussi
l’abbé dont la disgrâce atteindrait l’oncle.
En France et à l’étranger, les cabales font rage. Autour de lui Bossuet
sent M. de Chartres et M. de Paris prêts à mollir. C’est lui qui
soutient tout. _Il va son train._ Même s’il était seul, il éléverait la
voix jusqu’à Rome. Le Roi, d’ailleurs, exige que l’hérésie naissante
soit étouffée; au besoin, il prendrait des mesures extrêmes; mais il
veut terminer «une affaire ecclésiastique par des moyens
ecclésiastiques.» Il continue à presser «puissamment» le Nonce et le
Pape. «Si l’on fait parler Salamanque, s’écrie Bossuet, nous ferons
parler la Sorbonne et les autres Universités du royaume.» On lui fait
espérer le chapeau; l’abbé Bossuet travaille dans ce sens à Rome; M. de
Meaux l’accepterait: comme son action serait plus efficace! Mais, il le
sait, il ne peut «s’aider ici pour le chapeau... M. de Noailles aura
toute la cour.»
C’est à Rome que la tragédie se dénouera. Or, les choses y vont
_adagio_; rien ne semble avancer. Les moindres événements, au sein des
Congrégations, prennent pour l’abbé Bossuet et pour son oncle un sens
d’espoir ou d’inquiétude. L’assesseur du Saint-Office vient de mourir
subitement; il était favorable aux Cambrésiens. Le Cardinal Nerli a
perdu un œil à lire les ouvrages de M. de Cambrai. Le cardinal d’Aguirre
a eu plusieurs attaques. «Le pauvre Cardinal Altiéri est mort; il était
bien résolu de condamner le livre; et, tout impotent qu’il était, il se
faisait porter aux Congrégations.» Le cardinal Casanate est très ferme;
mais il est souvent incommodé. Il faut se méfier d’Albani. Le Pape enfin
souffre de la goutte qui, des poignets, descend aux genoux. Ses
dispositions sont excellentes; seulement il est vieux, tourmenté par des
influences contradictoires. Pourvu qu’il ne meure point! Pourvu qu’il ne
cède pas à la cabale!
Les lenteurs de l’examen, habituelles aux prudences romaines,
s’alourdissent de tous les efforts coalisés pour allonger, embrouiller
l’affaire, elles viennent aussi des difficultés mêmes de la question.
Les Cardinaux ont besoin, avant de qualifier des erreurs subtiles, d’en
bien définir l’essence et les limites. Bossuet tremble qu’on ne se borne
à une prohibition de l’ouvrage en général, et qu’on n’empêche «la
qualification des propositions.» Il voudrait que la note d’hérésie fût
explicite dans la censure.
Cette guerre de tranchées, où les progrès sur l’ennemi restent longtemps
insensibles, ne lasse jamais sa constance. Il _tient_ magnifiquement.
Parfois il croirait la partie presque perdue; cependant il ne fléchit
pas. Il a pour lui le Roi, le Pape et la vérité; il va droit devant soi;
il marcherait, s’il le devait, sur des cadavres. Car telle est la
condition de la victoire; que pèsent, devant l’avenir de l’Église,
l’amour-propre et le renom d’une Mme Guyon, d’un M. de Cambrai?
Après deux ans d’obstination, l’adversaire peu à peu recule, le Pape
hâte le jugement; la saine doctrine a gagné sa cause. Bossuet triomphe
avec modestie: «Ce n’est pas moi, l’entend-on dire, c’est la vérité qui
l’emporte.» Le soir du jour où la nouvelle de la condamnation était
attendue, le 22 mars 1699, il se coucha sur les onze heures; il avait
défendu qu’on le réveillât, si le courrier arrivait dans la nuit. «On
lui remit les lettres de son neveu à son réveil, à huit heures du matin;
M. de Meaux les fit passer à l’archevêque de Paris, et resta renfermé
chez lui sans même se montrer en public.» Il n’obtenait pas que le mot
_hérétique_ fût appliqué aux _Maximes_. Néanmoins, il se déclara
content:
«C’est vraiment un coup du ciel que ce qui s’est fait. Les
qualifications ne peuvent être plus sages, ni plus fortes. Le cardinal
Casanate est vraiment un homme divin. Rien ne fera jamais plus d’honneur
à la chaire de saint Pierre que cette décision, ni au Sacré-Collège que
de montrer qu’il a de si grands sujets.»
Il regrette que le bref ne soit pas une bulle comme celles qui avaient
frappé Jansénius et Molinos. «Mais le parti de M. de Cambrai est bien
mort, et il ne faut pas croire qu’il puisse se relever de ce coup, ni
qu’il ose seulement souffler.»
Fénelon s’inclina sous la censure; toutefois son mandement n’exprima
point de repentir; ayant eu de bonnes intentions, il ne se jugeait pas
coupable. Bossuet relève assez âprement cette insuffisance d’humilité.
Cependant il lui fit écrire par le duc de Beauvillier qu’il croyait
sincère sa soumission. Le vainqueur ne demandait qu’à se réconcilier
avec le vaincu. Certaines blessures sont trop profondes; l’amitié ne
peut plus renaître. Fénelon répondit à Beauvillier:
«Comment peut-il croire à ma sincérité? A-t-il oublié toutes les
duplicités affreuses qu’il m’a imputées à la face de toute l’Église?
Quinze jours ne peuvent m’avoir changé en honnête homme. Mais il n’est
pas question d’approfondir ses paroles, et j’en laisse l’examen entre
Dieu et lui: nous n’avons plus rien à démêler entre lui et moi. Je prie
Dieu pour lui de très bon cœur, et je lui souhaite tout ce qu’on peut
souhaiter à ceux qu’on aime selon Dieu.»
Pardonna-t-il vraiment? Lorsque Ledieu, après la mort de M. de Meaux,
lui rendit visite à Cambrai, Fénelon se contenta de s’enquérir qui
l’avait assisté avant sa fin, et n’ajouta pas une parole. Etait-ce
dignité de grand seigneur et de prélat offensé? Ou considérait-il comme
inexpiés les torts de Bossuet envers lui? Il laissait entendre qu’à
l’instant de paraître devant leur juge commun, les injustices de Bossuet
avaient dû l’inquiéter d’un remords.
Si l’on ramasse en un coup d’œil les gains et les pertes de cette grande
querelle, nous constatons d’abord que, le quiétisme guyonien étant gros
d’erreurs, Bossuet a bien fait de l’abattre; et il l’a réellement
abattu, parce que la doctrine n’adhérait pas au sol de France par des
racines vivaces. L’esprit français--sauf chez quelques précieuses et
précieux--répugnera toujours à ce que Bossuet appelle «la mystiquerie
outrée.» L’inaction quiétiste ne pouvait convenir qu’à des âmes oisives.
En même temps, la controverse a introduit dans la théologie de l’amour
d’utiles définitions. Un bénédictin, Dom Hilarion Monnier, en concluait
avec une perspicacité toute raisonnable:
«On ne peut dépouiller l’amour pur d’un désir que Dieu a imprimé dans la
moelle de notre nature,... pour aller à lui comme à notre dernière
fin... Nous n’aimons que parce que nous désirons en Dieu notre
béatitude; ce désir ne peut avoir en ce monde la tranquillité de la
jouissance parfaite. Tout amour est inquiet. Il serait absurde de
vouloir que l’âme désirât l’amour de Dieu, non en tant qu’il est
perfection, mais en tant qu’il est ce que Dieu veut en nous.»
Cependant, il faut tendre à Dieu pour lui-même, et le moins possible
pour nous.
D’autre part, Fénelon et Bossuet, dans cette crise, poussèrent leur
génie à des essors de passion insoupçonnés. Les lettres de Fénelon
révèlent une ardeur pathétique, une flexibilité de sentiments et d’idées
souvent admirable, et même--chose surprenante chez l’auteur de
_Télémaque_--une force incisive de trait. Bossuet lui-même n’a mis nulle
part autant de vigueur âpre que dans sa _Relation_ et ses lettres
d’alors. Son style fulgurant annonce, chose imprévue, le meilleur
Voltaire. Il a des phrases chiffrées de trois ou quatre mots, terribles,
comme celles-ci: «Les Jésuites enragent. Les Jésuites font le plongeon.»
Ou, à propos du nonce: «Point de chapeau.»
Mais convenait-il à des gens d’Église de montrer un visage quelquefois
exaspéré jusqu’à l’amère grimace? Leur dispute amusait les libertins et
leur profitait; elle donnait de leur caractère, de leur charité, de leur
loyauté une impression, par moments, douteuse.
Si Fénelon avait aussitôt abandonné son livre, toutes ces laideurs
pouvaient être évitées. Et le quiétisme eut un autre tort: il détourna
Bossuet de voir suffisamment les dangers du jansénisme. Quand il
défendit _les Réflexions morales_ du P. Quesnel, il ne comprit pas que
l’erreur janséniste, en tuant l’amour sous la crainte, en éloignant des
pratiques sacramentelles, serait le plus sûr fourrier de l’irréligion.