SA FOI

Je me suis, un instant, demandé si, dans la pénétration graduelle du

personnage, il fallait mettre son génie avant sa foi ou plutôt sa foi

avant son génie. Son génie semble plus congénital, plus adhérent à son

être; la foi étant une pure largesse divine, je peux supposer un enfant

qui aurait apporté en ce monde les facultés de Bossuet, mais qui

n’aurait pas eu la foi. Néanmoins, appliquée à Bossuet tel qu’il fut,

l’hypothèse recule aussitôt dans les régions de l’absurde: sa foi

commande son génie, elle en pénètre toutes les puissances; elle est le

sang de ses veines, la moelle de ses os. Bossuet, non catholique, ne

serait plus Bossuet.

De même, il est licite de l’imaginer, s’il avait manqué sa vocation, en

robe écarlate de conseiller au parlement, rubicond et gai sous une

perruque luxuriante; ou, comme son aïeul paternel, la poitrine bombée

d’une cuirasse, et tenant, au lieu d’une crosse, une pique. Mais, si peu

qu’on ait vécu avec M. de Meaux, l’idée paraît carnavalesque. Bossuet

fut de ceux qui naissent invisiblement enveloppés d’un surplis; destiné

à la cléricature et au sacerdoce, dès la minute où sa mère le conçut. Sa

mère, en le vouant à Dieu, son grand-père en l’accueillant sous la

devise d’un verset prophétique, ne faisaient que transcrire un appel

d’éternité. Une mission impérative exigeait sa venue en son siècle, sa

parole d’apologiste, ses exemples d’évêque.

Toute mystérieuse que peut être la foi--dans une famille croyante, des

enfants élevés d’une manière identique l’ont très inégalement--Jacques

Bénigne tint la sienne comme un héritage de la double lignée qu’il

glorifiait. Une foi simple, absolue, sérieuse et lucide, gouvernant

l’intime de la vie quotidienne; une foi non abstraite, mais parlante

dans les images du Christ, de la bienheureuse Vierge et des Saints.

A huit ans, la tonsure faisait déjà de lui un clerc; son père, quittant

Dijon pour Metz, l’avait confié, ainsi qu’Antoine, aux bons soins de

l’oncle Claude. Mais Jacques Bénigne, à treize ans, se vit pourvu d’une

prébende, d’un canonicat au chapitre de Metz. Le voilà donc, à l’âge où

d’autres reçoivent encore le fouet, dignitaire clérical en herbe. Quoi

d’étonnant, puisque les chanoines de Metz, cédant au désir d’Henri IV,

avaient élu tout d’une voix pour évêque un enfant de six ans, Henri de

Bourbon, fils naturel du roi!

Mais Jacques Bénigne considérait en son avenir ecclésiastique autre

chose qu’une prébende et des honneurs précoces. Tandis qu’il faisait,

chez les Jésuites, ses humanités, il trouva dans le cabinet de son oncle

une Bible. Il osa l’ouvrir et rencontra une page d’Isaïe; ce qu’il lut

le transporta; il eut la révélation d’un monde.

Quand même il restera fidèle à l’antiquité profane, sachant par cœur

jusqu’en sa vieillesse des chants de l’Iliade et des odes d’Horace (les

comédies d’Aristophane sont indiquées sur l’inventaire de sa

bibliothèque), la Bible sera son livre nourricier, le livre unique.

Il la lut d’abord en poète; des images fortes et sublimes, des essors

d’éloquence, c’est ce qu’il en dut retenir. La couleur fondamentale des

métaphores, chez ce Français du XVIIe siècle, vient des prophètes de la

Judée. Son imagination transpose tout ce qui est moderne en le

confrontant avec des faits ou des sentences bibliques. Bien que les

livres sacrés fussent alors mêlés, comme ils ne le sont plus, au courant

des pensées familières, Bossuet manifeste une sorte de dédoublement

anormal: il vit à la fois avec son temps et avec le temps d’Abraham ou

de Judas Macchabée; il se réfère aux hommes et aux femmes de la Bible

comme s’il les avait connus. L’Ancien Testament lui est aussi proche que

le Nouveau. Ces réminiscences et ces analogies s’insèrent dans ses

sermons, sans qu’il les cherche, presque à son insu. Un livre, à cet

égard, surprenant, c’est la _Politique tirée de l’Écriture Sainte_. Pour

avoir, durant trois cents pages, soutenu avec une telle aisance le

parallèlisme des exemples tirés de l’histoire juive et des leçons

modernes qu’ils impliquent, il fallait un prodigieux maniement des

textes scripturaires, mais surtout la foi visuelle à leur permanente

efficacité.

Bossuet ne s’arrêtera pas à lire les Psaumes en chrétien dévot, ni en

hébraïsant, ni en exégète; c’est le Verbe de vie qu’il boit à la source;

le Christ est l’Alpha, l’Oméga du passé comme de l’avenir humain. Pas un

verset, pas un mot de l’Ancien Testament qui ne préfigure le Christ; et

s’il ouvre l’Evangile, c’est le Christ même qu’il écoute à genoux:

«Une seule parole de l’Evangile a plus de pouvoir sur nos âmes que toute

la véhémence et toutes les inventions de l’éloquence profane.»

Mais l’homme qui s’enivre de la Bible à l’aventure s’expose aux

égarements visionnaires ou aux folles interprétations. Bossuet ne semble

jamais avoir couru ce danger. Malgré son intimité avec les Prophètes, sa

foi restera médiocrement apocalyptique; elle sera moins encore

conjecturale, car elle ne s’avance qu’appuyée sur l’autorité de la

tradition, sur le sens commun, sur la scolastique. Un élément

intellectuel y pondère les élans du cœur; et c’est ainsi qu’elle devait

être pour se conformer à son objet:

«La vie de Dieu, déclare-t-il, n’est que raison et intelligence; le Fils

de Dieu procédant de cette vie et de cette intelligence, il est lui-même

vie et intelligence.»

Nous reconnaissons ici le principe de saint Thomas: «L’acte

d’intelligence, en Dieu, est identique à sa substance.» Comprendre est

donc la fin de l’homme, puisqu’il tend à Dieu.

Intelligent comme il l’était, Bossuet n’a pas eu de peine à magnifier

les droits de l’intelligence. D’ailleurs, dans le milieu où il se forma,

au collège de Navarre, elle était fêtée, sinon comme une reine, du moins

comme la dame d’honneur de la reine. Navarre, en ce temps-là,

représentait pour l’élite des jeunes clercs ce qu’est la rue d’Ulm

aujourd’hui pour une jeunesse studieuse. La communauté des bacheliers,

des artiens, où fut admis Jacques Bénigne, fait songer à un groupe de

normaliens, mais de normaliens pieux. Même ferveur d’apprendre; même

présomption; un pédantisme autre d’aspect, quoique certains jeunes

clercs vaillent en outrecuidance et en étalage creux de savoir les plus

cuistres des laïques. Une lettre peu connue de Rancé à son ancien

précepteur, Favier (2 juillet 1644), donne bien le ton de ces débutants:

«J’espère devenir en peu de temps un grand théologien. Je confère tous

les jours deux fois avec un grand docteur de Sorbonne qui me lit un

cours de théologie beaucoup moins long que celui qu’on voit dans les

écoles. Dans huit mois, j’aurai vu toute la scholastique; et pendant

seize qui me resteront, je me donnerai entièrement à la lecture des

Pères, des Conciles, de l’histoire ecclésiastique... (quant à saint

Thomas), ses opinions étant fort éloignées des miennes, je ne veux le

connaître que pour condamner tout ce qui ne tombera pas dans mon sens.»

Fanfaronnades dont Bossuet se préserva, grâce à une modestie native et à

un fond de piété vraie. Il n’est pas vain de rappeler qu’à Navarre il

faisait partie de la confrérie du Rosaire, qu’il en devint même le

directeur. Nicolas Cornet, le grand-maître du collège, avait une

religion solide; c’était, au dire de Bossuet lui-même, «un docteur de

l’ancienne marque, de l’ancienne simplicité, de l’ancienne probité»,

austère, désintéressé, vivant de peu, ne demandant rien, pas même pour

son collège dont les bâtiments tombaient en ruines.

Auprès de lui et d’autres maîtres, Jacques Bénigne fortifia sa droiture

intellectuelle. Cornet, dans toute étude, exigeait que l’on allât aux

sources. Il conseillait de lire d’abord le Nouveau Testament sans

s’aider d’un commentaire, afin de recevoir par un contact direct et naïf

l’esprit du texte; et Bossuet, dans son écrit destiné au jeune duc

d’Albret (futur cardinal de Bouillon) indiquera la même méthode: «Il

faut, dira-t-il, remarquer d’abord dans les Ecritures les beaux endroits

qu’on entend... _Les endroits clairs sont les plus beaux._» Ne lisez les

commentaires que si des difficultés vous embarrassent.

Cependant il pratiquait avec une fougue joyeuse les exercices de

controverse où l’on débattait, selon la logique de l’école, les matières

de la philosophie et de la théologie. Ces disputes captivaient alors

jusqu’aux gens du monde. La théologie était à la mode, comme le sont

aujourd’hui les Vies de Saints. On se représente, au soir du 24 janvier

1648, le spectacle curieux du collège, lorsque le duc d’Enghien, suivi

d’un cortège de gentilshommes et de pages portant des torches, vint

assister à la première thèse, à la _tentative_ de Bossuet. Le sujet

paraîtrait maintenant d’une imprudente ampleur: _sur la Trinité et sur

les Anges_. Debout, l’œil en feu, vis-à-vis du répondant, Condé poussait

contre ses arguments des objections en forme. Dans une telle escrime, on

ne visait pas à conclure par des moyens simples; la dialectique avec ses

ruses verbales, les distinctions, les divisions assuraient des replis,

des coups fourrés, des passes décisives.

Les premiers sermons de Bossuet garderont le pli des distinctions et des

citations pédantesques; le jeune orateur laissera trop sentir qu’il

connaît bien les Pères et les auteurs de l’antiquité. Il abusera

quelquefois du symbolisme moralisant où le Moyen-Age s’était complu: des

deux bras de la Croix du Sauveur, l’un lui représente «un trésor infini

de puissance; l’autre une source immense de miséricorde».

Mais, soumise à la discipline scolastique, son éloquence s’est forgé une

armature de raisonnement. Sa foi ne se répand pas en molles effusions;

il sait comment un motif de croire s’enchaîne à un autre motif; il

«divise les difficultés en autant de parcelles qu’il faut pour les

résoudre». Il va des causes aux effets, des principes aux conséquences.

Il extrait des propositions de l’adversaire la preuve qu’il a raison

contre lui. Et cette logique n’a rien d’un dur mécanisme; un grand amour

de la vérité l’échauffe et la déborde.

Le jour où Jacques Bénigne reçut le bonnet de docteur en théologie, le 9

avril 1652, il se rendit à Notre-Dame, précédé par les massiers de

l’Université, entouré par les régents, les docteurs et les bacheliers de

Navarre; devant le jubé, dans la chapelle de Saint-Denis, à genoux au

bas de l’autel des Martyrs, il prononça un serment dont le texte latin

lui resta si présent qu’il put, sans l’avoir jamais transcrit, cinquante

et un ans après, le dicter à Ledieu; et son discours s’achevait sur

cette magnifique profession de foi:

«O souveraine Vérité conçue dans le sein du Père, toi qui, descendue sur

la terre, t’es livrée toi-même à nous dans les Ecritures, nous nous

enchaînons à toi tout entiers; nous te dédions tout ce qui respire en

nous; prêts à comprendre qu’ils doivent faire bon marché de leur sueur

ceux qui devraient être prodigues même de leur sang.»

La foi de Bossuet, comme la cathédrale où il lut sa déclaration, est une

synthèse des éléments qui, des assises aux combles, forment la structure

de l’orthodoxie catholique. Elle repose sur l’adhésion de l’intellect et

de la volonté au dogme et aux mystères; elle est surnaturelle dans son

essence; mais elle est aussi rationnelle et traditionnelle par ses

appuis et ses contreforts; de même que l’église aspire de tout son élan

aux clartés des verrières et au brasier des cierges sur l’autel, elle

frémit d’un enthousiasme; elle s’achève, aussi bien qu’elle a commencé,

en adoration mystique. Le terme de la béatitude est la vision; la foi

prélude à la vision, étant «la substance» des choses qui n’apparaissent

pas en ce monde, mais que l’âme espère ailleurs contempler. Toute foi

pleine veut donc, dès ici-bas, se représenter ce qu’elle verra dans la

gloire; elle est créatrice d’images sacrées. Enfin, toute foi veut se

communiquer à ceux qui ne l’ont point, et s’accroître par l’amour en

ceux qui l’ont déjà. Le centre vibrant de l’église, c’est la chaire d’où

la parole de vérité descend. La foi prêche, la foi réfute, la foi

convertit.

* * * * *

Imaginons, une minute, dans la bibliothèque dilapidée d’un vieux château

ou d’un ancien séminaire, un homme d’esprit droit, ignorant du

catholicisme, et n’ayant pour s’en instruire que les ouvrages de

Bossuet. Regardons-le feuilleter les _Elévations sur les mystères_ et

rencontrer des passages comme celui-ci:

«Le parfait est premier en soi et dans nos idées, l’imparfait en toutes

façons n’en est qu’une dégradation... Dis-moi, mon âme, comment

entends-tu le néant, sinon par l’être? Comment la privation, sinon par

la forme dont elle prive?... Dieu est celui qui est. Comment peut-on

donc penser que celui qui est ne soit pas ou que l’idée qui comprend

tout l’être ne soit pas réelle?

«Dieu m’a fait pour être heureux comme lui, autant qu’il peut convenir à

une créature...

«Il me fait trouver en moi ces trois choses: moi-même qui suis fait pour

être heureux, l’idée de mon bonheur, et l’amour ou le désir du même

bonheur. Impossible de vouloir perdre l’une ou l’autre de ces trois

choses.»

Ce lecteur ne s’inquiète guère si le philosophe chrétien tire ses

principes de son propre fond ou les emprunte à d’autres. Leur sereine

évidence pénètre son entendement comme un rayon chaud et persuasif; elle

le dispose à la conviction. Qu’importe à Bossuet d’être original? Sa foi

prend la vérité de toutes mains; les siennes l’exposent dans une lumière

exacte, comme celles d’un prêtre montrent l’Hostie au cœur de

l’ostensoir.

Il ne s’enfonce pas, à la manière de Pascal, par une sorte de volupté

sauvage, dans l’incompréhensible des mystères; il s’étonne à peine des

dogmes les plus étonnants:

«Pourquoi Dieu n’aurait-il pas de Fils? Pourquoi cette nature

bienheureuse manquerait-elle de cette parfaite fécondité qu’elle donne à

ses créatures?»

Mais, de la sublimité divine, il retombe sur sa propre indigence: «O

Dieu! que mon âme est pauvre! C’est un vrai néant d’où vous tirez le

bien que vous voulez y répandre.» Et, sans tarder, il veut aboutir à une

décision morale: «Sortons de ces mouvements charnels où nous nageons,

pour ainsi parler, par le plaisir que nous y prenons. Dominons en nous

tout ce qu’il y a d’animal, de volage et de rampant.»

Bossuet n’est donc pas, ainsi que Malebranche, un pur métaphysicien;

d’une idée transcendante il passe toujours à une vue pratique. Méditant

sur la création de la femme, il confesse humblement qu’on ne doit pas

demander à Dieu «pourquoi il prend un os et non de la chair».

«C’est de cette dureté qu’il voulut former ces délicats et tendres

membres où, dans la nature innocente, il ne faut rien imaginer qui ne

fût aussi pur qu’il était beau. Les femmes n’ont qu’à se souvenir de

leur origine; et sans trop vanter leur délicatesse, songer après tout

qu’elles viennent d’un os surnuméraire où il n’y avait de beauté que

celle que Dieu voulut y mettre.»

Pour la simplicité de sa croyance, rien d’invraisemblable ni

d’impossible. Mais il sent «les contrariétés mystérieuses» qui

s’entrenouent à travers les dogmes comme à travers les créatures

vivantes. Tout se ramène au double mystère du péché et de la rédemption.

Le péché l’épouvante assurément. Nous naissons par l’effet «d’un

désordre honteux». La concupiscence, cette révolte originelle «est la

première chose qui passe dans notre sang... Tout naît odieux à Dieu.»

Bossuet se penche sur «le pauvre cœur humain»; de combien de folies

est-il la proie? Il n’y a point d’extravagance ni de passion désordonnée

dont nous n’ayons en nous le principe. Il les voit, ces passions au doux

visage, introduire avec elles des compagnes qui nous font horreur. Le

défilé hideux des péchés connus et inconnus s’allonge devant son regard

comme «une suite qui n’a point de fin».

Malgré tout, il garde une sérénité surprenante. Sa foi apparaît telle

qu’une colonne de diamant. Impossible d’y surprendre une fissure ou une

tache. C’est qu’il ne peut mettre en doute la justice ni la miséricorde

divine. Dans la chute même il aperçoit la promesse du salut. La

damnation ne le trouble point. L’enfer n’est pas un désordre, mais une

réparation du désordre. Les démons sont «appliqués» au service et à

l’utilité des justes. «Les élus et les réprouvés sont dans le corps de

l’Église, les élus comme la partie haute et spirituelle, les réprouvés

comme la partie inférieure et sensuelle, comme la chair qui convoite

contre l’esprit.» Sa logique est satisfaite si tous les enfants morts

sans baptême sont voués à la privation éternelle de Dieu.

Sa foi, même dans ses rigueurs, est tranquillement optimiste. Il ne

cherche pas en «gémissant». Il se trouve de plain-pied au centre des

certitudes. Il sait que les mérites et le bonheur des Saints débordent

sans mesure la somme des ignominies et des souffrances, héritage du

péché.

Si l’Église semble défaillir sur un point, elle se dilate ailleurs par

une plus forte exaltation. «_Movebo candelabrum tuum._ Je remuerai ton

candélabre», je ne l’anéantirai point. Lorsque l’Orient s’est séparé de

l’Église, le Nord s’est converti. Le Nord ayant suivi Luther dans son

schisme, des nations lointaines se sont ouvertes à la foi. Une puissance

qui dispose des siècles à venir, des mondes invisibles, ne vieillit, ne

s’épuise jamais. Le Jugement dernier--Bossuet, comme toute son époque,

en suscite assez peu l’image--lui représente le triomphe de l’éternel

sur l’éphémère, la consommation de la gloire dans la justice.

L’Univers, en son état déchu, se présente à la manière de «certains

tableaux qu’on montre assez ordinairement dans les bibliothèques des

curieux comme un jeu de la perspective... Tout semble un mélange confus

de couleurs, l’essai de quelque apprenti, ou le jeu de quelque enfant...

Mais si on le regarde par un certain endroit, «toutes les lignes

inégales venant à se ramasser d’une certaine façon dans notre vue, toute

la confusion se démêle.» Il faut, pour considérer les affaires humaines,

en éclaircir de même le chaos dans la perspective de la fin des temps.

Bossuet n’a pas eu peur d’imposer au Roi qui bâtissait Versailles la

vision des édifices culbutés, des royaumes engloutis, de l’universelle

destruction.

Avant tout, Bossuet donne à sa croyance un tour dogmatique. Il énonce et

il joint ensemble des principes. La hauteur de ceux qui gouvernent sa

pensée rénove les lieux-communs dans une clarté inattendue. Pourquoi

avons-nous l’horreur de mourir? se demande-t-il en face d’un tombeau.

Quelque philosophe profane répondrait: Parce que notre instinct veut que

nous persévérions dans l’être. Bossuet, se souvenant du Paradis

terrestre, va bien plus au fond des choses: «Parce que, dit-il, nous

étions nés pour ne pas mourir.»

Platon, avant lui, formula: «Le très pur s’unit à la pureté.» Bossuet

applique à la virginité de Marie cette concordance idéale, et par là,

illumine d’un jour soudain le mystère de l’Incarnation.

Les obscurités, en général, ne l’embarrassent guère, il s’indigne même

qu’on en soit embarrassé. Il souffre de l’énigme humaine, des

demi-ténèbres où notre esprit ne peut «égaler l’idée de ce qu’il est».

Pratiquement, il exige qu’on se jette au-delà des incertitudes, en

faisant confiance à Dieu: «Vous êtes tenté d’incrédulité à la vue du

petit nombre des sauvés, et peu s’en faut que vous ne rejetiez le remède

qu’on vous présente; comme un malade insensé qui, dans un grand hôpital

où un médecin viendrait à lui avec un remède infaillible, au lieu de

s’abandonner à lui, regarderait à droite et à gauche ce qu’il ferait des

autres. Malheureux, songe à ton salut sans promener sur le reste des

malades ta folle et superbe curiosité!»

La chose vraiment douloureuse pour sa foi, c’est de voir Dieu contredit

par les négations des libertins, les fausses doctrines des hérétiques.

Mais, à l’intérieur même du dogme, il adore dans la paix les

contradictions apparentes; il n’y découvre que des harmonies admirables.

Tous les mystères de Jésus sont «une chute»; eh bien! sa grandeur

s’achève par cet abaissement; l’humilité s’enrichit, alors qu’elle se

dépouille. Il s’émerveille des analogies miraculeuses qui sont

multipliées dans l’histoire de la chute et de la rédemption; avec

allégresse il s’approprie le rapprochement un peu trop verbal de saint

Irénée: «Le genre humain a été condamné à mort par une vierge; une

vierge a préparé son salut.»

Au reste, il n’allègue rien que ne soutiennent les piliers de la

tradition. Du moment qu’il a pour lui saint Chrysostome ou, mieux

encore, saint Augustin, «ce maître si maître, le Docteur des Docteurs»,

il se croit sûr de ne pas errer. Sa foi opine selon les vues admises des

Pères, des conciles, beaucoup moins des théologiens modernes.

C’est une foi docte, propre à se mouvoir agilement parmi l’immensité des

_in-folio_, armée aussi contre l’erreur par la connaissance des livres

hétérodoxes.

Dans ses _Instructions sur la version du Nouveau Testament_, sa _Défense

de la tradition et des Pères_, il déploie une érudition tranchante et

souple; il laisse voir qu’il a lu les Sociniens de son temps, comme

saint Augustin lisait les Pélagiens. Mais il se borne, vis-à-vis de

Richard Simon travaillant à ruiner l’autorité de saint Augustin, à faire

parler saint Augustin lui-même arguant contre Julien. Il part de cette

idée qu’au fond les hérésies sont toujours les mêmes et qu’à des

objections pareilles on doit opposer les mêmes réponses. Néanmoins, il

pressent quel renfort la critique des textes apportera aux incrédules

modernes; au besoin il discute le sens d’un mot grec, il veut, pour

l’intelligence des Psaumes, qu’on les explique selon l’hébreu. Il n’eut

qu’une science d’exégète rudimentaire; mais sa divination de psychologue

le portait au vif des problèmes; d’un mot il résolvait, dans la

controverse, une difficulté captieuse. Richard Simon, après le Ministre

Claude, avait utilisé une phrase de saint Augustin (contre Maximin,

arien) où il s’exprimait ainsi:

«Je ne dois point maintenant vous alléguer comme un préjugé le concile

de Nicée, comme vous ne devez point m’alléguer celui de Rimini; ni je ne

reconnais l’autorité du concile de Rimini; ni vous ne reconnaissez celle

du concile de Nicée; servons-nous des autorités de l’Ecriture sainte,

qui ne sont pas particulières à chacun de nous, mais qui sont reçues des

uns et des autres.»

Bossuet, par un très simple rapprochement, éclaircit l’intention du

passage:

«Il est clair que saint Augustin ne dit pas que les catholiques ne

doivent pas recevoir sans examiner le décret du concile de Nicée; mais

que lui, saint Augustin, ne doit pas objecter l’autorité de ce concile à

un arien qui n’en convient pas.

«Le procédé de saint Augustin est tout semblable à celui d’un catholique

qui, ayant à traiter du mystère de la grâce avec un protestant, lui

dirait: Je ne dois pas ici agir contre vous par le concile de Trente, ni

vous contre moi par le synode de Dordrecht, parce que vous ne recevez

pas l’un, comme je ne reçois pas l’autre. Traitons la chose par les

Ecritures qui sont communes entre nous.»

Spontanément, il pratiqua la méthode qu’enseignait saint Vincent de

Paul: «garder une certaine disposition et un style accommodant à la

portée et au plus grand profit de nos auditeurs.» Si ce pouvoir

d’adaptation lui avait manqué, il ne serait pas né orateur. Mais, avant

d’être ordonné prêtre, en 1652, il fit une retraite à Saint-Lazare sous

la direction de M. Vincent; il se mit à l’école de ses vertus et il

s’aida de sa doctrine qui était une doctrine d’utilité.

Le Saint acquit sur le jeune prêtre un ascendant profond. Il l’attira

dans la compagnie des ecclésiastiques qu’il assemblait pour une

conférence spirituelle, tous les mardis. La grande mission de Metz fut

prêchée par eux; c’est des abbés de Chandenier et des autres

missionnaires que M. Vincent disait ensuite: «Ils allaient deux à deux,

en surplis, du logis à l’église et de l’église au logis, sans dire mot,

et avec une si grande récollection que ceux qui les voyaient admiraient

leur modestie, n’en ayant jamais vu de pareille. Leur modestie était

donc une prédication muette, mais si efficace qu’elle a peut-être autant

et plus contribué au succès de la mission que tout le reste.»

Bossuet l’a bien compris; la foi ne doit pas être une certitude sèche de

théologien, de controversiste. Il est prêtre; il veut le salut des âmes;

et il se rend compte du surhumain de cette entreprise.

«Priez pour la conversion du monde, adjurait-il le pieux maréchal de

Bellefonds (5 août 1674). Oh! qu’il est dur! Oh! qu’il est sourd! Car

c’est trop peu de dire qu’il est endormi. Oh! qu’il sent peu que Dieu

est!»

Tout prêtre qui voit sa tâche et les obstacles effrayants où elle se

bute n’a qu’une manière de les abattre: prier et prêcher d’exemple. Une

conversion ne fut jamais décidée par une querelle dogmatique; il faut

soumettre le cœur de l’incroyant. Bossuet, en mai 1700, expliquait à

Ledieu comment on pouvait ramener les libertins à la croyance:

«Un incrédule au lit de la mort m’envoya quérir. Monsieur, me dit-il, je

vous ai toujours cru honnête homme, me voici prêt à expirer; parlez-moi

franchement, j’ai confiance en vous; que croyez-vous de la

religion?--Qu’elle est certaine, et que je n’en ai jamais eu aucun

doute. Et vous-même, ne croyez-vous pas qu’il y a un Dieu? Oui, sans

doute...»

_Je vous ai toujours cru honnête homme._ Cette confiance en sa probité,

Bossuet la mérita par l’ensemble de ses actes. Jamais, autant que nous

sommes capables de le juger, sauf à l’égard de Fénelon, il ne se

dispensa, même pour un motif religieux, d’être honnête envers quiconque.

L’honnêteté naturelle, en lui, se confondait avec la sincérité de sa

foi. «Je crois; c’est pourquoi je parle» aurait-il pu dire absolument.

Il rappelait au clergé de son diocèse: «Les prêtres doivent être

l’exemple et la lumière du monde; que leur vie soit irréprochable.» La

sienne le fut; il donnait le modèle d’une conduite pure, du

désintéressement, du zèle pastoral. Il était plus que modeste, humble au

sein de la gloire.

«Je tremble, dans la vérité, écrivait-il encore à Bellefonds (3 mars

1674), jusque dans la moelle des os, quand je considère le peu de fond

que je trouve en moi.»

Il aimait les pauvres et les infirmes. Le premier sermon qu’il prêcha,

en 1659, à Paris, eut pour objet leur _éminente dignité dans l’Église_.

Il ne les considérait pas avec la simple compassion d’un cœur pitoyable,

mais, comme M. Vincent, selon l’esprit du Christ, pauvre des pauvres.

Sans aller jusqu’à les nourrir ou à les soigner de ses propres mains, il

leur vouait une charité attentive et large qui visait le bien-être des

âmes, par delà les besoins des corps.

En un mot, ses œuvres correspondaient à sa foi. Mêlé au monde par toutes

ses charges de prêtre, puis d’évêque, il s’appliquait à faire sentir au

monde ces deux choses: la misère de ses passions et l’appel du royaume

de Dieu. C’est une part de son génie d’avoir été un puissant moraliste;

c’est une part aussi de sa foi. Aurait-il, d’une main rude, pressé

l’apostume des vices, s’il n’avait rempli la mission d’un médecin et

d’un libérateur? Sans sa foi, malgré ses dons imaginatifs, il ne se fût

pas représenté, à la façon d’un auteur de Mystères ou d’un imagier du

vieux temps, les scènes, les personnages de l’Evangile.

Sa foi domine son œuvre d’historien et ses vues politiques. Elle

s’épanche plus librement dans ses effusions intimes. Il a des sursauts

proches de l’extase où une contemplation l’emporte au-dessus des images

que suggèrent les sens, au-dessus de la raison, au-dessus de toute

parole. Quand il commente l’Evangile de saint Jean, les premiers mots du

prologue, son vol d’esprit me fait songer à un homme dont j’ai ouï

l’histoire, qui, écoutant le prêtre dire à la fin de la Messe: _In

principio erat Verbum_, fut enlevé par un ravissement, hors d’état

d’entendre la suite, d’articuler une prière verbale. Bossuet garde tout

juste la force de répéter un seul mot:

«Ah! je me perds, je n’en puis plus; je ne puis plus dire qu’Amen. Il en

est ainsi.» Mon cœur dit: «Il en est ainsi.» Amen. «Je ne vois rien et

je vois tout!»... _Amen, Amen, Amen, Amen._ Encore une fois: Amen. A

jamais, amen.»

De tels cris éperdus traversent à l’improviste ses développements

réguliers; comme un arpège de harpe éclate au milieu d’un chant

d’orchestre large et tranquille.

Il n’eut pas le goût d’être purement un contemplatif. Mais le

recueillement de la vie contemplative l’attirait. «La Trappe, nous

apprend Ledieu, était le lieu où il se plaisait le plus après son

diocèse.» Il ne trouvait dans la sainteté dure de Rancé rien d’excessif.

A chacun des neuf ou dix séjours qu’il fit là, il suivait tous les

exercices du chœur; il était le premier levé pour les Matines; il aimait

les longs offices nocturnes, et, le soir, après Complies, la solennelle

supplication du _Salve regina_.

L’ardeur mystique de Bossuet fut, certes, autre chose qu’une flambée de

lyrisme. Il aurait, par moments, voulu s’engager lui-même dans cette

voie de feu où il poussait Mme Cornuau et Mme d’Albert: «Ce n’est pas

assez de brûler, écrivait-il à celle-ci; il faut se laisser consumer de

flammes,... demeurer allumée comme une torche qui se consume elle-même

tout entière aux yeux de Dieu.»

Son discours sur l’acte d’abandon à Dieu fait entrevoir jusqu’où il

poussait la volonté de recueillement, le désir de l’absorption en cette

parole intérieure que le silence permet d’entendre.

Mieux encore, ses quatre lettres à une demoiselle de Metz (Alix

Clerginet, probablement), sont palpitantes d’amour divin, de cet amour

qui voudrait, «comme un torrent déborder sur toutes les âmes, les

entraîner pour s’aller perdre en Jésus-Christ...»

Bossuet, comme saint Augustin et sainte Thérèse, sent, au bord de

l’éternel brasier, défaillir tout amour humain: «La créature n’est rien

et ne peut pas même recevoir la perte de notre être en elle.» Mais,

quand on aime Dieu vraiment, il y a «dans le commencement même de

l’amour une profondeur infinie où il faut que le cœur s’épuise».

L’âme est attirée par l’Epoux «à un certain silence qui fait taire

toutes choses pour s’occuper des beautés de son bien-aimé, silence qui

fait tellement taire toutes choses qu’il fait taire même le saint amour;

c’est-à-dire qu’il ne lui permet pas de dire: J’aime ni je désire

d’aimer; de peur qu’il ne s’étourdisse lui-même en parlant de lui-même.»

D’abord, l’âme ne peut parler que de l’Epoux, et elle impose silence à

tout ce qui ne parle pas de lui: «Après, elle ne peut souffrir qu’on

parle de lui, parce que toutes les créatures converties en langues et en

voix n’en peuvent parler comme il faut; et il devient insupportable à

l’âme d’en parler faiblement. Elle demande donc qu’on se taise, et prie

Jésus de parler lui seul de ce qu’il est, et d’en parler hautement dans

ce silence de l’âme.»

La foi de cet homme qui était l’éloquence même le haussa par élans

jusqu’à ce prodige: ne plus aspirer qu’à se taire en cédant à Dieu la

parole.

Bossuet · 第 6 / 24 题