Cet heureux brigand, délivré d'un rival[51] qui venait lui disputer sa
proie, avait tiré de nouvelles forces du parti opposé au sien[52]. Plus
fier que jamais, il arrive, il s'avance; un silence profond l'étonne à
son entrée dans nos murs. Il pénètre avec défiance jusqu'aux portes de
son palais, et s'y enferme avec ses compagnons.
[51] Narvaëz.
[52] La conduite de Cortès, dans cette occasion, est regardée comme le
plus beau trait de sa vie. (_Voyez_ Antonio de Solis.)
Mon père les suivait des yeux; il entendit leurs cris de joie. «Demain,
dit-il, demain, si le ciel nous seconde, nous changerons ces cris en des
cris de douleur.» En effet, dès le jour suivant, tout le peuple fut sous
les armes, et mon père ordonna l'assaut. Inca, ce moment fut terrible.
S'il ne nous eût fallu franchir que des murs hérissés de lances et
d'épées, ce péril ne serait pas digne d'être rappelé; mais peins-toi un
mur de feu, un rempart foudroyant, d'où partaient sans cesse, à travers
des tourbillons de fumée et de flamme, une grêle homicide et d'horribles
tonnerres, dont tous les coups étaient marqués par un vide affreux dans
nos rangs. Ce vide était rempli; nos Indiens, couverts du sang de leurs
amis, qui rejaillissait autour d'eux, marchaient sur des monceaux de
morts: c'était le courage effréné de la haine, de la vengeance et du
désespoir réunis. On travaillait obstinément à briser les murs et les
portes; on se faisait, avec des lances, des échelons pour s'élever; les
Indiens blessés servaient, en expirant, de degrés à leurs compagnons,
pour atteindre au haut des murailles: le trouble, l'effroi, l'épouvante,
régnaient au-dedans, la fureur au-dehors. C'en était fait, si le soleil,
en nous dérobant sa lumière, n'eût pas terminé le combat.
La nuit, des flèches enflammées embrasèrent les toits de ce palais
funeste; l'horreur de l'incendie en écarta le sommeil; et tandis qu'au
milieu des siens, Cortès travaillait à l'éteindre, nous prîmes un peu de
repos. Mais l'aurore du jour suivant nous vit les armes à la main.
L'ennemi sort; la ville entière devient un champ de bataille. Notre sang
l'inonda; mais nous vîmes aussi, et avec des transports de joie, couler
celui des Castillans. La nuit fit cesser le carnage. L'ennemi rentra
dans ses murs.
Il fallut donner quelques jours aux devoirs de la sépulture; et l'ennemi
les employa à construire des tours mouvantes, pour combattre à l'abri
d'une grêle de pierres qu'on lui lançait du haut des toits. Cependant
mon père appliquait tous ses soins à éviter, dans le combat, ce désordre
qui nous perdait; à donner à nos mouvements plus d'accord et
d'intelligence; à établir ses postes, disposer ses attaques, ménager pas
à pas une retraite à ses troupes, et l'interdire à l'ennemi. La ville,
bâtie au milieu d'un lac, était coupée de canaux, dont les ponts,
faciles à rompre, pouvaient laisser après nous de larges fossés à
franchir. C'est sur-tout de cet avantage qu'il voulait qu'on sût
profiter.
«O mes enfants, nous disait-il, gardez-vous de cette ardeur aveugle qui
vous ôte la liberté d'agir ensemble et de concert. La foule est toujours
faible; et dans les flots pressés d'un peuple qui charge en tumulte, le
nombre nuit à la valeur. Observez dans vos mouvements l'ordre que je
vous ai prescrit, je vous réponds de la victoire: elle coûtera cher;
mais ce n'est pas ici le moment de nous ménager. Il serait indigne de
nous de fuir, dans les combats, la mort qui nous attend sous nos toits,
dans les bras de nos enfants et de nos femmes. Mais la liberté, la
vengeance, la gloire d'avoir bien servi votre patrie et votre roi, vous
ne les trouverez qu'avec moi, au milieu de vos ennemis terrassés.»
Enfin, du palais de Cortès, on vit sortir ces tours pleines d'hommes
armés, que traînaient de fiers quadrupèdes, et dont la cime chancelante
lançait de rapides feux. Mais des pierres énormes, tombant du haut des
toits, les eurent bientôt fracassées. On combattit à découvert, sans
trouble et sans confusion. Le meurtre était affreux, mais tranquille. A
travers l'incendie de nos palais, où l'ennemi portait la flamme, la
fureur marchait en silence; la mort s'avançait à pas lents. Chaque
tranchée était un poste, attaqué, défendu avec acharnement. L'avantage
des armes, de ces armes terribles qui sont l'image de la foudre, était
le seul qu'eût l'ennemi sur nous; mais quel nombre, ou quelle valeur
peut compenser cet avantage? Ce fut ce qui rendit douteux le succès d'un
combat si long et si sanglant. L'ennemi nous céda la place, mais plutôt
lassé que vaincu.
Mon père, en nous montrant parmi les morts quarante de ces furieux[53],
nous faisait espérer d'exterminer le reste. «Encore deux combats comme
celui-ci, nous disait-il, et le Mexique est délivré.»
[53] Les deux tiers des Espagnols, et Cortès lui-même, avaient été
blessés dans ce combat.
Le peuple regardait d'un oeil avide les Castillans étendus à ses pieds.
«Ils ne sont pas immortels,» disait-il en comptant leurs blessures.
Chacun s'attribuait la gloire d'avoir porté l'un de ces coups.
Encouragé par ce spectacle, on attendit avec impatience l'assaut remis
au lendemain. Il fut tel que les assiégés ne pouvaient plus le soutenir.
On approchait des murs; on allait bientôt les franchir, et gagner la
première enceinte; Cortès alors désespéré força Montezume à paraître,
pour nous ordonner de cesser. Montezume se montre, et du haut des
murailles, il fait signe de l'écouter. Sa présence suspend l'assaut. Le
peuple, saisi de respect, se prosterne, et prête silence. Le monarque
éleva la voix: il remercia ses sujets d'avoir tenté sa délivrance; mais
il leur dit qu'il était libre et au milieu de ses amis. «Du reste, ils
consentent, dit-il, à se retirer dès demain, pourvu qu'à l'instant même
l'on mette bas les armes, et que, pour signe de la paix, on cesse toute
hostilité. Je le veux, je vous le commande. Obéissez à votre roi.»
La multitude, à cette voix, était incertaine et flottante. Mon père la
détermina.
«Si tu es libre, grand roi, dit-il à Montezume, sors de ta prison, et
viens régner sur nous. Jusques-là nous n'écoutons point un monarque
opprimé, qu'on force à se trahir lui-même. Non, peuple, ce n'est pas
votre roi qui vous parle; c'est un captif que l'on menace, et qui subit
la loi de la nécessité. Sa bouche demande la paix; son coeur implore la
vengeance. Vengez-le donc, sans écouter ce que lui dictent ses tyrans.»
A ces mots, l'assaut recommence. On crie au roi de s'éloigner. L'ennemi
l'arrête, et l'expose à nos coups. Mon père, qui tremble pour lui, veut
détourner l'attaque... Il n'est plus temps. Une pierre fatale a frappé
Montezume. Il chancelle, et tombe expirant dans les bras de ses ennemis.
En le voyant tomber, le peuple jette un cri de douleur, s'épouvante, et
s'enfuit, comme chargé d'un parricide. Bientôt l'ennemi nous renvoie son
corps pâle et défiguré. Une multitude éplorée accourt, s'empresse,
l'environne, et détestant la main qui l'a frappé, remplit l'air de ses
hurlements, et baigne son roi de ses larmes.
Les caciques s'assemblent, et mon père est élu pour succéder à
Montezume. Alors un nouveau plan d'attaque et de défense achève de
déconcerter et d'effrayer nos ennemis.
Mon père, aux assauts meurtriers, préféra les lenteurs d'un siége. Dans
une enceinte inaccessible au feu des Espagnols, il les fit entourer de
tranchées et de remparts. Les travaux avançaient. Cortès s'en épouvante,
et il médite sa retraite. C'était le moment décisif. Il lui fallait,
pour s'échapper, repasser sur l'une des digues dont le lac était
traversé; et mon père, ayant bien prévu que Cortès choisirait les ombres
de la nuit pour favoriser son passage, fit rompre les ponts de la digue,
la borda d'une multitude de canots remplis d'Indiens, habiles à tirer de
l'arc et de la fronde; et, à la tête de ses caciques, il voulut lui-même
charger la colonne des ennemis. Tout fut exécuté, mais avec trop
d'ardeur. Des canots, on voulut s'élancer sur la digue. Cette imprudence
coûta la vie à une foule d'Indiens. Deux cents des soldats de Cortès et
mille de ses alliés tombèrent sous nos coups; un pont volant sauva le
reste; et quand le jour vint éclairer le carnage de la nuit, on trouva
ceux des Castillans dont la mort nous avait vengés, on les trouva
chargés de l'or qu'ils étaient venus nous ravir, et dont le poids les
avait accablés. Ainsi l'or une fois fut utile à notre défense.
Dans ce combat, où le lac du Mexique avait été rougi de sang, mon père
avait reçu deux blessures mortelles. A son heure dernière il m'appela,
et il me dit: «Mon fils, tu vois le fruit d'un mauvais règne. Ces
brigands reviendront plus forts secondés de ces mêmes peuples que
Montezume a fait gémir. Hélas! je prévois, en mourant, la ruine de ma
patrie, moins malheureux de ne pas lui survivre, et d'avoir fait,
jusqu'au dernier soupir, ce que j'ai pu pour la sauver. Défends-la comme
moi, défends-la même sans espérance; et sois le dernier à combattre sur
ses débris.» A ces mots, je me sentis presser entre ses bras; et de ses
lèvres éteintes m'ayant donné le baiser paternel, il expira.
Ce souvenir cruel et tendre émut si vivement le héros mexicain, que sa
voix en fut étouffée; et les Incas, les yeux attachés sur un fils si
vertueux et si sensible, attendirent en silence que son coeur se fût
soulagé.