ARGUMENT.--Bradamante persistant à défier Roger, Marphise qui a prévenu
ce dernier est renversée plusieurs fois par la lance enchantée; alors
s’élève une mêlée générale entre les chevaliers de l’un et l’autre camp,
qui étaient restés jusque-là spectateurs de la lutte. Bradamante qui
parmi eux a reconnu Roger, s’acharne contre lui; mais ne pouvant se
résoudre à lui faire outrage, elle se jette sur les Maures et les
disperse. S’étant ensuite retirée avec Roger en un endroit écarté, où
s’élève un mausolée, survient Marphise, à laquelle Bradamante s’attaque
de nouveau. Roger s’efforce en vain de séparer les deux adversaires;
pendant qu’il est lui-même aux prises avec l’obstinée Marphise, une voix
sortant du mausolée leur apprend qu’ils sont frère et sœur.
En toute circonstance, un cœur noble doit toujours se montrer courtois.
Il ne peut en être autrement. Ce que nous devons à la nature et à
l’habitude, il nous est impossible de le changer plus tard. En toute
circonstance également, un cœur vil se dévoile bien vite. Quand la
nature est mauvaise, et qu’elle est aidée par l’habitude, il est bien
difficile de la changer.
On vit de nombreux exemples de courtoisie et de grandeur d’âme parmi les
antiques guerriers, et fort peu parmi les modernes. En revanche nous
trouvons parmi ces derniers beaucoup d’exemples de faits honteux. O
Hippolyte, dans cette guerre où vous ornâtes nos églises des drapeaux
enlevés aux ennemis[14], et où vous ramenâtes captives vers les rivages
de votre patrie, leurs galères chargées de butin,
Tous les actes cruels et inhumains dont aient jamais usé les Tartares,
les Turcs et les Maures, furent surpassés par les soldats que Venise
avait à sa solde, et dont les mains scélérates se couvrirent d’opprobre,
contre la volonté des Vénitiens qui donnèrent toujours l’exemple de la
justice. Ces mercenaires étaient allumés d’une telle fureur, qu’ils
brûlèrent jusqu’à nos propres villes et nos belles maisons de plaisance.
Cette vengeance brutale fut surtout exercée contre vos ordres. Vous
étiez alors auprès de l’empereur, pendant qu’il tenait Padoue
étroitement assiégée. Non seulement vous aviez interdit d’allumer aucun
incendie, mais encore vous fîtes éteindre souvent les flammes sous
lesquelles se consumaient les villages et les temples. Ainsi l’exigeait
la courtoisie que vous apprîtes dès votre naissance.
Je ne veux point rappeler ici tout cela, ni tant d’autres méfaits dus à
une brutalité et à une cruauté inouïes. Je rapporterai seulement le fait
suivant qui devrait, chaque fois qu’on en parle, tirer des larmes des
rochers eux-mêmes. Le jour, seigneur, où vous envoyâtes vos troupes
contre les ennemis qui, après avoir abandonné leurs vaisseaux, s’étaient
réfugiés dans une forteresse,
Je vis, semblables à Hector et à Énée, allant jusqu’au sein des flots
brûler les navires des Grecs, un Hercule et un Alexandre, emportés par
leur trop grande hardiesse, s’élancer d’un même pas. Éperonnant leurs
destriers, ils dépassèrent tous les autres combattants, et refoulèrent
les ennemis troublés jusque dans leur repaire. Ils allèrent si avant,
que c’est à peine si le second put s’en revenir, et que le premier ne le
put pas.
Ferruffin se sauva, mais Cantelmo resta prisonnier. O duc de Sora,
quelle douleur dut te percer le cœur, quand tu vis ton généreux fils
entouré de mille épées, mené prisonnier sur un navire, et décapité en
plein tillac? Je m’étonne que la vue du fer qui frappait ton fils, ne
t’ait pas donné du même coup la mort.
Cruel Esclavon, où as-tu appris l’art de faire la guerre? Dans quelle
partie de la Scythie as-tu entendu dire qu’un chevalier fait prisonnier,
qui a rendu ses armes et qui ne se défend plus, doive être mis à mort?
N’as-tu donc tué ce malheureux que parce qu’il avait défendu sa patrie?
C’est à tort que le soleil répand ses rayons sur toi, siècle cruel, car
tu es plein de Thyestes, de Tantales et d’Atrées.
Barbare cruel, tu as décapité le jouvenceau le plus brave qu’il y eût de
son temps, d’un pôle à l’autre, des rivages de l’Inde à ceux où le
soleil se couche. Sa beauté et sa jeunesse auraient trouvé pitié devant
les anthropophages, ou devant Polyphème. Toi, plus cruel et plus félon
que les Cyclopes et que les Lestrigons, tu n’en n’as pas eu pitié.
Je ne crois pas qu’un semblable exemple de cruauté existe parmi les
guerriers antiques. Élevés d’une façon noble et courtoise, ils n’étaient
pas cruels après la victoire. C’est ainsi que non seulement Bradamante
ne s’était point montrée impitoyable envers ceux que sa lance, en
touchant leur écu, avait fait tomber de selle, mais qu’elle leur avait
tenu leurs chevaux jusqu’à ce qu’ils fussent remontés dessus.
Je vous ai dit plus haut que, valeureuse autant que belle, la dame avait
abattu Serpentin de l’Étoile, Grandonio de Volterne et Ferragus, et
qu’elle les avait ensuite fait tous remonter en selle. J’ai dit aussi
que le dernier était venu défier Roger de la part de celle qu’il prenait
pour un chevalier.
Roger accepta fort allègrement l’invitation, et se fit apporter son
armure. Pendant qu’il s’armait, les seigneurs qui entouraient Agramant
se remirent à chercher quel pouvait bien être ce chevalier si excellent
qui savait si bien manier la lance. Ils demandèrent à Ferragus, qui lui
avait parlé, s’il le connaissait.
Ferragus répondit: «--Soyez certains que ce n’est aucun de ceux que vous
avez dits. Pour moi, quand j’ai vu son visage à découvert, il m’a semblé
que c’était le jeune frère de Renaud. Mais après avoir éprouvé sa haute
valeur, je puis affirmer que Richardet n’a pas autant de puissance. Je
pense que ce doit être sa sœur qui, à ce que j’ai entendu dire, lui
ressemble beaucoup.
«Elle a la réputation d’égaler en force son frère Renaud et tout
paladin. Mais, par ce que j’en ai vu aujourd’hui, il me paraît qu’elle
vaut plus que son frère, plus que son cousin.--» Dès que Roger entend
parler d’elle, son visage se colore des mêmes feux que l’aurore répand
dans l’air. Son cœur tremble, et il ne sait plus ce qu’il fait.
A cette nouvelle, sa blessure amoureuse se rouvre; il se sent embrasé
d’une flamme subite, et cependant la crainte lui fait courir comme un
frisson glacé jusqu’au fond des os. Il redoute de voir changé en dédain
le grand amour dont Bradamante brûlait autrefois pour lui. Dans sa
confusion, il ne sait s’il doit sortir à sa rencontre, ou s’il doit
rester.
Or Marphise se trouvait parmi les chevaliers sarrasins, et avait grande
envie de sortir pour jouter elle aussi. Elle était tout armée, car il
était rare que, de jour ou de nuit, on la vît autrement. Apprenant que
Roger s’arme, elle songe que si elle le laisse sortir le premier, il lui
ravira la victoire. Elle se décide à le devancer, et à remporter le prix
du combat.
Elle saute à cheval et, jouant des éperons, elle arrive en toute hâte
sur le champ clos où la fille d’Aymon, toute palpitante, attend Roger
qu’elle brûle de faire son prisonnier. Bradamante songe à quel endroit
elle frappera de sa lance, afin que le coup lui fasse le moins de mal
possible. Marphise paraît en dehors de la porte; sur son casque s’étale
l’oiseau Phénix;
Soit qu’elle ait voulu par cet emblème montrer que sa force est unique
au monde, soit qu’elle ait attesté ainsi sa chaste intention de vivre
toujours sans époux. La fille d’Aymon la regarde. Ne reconnaissant pas
les allures de celui qu’elle aime tant, elle demande à Marphise comment
elle se nomme, et elle apprend alors qu’elle a devant elle celle qui
jouit de l’amour qui lui est dû,
Ou, pour mieux dire, celle qu’elle croit jouir de l’amour qui lui
appartient; celle qu’elle a en une telle haine, qu’elle mourra si elle
ne peut venger sur elle ses larmes et sa douleur. Ayant fait faire
volte-face à son cheval, elle revient sur elle, avec le désir non de la
jeter a terre, mais de lui passer sa lance à travers la poitrine, et de
se débarrasser ainsi de tout soupçon.
Force est à Marphise d’aller, de ce coup, éprouver si le terrain est dur
ou mol. Ce qui lui arrive est si inaccoutumé, qu’elle est sur le point
d’en devenir folle de dépit. A peine est-elle par terre, qu’elle tire
son épée et veut venger sa chute. La fille d’Aymon, non moins furieuse,
lui crie: «--Que fais-tu? tu es ma prisonnière.
«Si j’ai usé de courtoisie envers les autres, je n’en veux point faire
de même avec toi, Marphise, car je te tiens pour aussi lâche
qu’orgueilleuse.--» A ces paroles, on aurait entendu Marphise frémir
comme un vent marin sur un écueil. Elle crie, mais sa rage est telle,
qu’elle ne peut exprimer ce qu’elle veut répondre.
Elle fait tournoyer son épée, sans s’inquiéter si la pointe va frapper
Bradamante, ou le ventre, ou le poitrail du destrier. Mais Bradamante
détourne son cheval avec la bride, et en même temps, saisie
d’indignation et de colère, la fille d’Aymon abaisse sa lance. A peine
Marphise est-elle touchée, qu’elle tombe à la renverse sur l’arène.
A peine est-elle à terre, qu’elle se redresse, cherchant à faire male
œuvre de son épée. De nouveau Bradamante abaisse sa lance, et de nouveau
Marphise est terrassée. Quelque forte que fût Bradamante, elle n’était
pas cependant si supérieure à Marphise qu’elle l’eût renversée ainsi à
chaque coup, n’eût été la vertu de la lance enchantée.
Pendant ce temps, quelques chevaliers du camp chrétien étaient venus à
l’endroit où se livrait la joute, et qui était situé à égale distance
des deux camps, lesquels se trouvaient à peine à un mille et demi l’un
de l’autre. Ils admiraient la vaillance déployée par un des leurs, car
ils ne le connaissaient pas autrement que pour être un chevalier de leur
nation.
Le généreux fils de Trojan, les voyant s’approcher des remparts, ne
voulut pas se trouver surpris. Afin de se trouver prêt à tout événement,
et pour parer à tout danger, il ordonna à un grand nombre de ses gens de
prendre les armes et de sortir hors de l’enceinte. Parmi ces derniers,
se trouvait Roger, que Marphise avait devancé dans son impatience de
combattre.
L’enamouré jouvenceau regardait le combat dont il attendait l’issue,
tremblant pour sa chère femme, car il connaissait la valeur de Marphise.
Dès le début, dis-je, quand il les vit l’une et l’autre s’aborder avec
fureur, il eut un instant de doute. Mais le résultat le laissa
émerveillé et stupéfait.
Le combat n’ayant point pris fin, comme les autres, après la première
rencontre, il se prit à souhaiter ardemment de voir cesser cette lutte,
car il les aimait toutes les deux, mais non d’affections semblables:
l’une était toute flamme et fureur, l’autre amitié bienveillante bien
plus que de l’amour.
Il aurait volontiers séparé les combattantes s’il avait pu le faire sans
se déshonorer. Mais ses compagnons ne voulant pas laisser la victoire au
parti de Charles, qui leur paraît avoir déjà le dessus, sautent dans le
champ clos, et vont troubler le combat. De l’autre côté, les chevaliers
chrétiens s’élancent, et on en vient aux mains.
Ici, là, partout on entend crier: Aux armes! ainsi que cela arrivait à
peu près tous les jours. Ceux qui sont à pied s’empressent de monter à
cheval; ceux qui sont désarmés revêtent leurs armes; les trompettes
sonnent de toutes parts, et leur voix claire et belliqueuse semble dire:
Que chacun coure à sa bannière! De leur côté, les tympans et les
timballes réveillent cavaliers et fantassins.
L’escarmouche dégénère en une mêlée aussi féroce et aussi sanglante
qu’on puisse se l’imaginer. La vaillante dame de Dordogne, furieuse de
voir échapper l’occasion, si désirée par elle, de donner la mort à
Marphise, porte ses pas de côté et d’autre, cherchant à apercevoir Roger
pour lequel elle soupire.
Elle le reconnaît à l’aigle d’argent que le jouvenceau porte sur son écu
azuré. Elle s’arrête pour regarder, des yeux et de la pensée, ses
épaules, sa poitrine, son élégante tournure et ses mouvements pleins de
grâce. Puis, s’imaginant dans son grand dépit qu’une autre jouit de tout
cela, elle se sent prise de fureur et dit:
«--Donc, une autre baise ces belles et si douces lèvres, alors que moi
je ne le puis? Non, il ne sera point vrai qu’une autre te possédera
désormais; tu ne dois appartenir à personne, puisque tu n’es pas à moi.
Plutôt que de mourir seule de rage, je veux que tu meures avec moi, de
ma main. Si je te perds en ce monde, au moins l’enfer te rendra à moi,
et tu seras avec moi pour l’éternité.
«Puisque c’est toi qui me tues, il est bien juste que tu me donnes le
courage de me venger. Toutes les lois portent que quiconque a donné la
mort à autrui, doit mourir à son tour. Ton sort, du reste, ne saurait
être comparé au mien: tu mourras coupable, et moi je meurs innocente.
J’aurai tué celui qui désire, hélas! me voir mourir; mais toi, cruel, tu
auras causé le trépas de qui t’aime et de qui t’adore.
«O ma main, pourquoi hésites-tu à ouvrir avec ce fer le cœur de mon
ennemi? Ne m’a-t-il pas si souvent blessée à mort, alors que je goûtais
en sûreté la paix de l’amour; et maintenant, ne me laisse-t-il pas
mourir sans avoir pitié de ma douleur? O mon âme, sois forte contre cet
impitoyable; venge par la mort les mille morts qu’il m’a fait
souffrir.--»
Ce disant, elle éperonne son cheval; mais, avant de frapper, elle crie:
«--Garde-toi, perfide Roger; s’il est en mon pouvoir, tu ne te pareras
point des dépouilles opimes d’une damoiselle au cœur fier.--» Roger
entend ces paroles. Il lui semble, ce qui est vrai, que c’est sa femme
qui les a dites. Le son de sa voix est si bien gravé dans sa mémoire,
qu’il la reconnaîtrait entre mille.
Il comprend que ces paroles signifient beaucoup plus qu’elle n’en dit;
il comprend qu’elle l’accuse de n’avoir pas observé la convention
conclue entre eux. Désireux de s’excuser, il lui fait signe qu’il veut
lui parler. Mais déjà Bradamante, la visière baissée, et poussée par la
douleur et par la rage, accourait pour le désarçonner, sans regarder si
elle le jetterait sur la terre ou sur le sable.
Roger, la voyant si enflammée de colère, s’affermit sur sa selle et met
sa lance en arrêt; mais il la tient de façon qu’elle ne puisse nuire à
Bradamante. La dame, qui venait avec la ferme intention de le frapper
sans pitié, ne peut se décider, quand elle est près de lui, à le jeter à
terre et à lui faire un tel outrage.
C’est ainsi que leurs lances à tous deux frappent dans le vide. C’est
bien assez qu’Amour joute contre l’un et l’autre, et leur perce le cœur
d’une lance amoureuse. La dame, ne pouvant se décider à déshonorer
Roger, tourne ailleurs la fureur qui lui brûle la poitrine. Elle
accomplit des exploits qui resteront fameux tant que le ciel tournera.
En quelques instants, avec cette lance d’or, elle jette par terre plus
de trois cents ennemis. Elle seule décide de la bataille; elle seule met
en fuite l’armée des Maures. Roger tourne d’un côté et d’autre, jusqu’à
ce qu’il ait pu l’aborder. Alors il lui dit: «--Je meurs si je ne te
parle. Hélas! que t’ai-je fait pour que tu doives me fuir? Écoute, de
par Dieu!--»
Comme aux tièdes haleines du vent du sud qui s’élève de la mer en chauds
effluves, on voit se fondre les neiges, les torrents et les glaces les
plus compactes, ainsi, à ces prières, à ces brèves plaintes, le cœur de
la sœur de Renaud, rendu par la colère plus dur que le marbre, redevient
soudain pitoyable et tendre.
Elle ne veut ou ne peut lui répondre; mais elle éperonne Rabican et le
fait sortir de la mêlée, après avoir fait de la main signe à Roger de la
suivre. Elle gagne, loin de la foule des combattants, un vallon où
s’étend une petite plaine, au milieu de laquelle est un bosquet de
cyprès qui semblent poussés d’une seule venue.
Dans ce bosquet s’élevait un grand mausolée en marbre blanc,
nouvellement construit; une courte inscription en vers indiquait, à qui
voulait en prendre connaissance, le nom de celui dont le mausolée
renfermait les restes. Mais, arrivée là, Bradamante ne me paraît pas
avoir l’esprit disposé à lire l’inscription. Roger avait poussé son
cheval derrière elle, de façon à arriver au bosquet presque en même
temps que la damoiselle.
Mais revenons à Marphise. Elle s’était remise en selle, et courait de
tous côtés pour retrouver la guerrière qui l’avait jetée à terre à la
première rencontre. Elle la voit sortir de la mêlée; elle voit Roger
partir avec elle, et elle les suit tous deux. Elle est loin de penser
que l’amour les réunit; elle croit, au contraire, qu’ils vont terminer
leur querelle par les armes.
Elle presse son cheval, suivant leurs traces, et arrive presque en même
temps qu’eux. Combien sa présence est importune à l’un et à l’autre,
ceux qui aiment peuvent se l’imaginer, sans que j’aie besoin de
l’écrire. Mais Bradamante en est plus particulièrement blessée. En
voyant celle qui est cause de tout son malheur, elle ne peut plus douter
que c’est l’amour qui la pousse à suivre Roger.
Elle traite de nouveau Roger de perfide: «--Traître,--dit-elle,--il ne
te suffisait pas que la renommée m’apprît ta trahison; il fallait que tu
m’en rendisses encore témoin! Je vois que ton unique désir est de
m’éloigner de toi. Afin de satisfaire ton vœu inique et parjure, je veux
bien mourir; mais je ferai en sorte que celle qui est cause de ma mort
meure avec moi.--»
Ce disant, et plus irritée qu’une vipère, elle s’élance contre Marphise.
Elle applique un tel coup de lance sur son bouclier, qu’elle la jette en
arrière à la renverse, de façon que son casque s’enfonce presque à
moitié dans la terre. On ne peut dire que Marphise ait été prise à
l’improviste; elle rassemble, au contraire, toutes ses forces pour
résister au choc; cependant elle est obligée de frapper la terre avec sa
tête.
La fille d’Aymon qui veut mourir, ou donner la mort à Marphise, est dans
une rage telle, qu’elle ne songe pas à la frapper de nouveau avec la
lance et à la jeter une fois de plus à terre. Elle veut trancher le col
de Marphise, pendant que celle-ci a la tête engagée jusqu’à moitié dans
le sable. Elle jette loin d’elle la lance d’or, tire son épée, et saute
à bas de son cheval.
Mais elle arrive trop tard. Marphise accourt déjà à sa rencontre,
remplie d’une telle rage de s’être vue, à la seconde épreuve, jeter sur
l’arène, qu’elle n’écoute pas les prières de Roger désespéré de tout
cela; la haine et la colère aveuglent tellement les deux guerrières,
qu’elles se livrent une bataille désespérée.
Elles en viennent bientôt à engager tellement leurs épées, grâce à la
grande fureur qui les enflamme, qu’elles ne peuvent plus avancer, et
qu’elles sont obligées de se prendre corps à corps. Elles laissent
tomber leurs épées, dont elles ne peuvent plus se servir, et cherchent à
se faire de nouvelles blessures. Roger les prie, les supplie toutes
deux; mais ses paroles obtiennent peu de succès.
Enfin, quand il voit que ses prières n’ont aucun résultat, il se décide
à les séparer de force. Il leur arrache le glaive des mains, et le jette
au pied d’un cyprès. Ne leur voyant plus d’armes avec lesquelles elles
puissent se blesser, il s’interpose de nouveau entre elles par ses
prières et ses menaces. Mais tout est vain; elles continuent la bataille
à coups de poings et à coups de pieds, à défaut d’autres armes.
Roger ne cesse de les supplier. Il les saisit tour à tour par les mains,
par les bras, et cherche à les séparer. A la fin Marphise tourne sa
colère contre lui. Marphise, qui tient tout le reste du monde en mépris,
ne se souvient plus de l’amitié que Roger lui porte; elle quitte
Bradamante, court prendre son épée, et s’attaque à Roger.
«--Tu agis comme un discourtois et comme un vilain, Roger, en venant
troubler le combat des autres; mais cette main t’en fera repentir; elle
peut suffire à vous vaincre tous les deux.--» Roger cherche, par de
douces paroles, à apaiser Marphise; mais elle est tellement animée
contre lui, que c’est temps perdu que de lui parler.
Roger tire à la fin son épée, car la colère commence aussi à lui faire
monter le sang à la tête. Je ne crois pas que jamais, à Athènes, à Rome,
ou en aucun autre lieu du monde, spectacle ait été plus agréable aux
assistants, que ne le fut celui-ci aux yeux de la jalouse Bradamante.
Elle contemplait d’un air joyeux cette nouvelle querelle qui lui
enlevait tous ses soupçons.
Elle avait ramassé son épée qui gisait à terre, et elle s’était rangée
de côté pour regarder la bataille. Il lui semblait voir en Roger le dieu
même de la guerre, tellement il déployait de force et d’adresse. Quant à
Marphise, si son adversaire ressemblait au dieu Mars, elle paraissait
une furie de l’enfer. La vérité est que le vaillant jouvenceau prenait
bien garde de ménager ses coups.
Il connaissait la trempe de son épée pour en avoir fait de nombreuses
expériences. Il savait que là où elle frappe, tout enchantement est
vain. Aussi faisait-il en sorte de ne pas frapper de la pointe ou de la
taille, mais toujours du plat de l’épée. Pendant un certain temps, Roger
observa cette précaution, mais il perdit enfin patience.
Marphise lui ayant porté un coup terrible, capable de lui fendre la
tête, Roger garantit son casque en levant son écu, et le coup tomba sur
l’aigle. Grâce à ce qu’il était enchanté, l’écu ne fut ni brisé, ni
fendu, mais Roger en eut le bras tout engourdi. S’il avait eu d’autres
armes que celles d’Hector, son bras eût été coupé net par ce coup
épouvantable,
Qui eut atteint ensuite la tête, ainsi que le voulait tout d’abord la
terrible donzelle. Roger, qui pouvait à peine remuer son bras gauche et
soutenir le poids de son bouclier, sentit tout sentiment de pitié
l’abandonner. Une flamme sembla briller dans ses yeux. Il porta de toute
sa force un coup de pointe. Si tu en avais été touchée, Marphise, mal
t’en serait advenu.
Je ne saurais bien vous dire comment cela se fit, mais l’épée alla
frapper un des cyprès qui s’élevaient en groupe serré près de là, et
s’enfonça de plus d’une palme dans le tronc de l’arbre. Au même moment,
la montagne et la plaine éprouvèrent une grande secousse, et du mausolée
qui s’élevait au milieu du bosquet, sortit une grande voix, plus forte
que celle d’aucun mortel.
La voix terrible cria: «--Il ne doit pas y avoir de querelle entre vous.
Il est injuste, il est inhumain que le frère donne la mort à sa sœur, ou
que la sœur tue son frère. O mon Roger, et toi, ma chère Marphise,
croyez à mes paroles qui ne sont point vaines! Vous fûtes conçus dans un
même sein, d’une même semence, et vous vîntes au monde le même jour.
«Vous fûtes conçus de Roger II. Votre mère fut Galacielle. Ses frères,
après avoir tué votre infortuné père, la firent abandonner en pleine mer
sur une mauvaise barque, afin de la noyer, sans pitié pour elle qui
était grosse de vous, et sans songer que vous étiez de leur race.
«Mais la Fortune qui vous avait désignés, bien que non encore nés, pour
de glorieuses entreprises, fit aborder la barque sur des rivages
inhabités. C’est là, qu’après vous avoir mis au monde, l’âme généreuse
de Galacielle retourna au paradis, selon la volonté de Dieu. Votre
destin voulut que je me trouvasse près de là.
«Je donnai à votre mère une sépulture honnête, telle qu’on pouvait en
donner sur une plage aussi déserte. Quant à vous, tendres orphelins, je
vous pris dans ma robe, et je vous emmenai avec moi sur le mont Carène.
Je fis sortir de la forêt, où elle abandonna ses petits, une lionne que
j’apprivoisai avec beaucoup de peine, et que je forçai à vous allaiter
tous les deux pendant dix et dix mois.
«Un jour que je m’étais éloigné de notre demeure pour visiter la contrée
d’alentour, survint une bande d’Arabes--il doit peut-être vous en
souvenir--qui vous surprirent sur la route, et t’enlevèrent, ô Marphise.
Ils ne purent en faire autant de Roger dont la fuite fut plus rapide. Ta
perte m’affligea profondément, et je veillai sur Roger avec plus de
soins encore.
«Tu sais, Roger, si, pendant qu’il vécut, ton maître Atlante sut te
garder. J’interrogeai pour toi les étoiles. J’appris d’elles que tu
devais mourir par trahison chez les chrétiens. Afin de conjurer cette
fatale destinée, je m’efforçai de te tenir éloigné de tous. Par la
suite, ne pouvant plus m’opposer à ta volonté, je tombai malade et je
mourus de douleur.
«Mais, avant de mourir, et connaissant, grâce à mes prévisions, que tu
devais combattre en ce lieu contre Marphise, je fis construire cette
tombe avec de lourds rochers par les esprits infernaux à mes ordres. Je
dis à Caron, que j’intimidai par mes cris: «--Je ne veux pas, une fois
que je serai mort, que tu m’arraches de ce tombeau, avant que Roger ne
soit venu y combattre avec sa sœur.--»
«Mon esprit vous a longtemps attendus sous ces beaux ombrages. Donc, ô
Bradamante, toi qui aimes notre Roger, ne sois plus jamais jalouse de
lui. Mais il est temps désormais que je quitte la lumière pour regagner
le ténébreux séjour.--» La voix se tut, et laissa Marphise, la fille
d’Aymon et Roger en un grand étonnement.
C’est avec une grande joie que Roger reconnaît Marphise pour sa sœur, et
que celle-ci le reconnaît à son tour. Ils se précipitent dans les bras
l’un de l’autre, sans que celle qui brûle d’amour pour Roger s’en
offense. Se rappelant divers épisodes de leur première jeunesse, ils
répètent à chaque instant: Je fis, je dis, je fus. Ces détails leur
prouvent d’une manière certaine que tout ce que leur a dit l’Esprit est
vrai.
Roger ne cache pas à sa sœur combien l’image de Bradamante est
profondément gravée en son cœur. Il raconte, avec des paroles émues, les
nombreuses obligations qu’il a envers elle; il ne s’arrête qu’après
avoir changé en grande amitié la haine qui les a jusque-là divisées.
Comme gage de paix, il les fait s’embrasser tendrement toutes deux.
Puis Marphise redemande quelle était la condition de son père; à quelle
famille il appartenait; quels étaient ceux qui l’avaient mis à mort, de
quelle manière, et si c’était en champs clos ou dans une bataille, au
milieu des escadrons en armes. Elle demanda le nom de celui qui avait
donné l’ordre de noyer sa malheureuse mère; car, si elle l’avait déjà
entendu dans son enfance, elle en avait à peu près perdu le souvenir.
Roger commence par lui apprendre qu’ils descendaient des Troyens par
Hector; il lui raconte qu’après qu’Astyanax eut échappé aux mains
d’Ulysse et aux embûches qui lui avaient été tendues, en laissant à sa
place un enfant du même âge que lui, il s’éloigna du pays où on le
retenait prisonnier, et qu’après avoir longtemps erré sur mer, il vint
en Sicile où il fit la conquête de Messine.
Ses descendants partirent du phare qui s’élève auprès de cette ville,
pour se rendre maîtres de la Calabre, et, plus tard, ils allèrent
s’établir dans la cité de Mars. Plus d’un empereur, plus d’un roi
illustre, issu de leur sang, régna à Rome et ailleurs, depuis Constance
et Constantin jusqu’au roi Charles, fils de Pépin.
«--Roger Ier, Jeanbaron, Beuves, Raimbaud, Roger II qui fut, comme tu as
pu l’entendre dire par Atlante, l’époux de notre mère, appartinrent à
notre illustre race, dont tu verras les exploits célébrés par l’histoire
dans le monde entier.--» Roger poursuit en racontant comment le roi
Agolant vint en France avec Almont et le père d’Agramant.
Et comment il mena avec lui une damoiselle, qui était sa fille, d’une
vaillance telle, qu’elle jeta hors de selle un grand nombre de paladins.
Étant devenue amoureuse de Roger, elle désobéit à son père pour suivre
l’objet de son amour. Elle se fit baptiser et devint l’épouse de Roger.
Il dit comment le traître Beltram brûla d’un amour incestueux pour sa
belle-sœur.
Et qu’il trahit sa patrie, son père et ses deux frères, dans l’espérance
d’obtenir Galacielle; comment il ouvrit les portes de Risa aux ennemis,
et quelles cruautés y commirent ceux-ci; comment Agolant et ses fils
cruels et félons s’emparèrent de Galacielle qui était enceinte de six
mois, et comment ils l’abandonnèrent dans une barque sans gouvernail, en
plein hiver et par une horrible tempête.
Marphise, le front calme et les yeux fixés sur son frère, écoutait
attentivement le récit qu’il lui faisait. Elle se réjouissait de
descendre d’une si belle source d’où découlaient de si clairs ruisseaux.
Elle savait que les deux maisons de Mongrane et de Clermont en
descendaient aussi, et que ces deux maisons brillaient au monde, depuis
la plus haute antiquité, d’un éclat sans pareil, et avaient fourni un
grand nombre d’hommes illustres.
Quand son frère en vint à lui dire que le père, l’aïeul et l’oncle
d’Agramant avaient fait périr Roger par trahison, et qu’ils avaient
exposé sa femme sur mer, elle ne put s’empêcher de l’interrompre et de
lui dire: «--Mon frère, avec ta permission, tu as eu bien tort de ne
point venger la mort de ton père.
«Si tu ne pouvais te baigner dans le sang d’Almonte et de Trojan, morts
déjà depuis longtemps, tu devais te venger sur leurs fils. Pourquoi, toi
vivant, Agramant vit-il encore? C’est là une tache que tu devrais avoir
sans cesse devant les yeux, à savoir qu’après tant d’offenses, non
seulement tu n’as pas mis ce roi à mort, mais que tu vis à sa solde, au
milieu de sa cour.
«Je fais serment à Dieu--car je veux adorer le vrai Christ qu’adora mon
père--de ne plus quitter cette armure, avant d’avoir vengé Roger et ma
mère. Ce sera une douleur pour moi si je te vois plus longtemps parmi
les escadrons du roi Agramant, ou d’un autre seigneur maure, si ce n’est
les armes à la main pour leur grand dam.--»
Oh! comme à ces paroles la belle Bradamante relève la tête; comme elle
s’en réjouit! Elle engage Roger à faire ce que Marphise vient de lui
dire. Qu’il vienne trouver Charles, qu’il se fasse connaître à
l’empereur qui honore, estime et révère la mémoire illustre de son père
Roger, et qui l’appelle encore le guerrier sans pareil!
Roger lui répond doucement qu’il aurait dû agir tout d’abord ainsi; mais
qu’alors il ne connaissait point ce qu’il avait appris par la suite mais
trop tard; que c’est Agramant qui lui a ceint l’épée au côté, et qu’en
lui donnant la mort, il se rendrait coupable de trahison, puisqu’il l’a
accepté pour son seigneur.
Comme il l’a déjà promis à Bradamante, il promet à sa sœur de saisir, de
faire naître toutes les occasions de s’en séparer avec honneur. S’il ne
l’a point déjà fait, la faute n’en est pas à lui, mais au roi de
Tartarie qui, dans le combat qu’ils ont eu ensemble, l’a mis dans l’état
qu’elle doit savoir.
Marphise qui chaque jour était venue le voir quand il gardait le lit,
pouvait en témoigner mieux que tout autre. Les deux illustres guerrières
s’intretinrent longtemps sur ce sujet; elles finirent par décider que
Roger devait rejoindre la bannière de son seigneur, jusqu’à ce qu’il
trouvât l’occasion de passer honorablement dans le camp de Charles.
«--Laisse-le donc aller--disait Marphise à Bradamante--et ne crains
rien. D’ici à peu de jours, je m’arrangerai bien de façon qu’il n’ait
plus Agramant pour maître.--» Ainsi elle dit, mais elle ne leur révéla
point ce qu’elle méditait au fond du cœur. Enfin Roger, après avoir pris
congé d’elles, tournait bride afin d’aller rejoindre son roi,
Lorsqu’une plainte, s’élevant des vallées voisines, vint attirer toute
leur attention. Inclinant l’oreille, ils crurent reconnaître une voix de
femme qui poussait des gémissements. Mais j’entends terminer ici ce
chant, et il faut bien que vous vous contentiez de ce que je veux; je
promets du reste de vous dire des choses plus intéressantes encore, si
vous venez m’écouter dans l’autre chant.