ARGUMENT.--Funestes effets de la jalousie.--Combat de Renaud et de
Guidon le Sauvage. Ce dernier est reconnu et se joint à la troupe des
guerriers de Montauban qui, réunis aux forces dont dispose Charles, fait
un grand carnage des Maures.--Brandimart va avec Fleur-de-Lys sur les
traces de Roland, et arrive au petit pont construit par Rodomont dont il
devient prisonnier.--L’armée des Sarrasins se retire à Arles.
Quel état serait plus doux, plus agréable que celui d’un cœur amoureux;
quelle vie serait plus heureuse, plus fortunée que celle que l’on
passerait en servage d’amour, si l’homme n’était sans cesse tourmenté de
ce soupçon funeste, de cette crainte, de ce martyre, de cette frénésie,
de cette rage qu’on appelle jalousie?
Cependant, quelle que soit l’amertume qui se glisse dans cette
suavissime douceur, elle ne fait qu’augmenter la force ou aiguiser la
finesse de l’amour. La soif fait paraître l’eau bonne et savoureuse, et
c’est grâce à la faim que l’on apprécie les aliments. Celui-là ne
connaît point la paix et en ignore le prix, qui n’a pas d’abord éprouvé
ce que c’est que la guerre.
On supporte paisiblement de ne point voir avec les yeux ce que le cœur
voit toujours; plus on reste éloigné de ce qu’on aime, plus le retour,
quand il s’effectue, apporte de soulagement. Servir sans récompense se
peut accepter, pourvu que l’espérance ne soit pas morte, car le prix
d’un fidèle servage finit toujours par venir, quelque tard qu’il vienne.
Le souvenir des dédains, des refus, et finalement de tous les martyres,
de toutes les peines d’amour, fait que l’on goûte mieux un plaisir quand
il arrive. Mais si cette infernale peste vient à infester un esprit
malade, elle l’affaiblit et l’empoisonne au point que, s’il survient par
la suite une occasion de joie et d’allégresse, l’amant n’en a plus
souci, et ne l’apprécie pas.
Voilà la plaie cruelle, empoisonnée, que ne peuvent guérir ni les
liqueurs ni les drogues, ni les grimoires, ni les inventions des
sorcières, ni la longue observation des astres bienfaisants, ni tout
l’art magique dont Zoroastre est l’inventeur. Voilà la plaie qui fait
plus souffrir que toute autre douleur, et qui conduit l’homme au
désespoir et à la mort.
O plaie incurable qui s’attache aussi facilement au cœur d’un amant sur
un faux que sur un vrai soupçon! Plaie qui accable si cruellement
l’homme, qu’elle lui offusque la raison et l’intelligence, et le rend si
dissemblable à ce qu’il était auparavant! ô jalousie inique, comme tu
as, bien à tort, enlevé toute joie à Bradamante!
Je ne parle pas de l’impression amère que le récit d’Hippalque et de son
frère lui avait laissée au cœur, mais d’une nouvelle aussi cruelle que
fausse qui lui avait été annoncée quelques jours plus tard, et en
comparaison de laquelle les autres n’étaient rien. Je vous la dirai,
mais après quelque digression. J’ai à vous parler auparavant de Renaud
qui se dirige vers Paris avec les siens.
Le jour suivant, vers le soir, ils rencontrèrent un chevalier qui avait
une dame à ses côtés. Son écu et sa soubreveste étaient entièrement
noirs et coupés seulement par une bande blanche. Ce chevalier défia au
combat Richardet qui marchait le premier, et qui avait l’air d’un franc
guerrier. Celui-ci, qui ne refusa jamais pareille proposition, tourna
bride et prit du champ.
Sans dire un mot, sans plus se demander qui ils étaient, ils coururent à
la rencontre l’un de l’autre. Renaud et les autres chevaliers
s’arrêtèrent pour voir le résultat de la joute. «--En voilà un--se
disait à part lui Richardet--qui va tout à l’heure se trouver par terre,
si je le frappe bien à l’endroit où je le vise.--» Mais il arriva tout
le contraire de ce qu’il pensait,
Car le chevalier inconnu lui porta, au-dessous de la visière, un coup
tel qu’il l’enleva de selle et le jeta à plus de deux longueurs de lance
loin de son destrier. Alard, qui voulut aussitôt le venger, se retrouva
en un instant à ses côtés, étourdi et contusionné, tellement fort fut le
coup qui rompit son écu.
Guichard, voyant les deux frères à terre, mit sur-le-champ sa lance en
arrêt, bien que Renaud lui criât: «--Attends, attends.--» Mais Renaud
n’avait pas encore son casque attaché sur la tête, de sorte que Guichard
eut le temps de courir à la rencontre du chevalier. Mais il ne sut pas
mieux se tenir que les autres, et en un clin d’œil il se retrouva par
terre.
Richard, Vivien et Maugis se disputaient déjà à qui jouterait le
premier. Mais Renaud, ayant fini de s’armer, mit fin à leur contestation
en disant: «--Il est temps d’arriver à Paris, et ce serait nous retarder
trop que de vouloir attendre que chacun de vous fût abattu l’un après
l’autre.--»
Il dit cela entre ses dents et de façon à n’être pas entendu, parce que
c’eût été pour les autres une injure et une honte. Les deux adversaires
avaient déjà pris du champ et s’en revenaient avec impétuosité l’un sur
l’autre. Renaud ne fut point jeté à terre, car il valait à lui seul tous
ses compagnons. Les lances se brisèrent comme du verre, mais les
cavaliers ne reculèrent pas d’une ligne.
Les deux chevaux se heurtèrent avec une telle force que leur croupe alla
toucher le sol. Bayard se releva aussitôt, et c’est à peine s’il
interrompit sa course. L’autre tomba si malencontreusement, qu’il se
rompit l’épaule et les reins. Le chevalier, voyant son destrier mort,
abandonna les étriers, et se retrouva en un instant sur pied.
Il dit au fils d’Aymon, qui s’en revenait vers lui la main vide:
«--Seigneur, ce serait manquer à mon devoir que de laisser sans
vengeance la mort du bon destrier dont tu viens de me priver, et qui me
fut cher tant qu’il vécut. Viens-t’en donc, et fais de ton mieux, car il
faut qu’il y ait bataille entre nous.--»
Renaud lui dit: «--Si c’est à cause du destrier mort, et non pour autre
chose, que nous devons nous livrer bataille, je te donnerai un des
miens, et sois assuré qu’il ne vaut pas moins que le tien.--» L’autre
reprit: «--Tu te trompes, si tu crois que je manque de destrier. Mais
puisque tu ne comprends pas ce que je veux, je t’expliquerai plus
clairement la chose.
«Je veux dire que je croirais commettre une faute en ne t’éprouvant pas
aussi à l’épée, et en ne cherchant à savoir si, dans cette nouvelle
joute, tu es mon égal, ou si tu vaux mieux ou moins que moi. Donc, comme
il te plaira, descends ou reste à cheval. Pourvu que tu ne tiennes pas
tes mains inoccupées, je suis content de te donner tout l’avantage,
tellement je désire t’éprouver à l’épée.--»
Renaud ne le fit pas attendre longtemps, et dit: «--Je te promets la
bataille, puisque tu es si ardent; et pour que tu n’aies point soupçon
au sujet des gens qui m’accompagnent, ils continueront leur route
jusqu’à ce que je les rejoigne. Il ne restera avec moi qu’un valet pour
tenir mon cheval.--» Là-dessus, il ordonna à ses compagnons de s’en
aller.
La courtoisie du vaillant paladin fut fort appréciée par le chevalier
étranger. Renaud mit pied à terre et remit les rênes de son destrier
Bayard aux mains du valet. Puis, lorsqu’il ne vit plus son étendard qui
était déjà bien loin, il embrassa son écu, saisit son glaive redoutable,
et défia le chevalier au combat.
Alors commença une bataille telle qu’on n’en vit jamais de plus fière.
Chacun des chevaliers ne pensait pas que son adversaire fût de force à
lui résister longtemps. Mais quand à l’épreuve ils virent que des deux
côtés les forces étaient bien égales, ils comprirent que ni l’un ni
l’autre n’avaient à se réjouir ou à s’attrister. Mettant l’orgueil et la
colère de côté, tous deux déploient toute leur habileté pour obtenir
l’avantage.
Leurs coups, implacables et féroces, remplissent tous les environs d’un
bruit horrible, soit qu’ils tombent sur les boucliers, sur les cuirasses
ou sur les cottes de mailles. Sous peine de laisser l’adversaire prendre
l’avantage, l’un et l’autre doivent s’étudier à bien parer plutôt qu’à
attaquer, car la première faute commise pouvait entraîner un éternel
dommage.
L’assaut dura une heure, et plus de la moitié de l’heure suivante. Déjà
le soleil se cachait sous l’onde, et les ténèbres étendaient leur filet
jusqu’aux extrémités de l’horizon, sans que les combattants eussent pris
le moindre repos, ni interrompu leurs coups furibonds. Cependant, ils
n’étaient excités au combat ni par la colère ni par la haine, mais
seulement par le point d’honneur.
Entre temps, Renaud songeait que le chevalier inconnu possédait une
telle force que non seulement il aurait peine à se tirer de ses mains
sain et sauf, mais qu’il courait grand danger de mort. Il en avait déjà
été si fortement travaillé et si échauffé, que la sueur lui coulait du
front, et qu’il commençait à douter de l’issue du combat. Il y aurait
volontiers mis fin, si son honneur eût été sauvegardé.
De son côté, le chevalier étranger--qui ne savait également pas que
c’était le seigneur de Montauban, ce guerrier si fameux dans toute la
chevalerie, contre lequel il avait été amené à lutter l’épée à la main
avec si peu d’animosité--était certain que les armes ne pouvaient lui
donner la preuve d’un homme plus excellent.
Il aurait voulu ne pas avoir entrepris de venger la mort de son cheval,
et, s’il avait pu le faire sans encourir de blâme, il se serait
volontiers retiré de cette périlleuse bataille. La nuit était déjà si
obscure et si épaisse, que presque tous les coups portaient dans le
vide. Ils ne pouvaient attaquer et encore moins parer, car c’est à peine
s’ils voyaient leurs épées dans leur mains.
Le sire de Montauban fut le premier à dire que la bataille ne pouvait se
continuer ainsi dans l’obscurité, et qu’il valait mieux la remettre
jusqu’à ce que le paresseux Arthur eût accompli son évolution
terrestre[9]. En attendant, son adversaire peut venir sous sa tente où
il ne sera pas moins en sûreté, ni moins bien servi et honoré qu’en
aucun autre lieu.
Renaud n’a pas besoin de prier beaucoup le courtois chevalier, pour que
ce dernier accepte son invitation; ils s’en vont donc ensemble à
l’endroit où le pennon de Montauban s’était arrêté en un lieu sûr.
Renaud, cependant, ôtant des mains de son écuyer un beau cheval, bien
harnaché et bon pour le combat à la lance et à l’épée, en a fait don au
chevalier.
C’est alors que le guerrier étranger apprit qu’il marchait à côté de
Renaud, car, avant d’arriver à la tente, celui-ci s’était, par hasard,
nommé lui-même. Et comme ils étaient frères, il se sentit le cœur
doucement remué d’une pieuse affection, et se mit à pleurer de joie et
de tendresse.
Ce guerrier était Guidon le sauvage, qui, en compagnie de Marphise, de
Sansonnet et des fils d’Olivier, avait naguère longtemps voyagé sur mer,
comme je vous l’ai dit. Le félon Pinabel, en le faisant prisonnier et en
le retenant ensuite conformément à la honteuse loi qu’il avait établie,
l’avait empêché de revoir plus tôt sa famille.
Guidon, en apprenant que c’était là ce Renaud, fameux parmi tous les
chevaliers, et qu’il avait toujours plus désiré voir qu’un aveugle ne
désire recouvrer la lumière du jour qu’il a perdue, s’écria plein de
joie: «--O mon seigneur, quelle fatalité m’a conduit à vous combattre,
vous que depuis longtemps j’aime et j’honore par-dessus tout en ce
monde!
«Constance me donna le jour sur les rivages extrêmes du pont Euxin. Je
suis Guidon, conçu, comme vous, de l’illustre semence du généreux Aimon.
C’est le désir de vous voir, vous et tous les nôtres, qui m’a fourni
l’occasion de venir ici. Et, lorsque mon vœu le plus cher est de vous
honorer, il se trouve que j’en suis venu à vous faire injure!
«Mais excusez l’erreur qui a fait que je ne vous ai point reconnu, vous
ni vos autres compagnons; pour la racheter, si faire se peut, dites-moi
ce que je dois faire; je ne reculerai devant rien.--» Après qu’ils se
furent plusieurs fois embrassés, Renaud lui répondit: «--Qu’il ne vous
reste souci de vous excuser envers moi de cette bataille.
«Pour témoigner que vous êtes véritablement un rameau de notre antique
souche, vous ne pouviez pas donner de meilleure preuve que la grande
vaillance que nous avons éprouvée en vous. Si vos actes avaient été plus
pacifiques, et plus calmes, nous vous aurions cru avec plus de peine,
car le daim n’engendre pas le lion, ni la colombe l’aigle ou le
faucon.--»
Tout en raisonnant ainsi, ils ne laissaient pas de poursuivre leur
route, de sorte qu’ils arrivèrent vers les tentes. Là, le brave Renaud
apprit à ses compagnons que le chevalier était Guidon, qu’ils avaient
tant désiré voir, et qu’ils avaient si longtemps attendu. Cette nouvelle
remplit tout le monde de joie, et tous déclarèrent qu’il ressemblait à
son père.
Je ne dirai pas l’accueil que lui firent Alard, Richardet et les autres
deux, non plus que celui qu’il reçut de Vivian, d’Aldigier, de Maugis,
ses cousins. Ce fut entre chaque chevalier et lui un échange
d’affectueuse courtoisie, et je conclurai simplement en disant que sa
venue fut bien vue de tous.
L’arrivée de Guidon aurait été de tout temps chère à ses frères, mais
elle leur fut surtout agréable en ce moment où, plus que jamais, ils en
avaient besoin. Dès que le soleil eut émergé ses rayons lumineux hors
des vagues de l’Océan, Guidon partit sous la bannière de ses frères et
de ses parents, dont il augmenta la troupe.
Ils marchèrent de telle sorte qu’en deux jours ils arrivèrent sur les
rives de la Seine, à moins de dix milles des portes assiégées de Paris.
Là, ils retrouvèrent par un heureux hasard Griffon et Aquilant, les deux
guerriers à la redoutable armure: Griffon le blanc et Aquilant le noir,
que Gismonde conçut d’Olivier.
Ils causaient avec une damoiselle dont l’apparence annonçait la haute
condition, et dont la robe blanche était ornée d’une broderie d’or. Elle
était très belle et d’un aspect fort agréable, bien qu’elle parût triste
et larmoyante. Elle semblait, par ses gestes et sa contenance, parler de
choses fort importantes.
Quand il fut près d’eux, Guidon reconnut les deux chevaliers, et dit à
Renaud: «--En voici deux que peu de guerriers dépassent en vaillance.
S’ils viennent avec nous au secours de Charles, les Sarrasins ne
résisteront pas.--» Renaud confirma les dires de Guidon, en assurant que
l’un et l’autre étaient des guerriers accomplis.
Lui aussi les avait reconnus à leurs armes habituelles. L’un était
revêtu d’une armure toute noire, l’autre d’une armure toute blanche;
tous deux portaient par-dessus de riches ornements. De leur côté, les
deux frères reconnurent et saluèrent Guidon, Renaud et ses frères. Ils
embrassèrent Renaud comme un ami, car ils avaient depuis longtemps
oublié leur ancienne haine.
Ils avaient, pendant un certain temps, été en grande contestation avec
Renaud, à cause de Truffaldin; mais ce serait trop long à vous raconter.
Oubliant toute colère, ils s’embrassèrent tous avec une affection
fraternelle. Renaud se retourna ensuite vers Sansonnet qui avait un peu
plus tardé que les autres à venir, et le reçut avec les honneurs qui lui
étaient dus, dès qu’il fut instruit de sa grande valeur.
Dès que la damoiselle eut vu Renaud de plus près et l’eut reconnu--car
elle connaissait tous les paladins--elle lui apprit une nouvelle qui la
tourmentait beaucoup. Elle commença ainsi: «--Seigneur, ton cousin,
auquel l’Église et l’Empire doivent tant, Roland, autrefois si sage et
si honoré, est devenu fou et s’en va errant à travers le monde.
«D’où lui est venu un tel malheur, je ne saurais te le dire. J’ai vu son
épée et ses autres armes qu’il avait jetées par les champs. Je les ai vu
ramasser de côté et d’autre par un chevalier pieux et courtois qui les
suspendit comme un trophée glorieux aux branches d’un arbuste.
«Mais, le jour même, l’épée fut enlevée par le fils d’Agrican. Tu peux
penser quelle perte c’est pour la chrétienté que Durandal soit encore
une fois retombée au pouvoir des païens. Bride-d’Or, qui errait en
liberté autour des armes de son maître, a été pris aussi par le
Sarrasin.
«Il y a peu de jours, j’ai vu Roland, sans vergogne et privé de sa
raison, courir nu en poussant des cris et des hurlements épouvantables.
En somme, il est complètement fou. Et je ne l’aurais pas cru, si je
n’avais vu de mes yeux un spectacle aussi déplorable et aussi cruel.--»
Puis elle lui raconta comment elle avait vu Roland tomber du haut du
pont dans sa lutte corps à corps avec Rodomont.
«--A tous ceux que je ne crois pas être ennemis de Roland, je raconte
cela--ajouta-t-elle--dans l’espoir que, parmi les nombreux chevaliers
auxquels j’en parle, il s’en trouvera un qui, ému de pitié pour une
situation si étrange et si fâcheuse, essaiera de ramener le comte à
Paris ou dans tout autre lieu ami, afin qu’on lui guérisse le cerveau.
Si Brandimart le savait, je suis bien sûre qu’il ferait tout son
possible pour cela.--»
Cette damoiselle était la belle Fleur-de-Lys que Brandimart aimait plus
que lui-même. Elle venait à Paris pour le retrouver. Elle raconta encore
qu’une grande querelle avait éclaté entre le roi de Séricane et le roi
de Tartarie pour la possession de l’épée; qu’elle était restée à
Mandricard dont elle avait par la suite causé la mort, puis qu’enfin
elle appartenait actuellement à Gradasse.
Renaud ne cesse de gémir et de se lamenter sur une aussi étrange et
aussi malheureuse aventure. Il sent son cœur s’attendrir à ce récit,
comme la glace fond au soleil. Il prend en lui-même la résolution
immuable de chercher Roland où qu’il soit. Il espère, quand il l’aura
retrouvé, qu’il pourra le guérir de cette rage.
Mais comme, soit volonté du ciel soit hasard, il a pu réunir une troupe
de chevaliers illustres, il veut tout d’abord mettre les Sarrasins en
fuite, et délivrer les remparts de Paris. Toutefois il lui paraît
avantageux de différer l’attaque jusqu’à ce que la nuit soit devenue
tout à fait obscure, entre la troisième et la quatrième vigile, alors
que l’eau du Léthé aura répandu le sommeil sur la terre.
Il logea les siens au milieu d’un bois, et les y laissa reposer pendant
tout le jour. Mais quand le soleil, laissant le monde plongé dans les
ténèbres, fut retourné vers son antique nourrice, et que les ourses, le
capricorne, les serpents et les autres bêtes, qui jusque-là s’étaient
tenues cachées à cause de la lumière trop éclatante du jour, eurent
illuminé le ciel, Renaud fit avancer sa troupe taciturne.
Accompagné de Griffon, d’Aquilant, de Vivien, d’Alard, de Guidon, de
Sansonnet et des autres, il marche à pas mesurés, et sans prononcer une
parole, pendant un mille, jusqu’à ce qu’il rencontre l’avant-garde
d’Agramant, qu’il trouve endormie. Il tue tout, sans faire un
prisonnier. De là, il pénètre au cœur de l’armée maure, sans avoir été
vu ni entendu.
A peine arrivé dans le camp des infidèles, Renaud tombe à l’improviste
sur la garde dont il fait un tel carnage que pas un homme n’échappe à la
mort. Cette première troupe exterminée, les Sarrasins n’ont plus la
partie belle, car, pleins de sommeil, inertes et effarés, ils ne peuvent
faire que peu de résistance à de tels guerriers.
Pour augmenter l’épouvante des Sarrasins, Renaud, dès le commencement de
l’attaque, fait soudain souffler dans les trompes et les cornets, et
crier à haute voix son nom. Il éperonne Bayard qui n’est pas lent à lui
obéir; d’un bond, il franchit la barrière élevée, renverse les
cavaliers, foule aux pieds les fantassins, et abat les baraques et les
tentes.
Les plus hardis, parmi les païens, s’arrachent les cheveux quand ils
entendent résonner dans les airs les noms redoutés de Renaud et
Montauban. Les Espagnols fuient pêle-mêle avec les Africains, sans
perdre de temps à charger les bêtes de somme. Aucun n’est d’avis
d’attendre une telle furie dont ils ont déjà, à leur grand dam, éprouvé
les effets.
Guidon suit Renaud et ne fait pas moins que lui. Les deux fils d’Olivier
les imitent, ainsi qu’Alard, Richardet et les deux autres frères.
Sansonnet s’ouvre un chemin avec son épée. Aldigier et Vivien font
éprouver leur vaillance à bon nombre d’ennemis. Tous ceux qui suivent
l’étendard de Clermont se conduisent en vaillants guerriers.
Renaud avait avec lui sept cents combattants, venus de Montauban et des
pays d’alentour, habitués à braver sous les armes le froid et le chaud,
et non moins redoutables que les Mirmidons d’Achille. Chacun était si
solide à la besogne, que cent d’entre eux n’auraient pas reculé devant
mille adversaires. Beaucoup l’emportaient sur les plus fameux guerriers.
Et bien que Renaud ne fût pas riche, bien qu’il n’eût ni cités ni
trésors, il se les attachait tellement par ses bonnes paroles et ses
bons traitements, partageant toujours avec eux ce qu’il possédait, que
pas un d’eux ne consentit jamais à servir un autre maître, même pour une
paye plus forte. Il fallait une bien grande nécessité pour qu’ils
consentissent à quitter Montauban.
Afin de porter à Charlemagne un secours plus efficace, Renaud avait
laissé son château sous la garde de peu de monde. A peine sa bannière,
cette bannière dont je raconte la gloire, fut-elle arrivée parmi les
Africains, qu’elle en fit un carnage pareil à celui que fait le loup
féroce au milieu des troupeaux laineux du Galèse, au pays de Phalante,
ou le lion parmi les troupeaux de chèvres barbues des bords du Cyniphe.
Charles, qui avait été avisé par Renaud de son arrivée aux environs de
Paris, et de son intention d’assaillir pendant la nuit le camp des
Sarrasins, se tenait en armes et prêt à combattre. Quand il jugea qu’il
était temps, il vint en aide à Renaud avec ses paladins, auxquels
s’était joint le fils du riche Monodant, le fidèle et sage amant de
Fleur-de-Lys.
Celui qu’elle avait pendant tant de jours, et par de si longs chemins,
cherché en vain dans toute la France, elle le reconnut de loin aux
insignes qu’il avait l’habitude de porter. Dès que Brandimart la vit, il
abandonna le champ de bataille, et tout entier revenu à des sentiments
plus humains, il courut l’embrasser. Plein d’amour, il lui donna mille
baisers, ou peu s’en fallut.
Les chevaliers de cette antique époque avaient grande confiance en leurs
dames et en leurs damoiselles. Ils les laissaient aller sans escorte par
monts et par vaux dans des contrées étrangères; et, au retour, ils les
tenaient pour bonnes et belles, sans que jamais le soupçon vînt les
saisir. Fleur-de-Lys raconta sur-le-champ à son amant que le seigneur
d’Anglante était devenu fou.
Brandimart aurait eu peine à croire d’une autre bouche une si étrange et
si fâcheuse nouvelle; mais il la crut, venant de la belle Fleur-de-Lys
qui lui avait déjà fait croire des choses bien plus fortes. Elle ajouta
qu’elle l’avait non pas entendu dire, mais qu’elle l’avait vu de ses
propres yeux, et qu’elle connaissait Roland de longue date et mieux que
tout autre; et elle dit où et quand.
Elle lui rapporta la scène dont elle avait été témoin sur le pont
dangereux, dont Rodomont disputait le passage à tous les chevaliers,
afin de leur enlever leur soubreveste et leurs armes pour servir
d’ornement à un riche sépulcre. Elle lui dit qu’elle avait vu Roland
furieux se livrer en cet endroit à des actes horribles et terrifiants,
et comment il avait jeté le païen dans le fleuve, au risque de s’y noyer
lui-même.
Brandimart qui aimait le comte autant qu’on peut aimer un compagnon, un
frère ou un fils, résolut d’aller à sa recherche et de ne reculer devant
aucune fatigue, aucun danger, pour essayer de le guérir de sa fureur,
soit avec le concours d’un médecin, soit à l’aide d’enchantements. Comme
il se trouvait en selle, tout armé, il se mit sur-le-champ en route avec
sa belle dame.
Tous deux se dirigèrent vers le lieu où la dame avait vu le comte. De
journée en journée, ils arrivèrent au pont que gardait le roi d’Alger.
La sentinelle avertit Rodomont dont les écuyers apprêtèrent aussitôt les
armes et le cheval, et qui se trouva tout prêt à combattre quand
Brandimart voulut tenter le passage.
D’un ton qui dénotait sa fureur, le Sarrasin cria à Brandimart: «--Qui
que tu sois, toi qu’une erreur de chemin ou ta propre folie amène ici,
descends de cheval et dépouille-toi de tes armes, et fais-en hommage à
ce grand sépulcre, avant que je ne te tue et que je ne t’offre comme
victime expiatoire aux ombres qu’il renferme. Si tu refuses, je te
tuerai tout de même, et je ne t’en aurai aucun gré.--»
Brandimart ne voulut pas répondre à cette sommation altière autrement
qu’avec la lance. Il éperonne Batolde, son gentil destrier, et s’élance
contre son adversaire avec une impétuosité telle qu’il fit bien voir
qu’en fait de courage, il pouvait être comparé à n’importe quel
chevalier du monde. Quant à Rodomont, mettant sa lance en arrêt, il
galope à toute bride sur le pont étroit.
Son destrier, qui avait l’habitude de ce chemin difficile sur lequel il
avait déjà fait souvent tomber plus d’un cavalier, accourait avec
assurance à la rencontre. L’autre, effrayé par cette course
inaccoutumée, s’avançait hésitant et timide. Le pont tremblait sous
leurs pieds et semblait près de s’écrouler dans l’eau, outre qu’il était
fort étroit et sans parapet.
Les chevaliers, tous deux maîtres en l’art de jouter, avaient des lances
grosses comme des madriers et telles encore qu’elles étaient dans leurs
écorces sylvestres. Ils s’en portèrent des coups si terribles, qu’il ne
servit à rien à leurs coursiers d’être vigoureux et lestes. Tous les
deux furent renversés sur le pont, ainsi que leurs maîtres, ne formant
qu’un tas.
Pressés par les éperons, ils voulurent se relever immédiatement, mais le
pont était si étroit, qu’ils ne trouvèrent pas où poser un pied ferme.
Tous deux, par une égale fatalité, tombèrent dans l’eau. Leur chute
produisit un bruit effroyable qui monta jusqu’au ciel, pareil à celui
que fit en tombant dans notre fleuve celui qui sut si mal diriger le
char du soleil.
Les deux chevaux, chargés du poids de leurs cavaliers, qui étaient
restés fermes en selle, allèrent voir au fond de la rivière si quelque
belle nymphe n’y était pas cachée. Ce n’est pas le premier, ni le second
saut que le païen fait avec son audacieux destrier, du haut du pont dans
l’eau. Il connaît fort bien, par conséquent, le fond du fleuve.
Il sait les endroits où le fond est ferme et où il est vaseux, où l’eau
est basse et où elle est profonde. Il a bientôt la tête, la poitrine et
la ceinture hors de l’eau et peut attaquer Brandimart avec un grand
avantage. Brandimart était tombé au beau milieu du courant; son
destrier, enfoncé dans le sable qui formait le fond, ne pouvait plus
s’en retirer, et tous deux risquaient de se noyer.
L’eau, soulevée par la chute, les eut bientôt culbutés et les entraîna à
l’endroit le plus profond. Brandimart était dessous et le destrier
dessus. Fleur-de-Lys, restée sur le pont, presque morte d’épouvante,
pleure et adresse au vainqueur ses vœux et ses supplications: «--Ah!
Rodomont, par celle que tu révères dans sa tombe, ne sois pas si cruel
que de laisser noyer un tel chevalier!
«Ah! seigneur plein de courtoisie, si tu as jamais aimé, aie pitié de
moi, car je l’aime. Qu’il te suffise, au nom de Dieu, de le faire
prisonnier et d’orner ton monument de cette nouvelle dépouille. Parmi
toutes celles que tu as gagnées, celle-ci sera la plus belle et la plus
glorieuse.--» Elle sut si bien dire, qu’elle émut le roi païen, quelque
cruel qu’il fût.
Et elle fit si bien, qu’il se hâta de porter secours à son amant;
celui-ci était retenu sous l’eau par son destrier et était sur le point
de perdre la vie, ayant bu beaucoup d’eau sans la moindre soif.
Toutefois, Rodomont ne le tira d’embarras qu’après lui avoir pris son
épée et son casque. Il le sortit ensuite de l’eau, et le fit transporter
dans la tour, où se trouvaient déjà beaucoup d’autres prisonniers.
La dame sentit toute sa joie tomber, quand elle vit son amant s’en aller
prisonnier. Cependant, elle préférait cela à le voir périr dans le
fleuve. Elle s’adressait à elle-même toute sorte de reproches. C’était
elle en effet qui avait fait venir son amant en lui racontant qu’elle
avait reconnu le comte sur le pont si dangereux.
Enfin elle part, ayant déjà conçu la pensée de mener en ces lieux le
paladin Renaud, ou Guidon le sauvage, ou Sansonnet, ou tout autre
chevalier illustre de la cour du fils de Pépin, capable de lutter avec
le Sarrasin sur la terre et sur l’eau. Elle espère que ce nouveau
champion sera sinon plus fort, du moins plus heureux que son cher
Brandimart.
Elle marche pendant plusieurs jours avant de rencontrer un chevalier tel
qu’elle le voulait pour combattre contre le Sarrasin et délivrer son
amant. Après avoir longtemps cherché quelqu’un qui convînt à cette
besogne, elle rencontra un chevalier à la soubreveste riche et ornée,
toute brodée de troncs de cyprès.
Je vous raconterai ailleurs qui c’était. Je veux auparavant retourner à
Paris, et vous dire la suite de la grande déroute que Renaud et Maugis
firent essuyer aux Maures. Je ne saurais vous énumérer ceux qui purent
fuir et ceux qui furent envoyés sur les bords du Styx. L’obscurité de la
nuit ne permit pas à Turpin, qui avait entrepris de le faire, de les
compter.
Dans le premier sommeil, sous sa tente, dormait Agramant. Un chevalier
vient le réveiller en lui disant qu’il va être fait prisonnier, s’il ne
prend immédiatement la fuite. Le roi, regardant alors autour de lui,
voit la confusion qui règne parmi les siens. Ceux-ci, sans songer à
faire tête à l’ennemi, fuient çà et là, nus et désarmés, car ils n’ont
pas même eu le temps de prendre leur bouclier.
Le roi, fort perplexe et sans un seul conseiller autour de lui, se
faisait attacher sa cuirasse, quand arrivent Falsiron, le fils de
Grandonio, Balugant et d’autres encore. Ils montrent à Agramant le
danger qu’il court de rester mort ou prisonnier en ce lieu; ils ajoutent
même que s’il peut sauver sa personne, la fortune se sera montrée
propice et bonne envers lui.
Ainsi parle Marsile, ainsi parle le brave Sobrin, ainsi disent tous les
autres d’un commun accord. Sa perte est d’autant plus prochaine, que
Renaud s’avance avec plus d’impétuosité. S’il attend que le paladin, cet
homme avide de carnage, soit arrivé avec tous ses gens, il peut être
certain que lui et ses amis resteront tous morts, ou aux mains des
ennemis.
Mais il peut se réfugier dans Arles ou dans Narbonne avec le peu de gens
qu’il a autour de lui. L’une et l’autre de ces villes sont fortes et
peuvent supporter un siège de plusieurs jours. Quand il aura mis sa
personne en sûreté, il pourra venger cet affront, et refaire promptement
une nouvelle armée avec laquelle il vaincra Charles.
Le roi Agramant se rend à leur avis, bien que ce parti lui semble cruel
et dur. Il se dirige vers Arles, par le chemin qui lui paraît le plus
sûr, et il semble qu’il ait des ailes. Il a de bons guides, et
l’obscurité favorise grandement son départ. Vingt mille Africains et
Espagnols purent ainsi échapper à Renaud.
Quant à ceux qui furent occis par lui, par ses frères, par les deux fils
du sire de Vienne, par les sept cents hommes d’armes obéissant à Renaud,
par Sansonnet, ou qui, dans leur fuite, se noyèrent dans la Seine, celui
qui pourrait les compter compterait aussi les feuilles que Zéphire et
Flore font éclore en avril.
D’aucuns pensent que Maugis prit une grande part à la victoire de cette
nuit, non pas en arrosant la campagne du sang sarrasin, ni par le nombre
des ennemis qu’il occit de sa propre main, mais en faisant sortir, par
son art, les esprits infernaux des grottes du Tartare, et cela en si
grande quantité, qu’un royaume deux fois grand comme la France n’aurait
pu lever autant de bannières ni de lances.
On ajoute qu’il fit entendre tant d’instruments métalliques, tant de
tambours, tant de bruits divers, tant de hennissements de chevaux, tant
de cris et de tumulte de fantassins, que plaines, monts et vallées
devaient en retentir jusqu’aux contrées les plus lointaines, et que les
Maures en éprouvèrent une telle peur, qu’ils s’empressèrent de prendre
la fuite.
Le roi d’Afrique n’oublia pas que Roger était blessé et qu’il gisait
encore gravement malade sur son lit. Il s’enquit d’un destrier à
l’allure la plus douce qu’il put trouver, fit placer le blessé dessus,
et après l’avoir mis en sûreté, il le fit porter sur son navire et
conduire doucement jusqu’à Arles, où il avait donné rendez-vous à tous
ses gens.
Ceux qui s’enfuirent devant Renaud et Charles--et ils furent, je crois,
cent mille ou à peu près--cherchèrent, à travers champs, bois, montagnes
et vallons, à échapper aux mains des populations franques. Mais la
plupart trouvèrent tout chemin fermé, et rougirent de leur sang l’herbe
verte et les routes blanches. Il n’en arriva point ainsi du roi de
Séricane, qui avait sa tente loin des autres.
En apprenant que c’est le sire de Montauban qui a assailli ainsi le
camp, il ressent en son cœur une telle allégresse, qu’il en saute çà et
là de joie. Il remercie le souverain Auteur de lui avoir fourni
l’occasion si rare de s’emparer cette nuit de Bayard, ce coursier qui
n’a pas son pareil.
Il y avait longtemps--je crois que vous l’avez déjà lu ailleurs--que ce
roi désirait avoir la bonne Durandal à son côté, et chevaucher ce
coursier accompli. Il était jadis venu en France pour cela à la tête de
cent mille hommes d’armes. Il avait alors défié Renaud au combat, pour
la possession de ce cheval.
Et il s’était rendu sur le rivage de la mer où la bataille devait avoir
lieu; mais Maugis en faisant partir malgré lui son cousin qu’il avait
embarqué sur un navire, était venu tout déranger. Il serait trop long de
dire toute l’histoire. Depuis ce jour, Gradasse avait tenu le gentil
paladin pour lâche et couard.
Maintenant que Gradasse apprend que c’est Renaud qui a assailli le camp,
il s’en réjouit. Il revêt ses armes, il monte sur son cheval et s’en va
cherchant son ennemi à travers l’obscurité. Autant de guerriers il
rencontre, autant il en couche à terre, frappant indifféremment de sa
bonne lance les gens de France ou de Libye.
Il va de çà de là, cherchant Renaud, l’appelant de sa voix la plus
forte, et se portant toujours vers les endroits où il voit le plus de
morts amoncelés. Enfin ils se trouvent en face l’un de l’autre l’épée à
la main, car leurs lances avaient été brisées en mille morceaux, et les
éclats en avaient volé jusqu’au char constellé de la Nuit.
Quand Gradasse reconnaît le vaillant paladin, non à son enseigne, mais
aux coups terribles qu’il porte, ainsi qu’à Bayard qui semble à lui seul
être maître de tout le camp, il se met sans retard à lui
reprocher--conduite indigne de lui--de ne s’être pas présenté sur le
champ du combat, au jour fixé, pour vider leur différend.
Il ajoute: «--Tu espérais sans doute, en te cachant ce jour-là, que nous
ne nous rencontrerions plus jamais en ce monde; or, tu vois que je t’ai
rejoint. Quand même tu descendrais sur les rives les plus extrêmes du
Styx, quand même tu monterais au Ciel, sois certain que je t’y suivrais,
si tu emmenais avec toi ton destrier au séjour de la lumière, ou là-bas
dans le monde aveugle.
«Si tu n’as pas le cœur de te mesurer avec moi, et si tu comprends que
tu n’es pas de force égale; si tu estimes la vie plus que l’honneur, tu
peux sans péril te tirer d’affaire, en me laissant de bonne grâce ton
coursier. Tu pourras vivre ensuite, si vivre t’est cher; mais tu vivras
à pied, car tu ne mérites pas de posséder un cheval, toi qui déshonores
à ce point la chevalerie.--»
Ces paroles avaient été dites en présence de Richardet et de Guidon le
sauvage. Tous deux tirent en même temps leur épée pour châtier le
Sérican. Mais Renaud s’oppose à leur intervention, et ne souffre point
qu’ils lui fassent cet affront. Il dit: «--Ne suis-je donc pas bon pour
répondre à qui m’outrage, sans avoir besoin de vous?--»
Puis, se retournant vers le païen, il dit: «--Écoute, Gradasse; je veux,
si tu consens à m’entendre, te prouver clairement que je suis allé sur
le bord de la mer pour te rejoindre. Puis, je te soutiendrai les armes à
la main, que je t’ai dit vrai de tout point, et que tu en auras menti
chaque fois que tu diras que j’ai manqué aux lois de la chevalerie.
«Mais je te prie instamment, avant que nous nous livrions au combat,
d’écouter jusqu’au bout mes justes et vraies excuses, afin que tu ne
m’adresses plus des reproches non mérités. Ensuite, j’entends que nous
nous disputions Bayard à pied, seul à seul, en un lieu solitaire, comme
tu l’as toi-même désiré.--»
Le roi de Séricane était courtois, comme tout cœur magnanime l’est
d’ordinaire. Il fut satisfait d’entendre la pleine justification du
paladin. Il vint avec lui sur la rive du fleuve, et là, Renaud,
simplement, lui raconta sa véridique histoire et prit tout le ciel à
témoin.
Puis il fit appeler le fils de Bauves, lequel était parfaitement au
courant de l’affaire. Celui-ci raconta de nouveau, en présence des deux
champions, comment il avait usé d’un enchantement, sans en dire ni plus
ni moins. Renaud reprit alors: «--Ce que je t’ai prouvé par témoin, je
veux t’en donner maintenant par les armes, et quand il te plaira, une
preuve encore plus évidente.--»
Le roi Gradasse qui ne voulait pas, pour une nouvelle querelle,
abandonner la première, accepta sans contester les excuses de Renaud,
bien que doutant encore si elles étaient vraies ou fausses. Les deux
adversaires ne fixèrent plus le lieu du combat sur le doux rivage de
Barcelone, comme ils l’avaient fait la première fois, mais ils
convinrent de se rencontrer le lendemain matin, près d’une fontaine
voisine,
Où Renaud ferait amener le cheval, lequel serait placé à égale distance
des combattants. Si le roi tuait Renaud, ou s’il le faisait prisonnier,
il devait prendre le destrier sans autre empêchement. Mais si Gradasse
trouvait la mort dans le combat, ou si, ne pouvant plus se défendre, il
se rendait prisonnier, Renaud lui reprendrait Durandal.
Avec plus d’étonnement et de douleur que je n’ai dit, Renaud avait
appris de la belle Fleur-de-Lys que son cousin était hors de sa raison.
Il avait appris également ce qu’il était advenu au sujet de ses armes,
et le conflit qui s’en était suivi. Il savait enfin que c’était Gradasse
qui possédait cette épée que Roland avait illustrée par mille et mille
exploits.
Après que les deux chevaliers se furent mis d’accord, le roi Gradasse
rejoignit ses serviteurs, bien qu’il eût été engagé par le paladin à
venir loger chez lui. Dès qu’il fut jour, le païen s’arma, et Renaud en
fit autant. Tous deux arrivèrent à la fontaine près de laquelle ils
devaient combattre pour Bayard et Durandal.
Tous les amis de Renaud paraissaient redouter beaucoup l’issue de la
bataille qu’il devait soutenir seul à seul contre Gradasse, et ils s’en
lamentaient d’avance. Gradasse possédait une grande hardiesse, une force
prodigieuse et une expérience consommée. Maintenant qu’il avait au côté
l’épée du fils du grand Milon, chacun tremblait de crainte pour Renaud.
Plus que tous les autres, le frère de Vivien redoutait ce combat. Il se
serait encore volontiers entremis pour le faire manquer, mais il
craignait d’encourir l’inimitié du sire de Montauban, qui lui en voulait
encore d’avoir empêché la première rencontre en l’enlevant sur un
navire.
Mais, tandis que tous les siens sont plongés dans le doute, la crainte
ou la douleur, Renaud s’en va calme et joyeux de se disculper d’un
soupçon injuste qui lui avait semblé si dur, et de pouvoir imposer
silence à ceux de Poitiers et de Hautefeuille. Il s’en va plein de
confiance et sûr en son cœur de remporter l’honneur du triomphe.
Quand les deux champions furent arrivés quasi en même temps à la claire
fontaine, ils se saluèrent et s’accueillirent l’un et l’autre avec un
visage aussi serein, aussi bienveillant, que si Gradasse eût été le
parent ou l’ami du chevalier de la maison de Clermont. Mais je veux
remettre à une autre fois de raconter comment ils en vinrent aux mains.