SIRE,

Cet hommage de la reconnaissance ne sera point souillé par l'adulation.

C'est à la Suède, heureuse de vous avoir remis le dépôt de sa liberté, à

la Suède, où règne à-présent la tranquillité, la concorde, la douce

autorité des lois, à la place des factions et des troubles de

l'anarchie; c'est à ce peuple trop long-temps divisé par des intérêts

étrangers, et tout-à-coup éclairé sur les siens, réuni, rendu à

lui-même, enfin délivré des entraves qui retenaient captives sa force et

sa vertu, c'est à lui, SIRE, à vous louer.

J'espère bien consigner dans les fastes de vos augustes alliés cette

grande et première époque du règne de VOTRE MAJESTÉ, cette révolution si

évidemment nécessaire au bonheur de vos États, SIRE, puisqu'elle s'est

faite sans violence d'un côté, et sans résistance de l'autre. Mais ce

témoignage, que je rendrai au libérateur, au bienfaiteur de la Suède, ne

sera publié que lorsque je ne vivrai plus, et que la tombe, inaccessible

à l'espérance et à la crainte, garantira ma sincérité.

Aujourd'hui, SIRE, c'est de ma propre gloire que je m'occupe, en

suppliant VOTRE MAJESTÉ de permettre que cet ouvrage paraisse au jour

sous ses auspices, comme un monument des bontés dont elle daigne

m'honorer.

Que dis-je? Est-ce à moi, SIRE, est-ce à ma vaine gloire que je dois

penser dans ce moment? La moitié du globe opprimée, dévastée par le

fanatisme, est le tableau que je présente aux yeux de VOTRE MAJESTÉ; je

rouvre la plus grande plaie qu'ait jamais faite au genre humain le

glaive des persécuteurs; je dénonce à la religion le plus grand crime

que le faux zèle ait jamais commis en son nom: puis-je ne pas m'oublier

moi-même?

C'est l'humanité, SIRE, outragée et foulée aux pieds par son plus cruel

ennemi, que je mets aujourd'hui sous la protection d'un roi sensible et

juste, ou plutôt de tous les bons rois, de tous les rois qui vous

ressemblent. Les attentats du fanatisme ne sont pas de ceux qu'il suffit

de déférer à la rigueur des lois: car les lois ne sont plus quand le

fanatisme domine. Tous les autres crimes ont à redouter ou le châtiment

ou l'opprobre; les siens portent un caractère qui en impose à

l'autorité, à la force, à l'opinion: un saint respect les garantit trop

souvent de la peine, et toujours de la honte; leur atrocité même imprime

une religieuse terreur; et si quelquefois ils sont punis, ils n'en sont

que plus révérés. Le fanatisme se regarde comme l'ange exterminateur.

Chargé des vengeances du ciel, il ne reconnaît ni frein, ni loi, ni juge

sur la terre. Au trône il oppose l'autel, aux rois il parle au nom d'un

dieu, aux cris de la nature et de l'humanité il répond par des

anathèmes. Alors tout se tait devant lui; l'horreur qu'il inspire est

muette. Tyran des ames et des esprits, il y étouffe le sentiment et la

lumière naturelle; il en chasse la honte, la pitié, le remords; plus

d'opprobre, plus de supplice capable de l'intimider: tout est pour lui

gloire et triomphe. Que lui opposer, même du haut du trône qu'il regarde

du haut des cieux? Peuples et rois, tout se confond devant celui qui ne

distingue parmi les hommes que ses esclaves et ses victimes. C'est

sur-tout aux rois qu'il s'adresse, soit pour en faire ses ministres,

soit pour en faire des exemples plus éclatants de ses fureurs: car ils

ne sont sacrés pour lui, qu'autant qu'il est sacré pour eux. Aussi les

a-t-on vus cent fois le servir en le détestant, et de peur d'attirer sa

rage sur eux-mêmes, lui laisser dévorer sa proie, et lui livrer des

millions d'hommes pour l'assouvir et l'appaiser. Quel ennemi, SIRE, pour

les souverains, pour les pères des nations, qu'un monstre qui, jusques

dans leurs bras, déchire leurs enfants, sans qu'ils osent les lui

arracher! C'est donc aux rois à se liguer d'un bout du monde à l'autre,

pour l'étouffer dès sa naissance, ou plutôt avant sa naissance, avec la

superstition qui en est le germe et l'aliment.

Vous êtes né, SIRE, pour donner de grands exemples à vos pareils; mais

peut-être ne serez-vous jamais plus utile et plus cher au monde, qu'en

invitant les rois à soutenir, d'une protection éclatante, les écrivains

qui prémunissent les générations futures contre les séductions et les

fureurs du fanatisme, et qui jettent dans les esprits cette lumière

vraiment céleste, ces grands principes d'humanité et de concorde

universelle, ces maximes enfin d'indulgence et d'amour, dont la

religion, ainsi que la nature, a fait l'abrégé de ses lois et l'essence

de sa morale.

Je suis avec le plus profond respect,

SIRE,

DE VOTRE MAJESTÉ,

Le très-humble et très-obéissant serviteur,

MARMONTEL.

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 4 / 75 题