Un nouveau spectacle succède: c'est l'élite de la jeunesse, des choeurs
de filles et de garçons, tous d'une beauté singulière, tenant dans leurs
mains des guirlandes, dont ils viennent orner les colonnes sacrées, en
dansant alentour, et chantant les louanges du soleil et de ses enfants.
Leur robe, d'un tissu léger, formé du duvet d'un arbuste[36] qui croît
dans ces riches vallons, est égale en blancheur aux neiges des
montagnes: ses plis flottants laissent à la beauté toute la gloire de
ses charmes; mais la pudeur, dans ces heureux climats, tient lieu de
voile à la nature: le mystère est enfant du vice; et ce n'est point aux
yeux de l'innocence que l'innocence doit rougir.
[36] Le cotonnier.
Dans leur danse autour des colonnes, ils s'entrelacent de leurs
guirlandes, et cette chaîne mystérieuse exprime les douceurs de la
société, dont les lois forment les liens.
Mais déja l'ombre des colonnes s'est retirée vers leur base; elle
s'abrége encore, et va s'évanouir. Alors éclatent de nouveau les chants
d'adoration et de réjouissance; et l'Inca, tombant à genoux au pied de
celle des colonnes où le trône d'or de son père étincelle de mille feux:
«Source intarissable de tous les biens; ô soleil, dit-il, ô mon père! il
n'est pas au pouvoir de tes enfants de te faire aucun don qui ne vienne
de toi. L'offrande même de tes bienfaits est inutile à ton bonheur comme
à ta gloire: tu n'as besoin, pour ranimer ton incorruptible lumière, ni
des vapeurs de nos libations, ni des parfums de nos sacrifices. Les
moissons abondantes que ta chaleur mûrit, les fruits que tes rayons
colorent, les troupeaux à qui tu prépares les sucs des herbes et des
fleurs, ne sont des trésors que pour nous: les répandre, c'est t'imiter:
c'est le vieillard infirme, la veuve et l'orphelin qui les reçoivent en
ton nom, c'est dans leur sein, comme sur un autel, que nous devons en
déposer l'hommage. Ne vois donc le tribut que je vais t'offrir, que
comme un signe solennel de reconnaissance et d'amour; pour moi, c'est un
engagement; pour les malheureux, c'est un titre, et le garant inviolable
des droits qu'ils ont à mes bienfaits.»
Tout le peuple, à ces mots, rend grâces au soleil, qui lui donne de si
bons rois; et le monarque, précédé du pontife, des prêtres, et des
vierges sacrées, va dans le temple offrir au dieu le sacrifice
accoutumé.
Sur le vestibule du temple, se présentèrent aux yeux du prince trois
jeunes vierges nouvellement choisies, que leurs parents venaient
consacrer au soleil. Un léger tissu de coton les dérobait aux regards
des profanes: la nature, dans ces climats, n'avait jamais rien formé de
si beau. Les trois Incas, leurs pères, les menaient par la main; et
leurs mères, à leur côté, tenaient le bout de la ceinture, signe et gage
sacré de la chaste pudeur dont leur sagesse avait pris soin.
Le roi, les saluant d'un air religieux, les introduit dans le temple; le
grand-prêtre les suit, et le temple est fermé. D'abord les trois vierges
s'inclinent devant l'image de leur époux, et au même instant le
grand-prêtre détache le voile qui les couvre. Le voile tombe; et que
d'attraits il expose à l'éclat du jour! Le monarque se crut ravi dans la
cour du soleil son père; il crut voir les femmes célestes, avec qui ce
dieu bienfaisant se délasse du soin d'éclairer l'univers.
Deux de ces filles avaient la sérénité du bonheur peinte sur le visage,
et leur coeur, tout plein de leur gloire, ne mêlait au doux sentiment
d'une piété tendre et pure, l'amertume d'aucun regret; l'autre, et la
plus belle des trois, quoique avec la même candeur et la même innocence
qu'elles, laissait voir la mélancolie et la tristesse dans ses yeux.
Cora (c'était le nom de la jeune Indienne), avant de prononcer le voeu
qui la détachait des mortels, saisit les mains de son père, et les
baisant avec ardeur, ne laissa échapper d'abord qu'un timide et profond
soupir; mais bientôt, relevant ses beaux yeux sur sa mère, elle se jette
dans ses bras, elle inonde son sein de larmes, et s'écrie
douloureusement: «Ah! ma mère!» Ses parents, aveuglés par une piété
cruelle, ne virent, dans l'émotion et dans les regrets de leur fille,
que l'attendrissement de ses derniers adieux, et le combat d'un coeur
qui se détache de tout ce qu'il a de plus cher; elle-même n'attribua
qu'à la force des noeuds du sang et au pouvoir de la nature la douleur
qu'elle ressentait. «O le plus tendre et le meilleur des pères! ô mère
mille fois plus chère que la vie! il faut vous quitter pour jamais!»
Elle ne croyait pas sentir d'autres regrets: le prêtre y fut trompé
comme elle; et il lui laissa consommer son téméraire et cruel
dévouement.
Cependant, lorsqu'on fit entendre à ces trois jeunes vierges la loi qui
attachait des peines si terribles à l'infraction de leur voeu, les deux
compagnes de Cora l'écoutèrent sans trouble et presque sans émotion;
elle seule, par un instinct qui lui présageait son malheur, sentit son
coeur saisi d'effroi: on vit ses couleurs s'effacer, ses yeux se couvrir
d'un nuage, les roses mêmes de sa bouche pâlir, se faner, et s'éteindre;
et ses lèvres tremblèrent en prononçant le voeu que son coeur devait
abjurer. Ce pressentiment n'éclaira ni ses parents, ni le pontife. On
soutint sa faiblesse, on appaisa son trouble, on l'enivra de la gloire
d'avoir un dieu pour époux; et Cora suivit ses compagnes dans
l'inviolable asyle des épouses du soleil.
Alors le temple fut ouvert; et les Incas, ministres des autels,
commencèrent le sacrifice.
Ce sacrifice est innocent et pur. Ce n'est plus ce culte féroce, qui
arrosait de sang humain les forêts de ces bords sauvages, lorsque une
mère déchirait elle-même les entrailles de ses enfants sur l'autel du
lion, du tigre, ou du vautour. L'offrande agréable au soleil, ce sont
les prémices des fruits, des moissons, et des animaux, que la nature a
destinés à servir d'aliments à l'homme. Une faible partie de cette
offrande est consumée sur l'autel; le reste est réservé au festin
solennel que le soleil donne à son peuple.
Sous un portique de feuillages dont le temple est environné, le roi, les
Incas, les caciques, se distribuent parmi la foule, pour présider aux
tables où le peuple est assis. La première est celle des veuves, des
orphelins, et des vieillards; l'Inca l'honore de sa présence, comme père
des malheureux[37]. Tito Zoraï, son fils aîné, y est assis à sa droite.
Ce jeune prince, dont la beauté annonce une origine céleste, a rempli
son troisième lustre: il est dans l'âge où se fait l'épreuve du courage
et de la vertu[38]. Son père, qui en fait ses délices, s'applaudit de le
voir croître et s'élever sous ses yeux: jeune encore lui-même, il espère
laisser un sage sur le trône. Hélas! son espérance est vaine; les pleurs
de son vertueux fils n'arroseront point son tombeau.
[37] L'un de ses titres était _Huaccha-cuyac_, ami des pauvres.
[38] C'était l'âge de seize ans.