ARGUMENT.--Triste fin de l’ermite. Isabelle, pour conserver sa chasteté,
amène par une pieuse ruse Rodomont à lui trancher la tête. Le païen
construit un pont étroit sur le fleuve voisin, et fait prisonniers les
chevaliers qui y arrivent, ou les tue; il place leurs armes comme un
trophée sur la tombe d’Isabelle. Arrive en cet endroit Roland qui se
prend de querelle avec Rodomont, le jette dans le fleuve, et donne de
nombreuses preuves de sa folie.
Oh! que l’esprit de l’homme est débile et peu stable! comme nous sommes
prompts à varier dans nos résolutions! toutes nos pensées changent
facilement, surtout celles qui naissent d’un amoureux dépit. J’avais vu
jusque-là le Sarrasin dépasser tellement la mesure dans son ressentiment
contre les femmes, que loin de penser que sa haine pût s’éteindre, je ne
croyais pas qu’il dût jamais l’adoucir.
Gentes dames, j’ai été si irrité par tout ce qu’au mépris du devoir il a
dit à votre blâme, que je ne lui pardonnerai pas avant d’avoir montré,
par son propre châtiment, dans quelle erreur il était tombé. Je ferai de
telle sorte, avec ma plume et mon encre, que chacun verra qu’il est
utile et bon de se taire, voire de se mordre un peu la langue, plutôt
que de dire du mal de vous.
Mais qu’il ait parlé comme un ignorant ou comme un sot, une claire
expérience vous le démontre. Il avait déployé l’arsenal de sa colère
contre toutes les femmes, et sans faire de différence entre elles;
soudain, un regard d’Isabelle l’a si fort touché, qu’il le fait
subitement changer de sentiment. Déjà il la désire pour remplacer son
ancienne maîtresse, et il l’a vue à peine et ne sait pas encore qui elle
est.
Et comme son nouvel amour l’excite et l’échauffe, il met en avant toutes
sortes de mauvaises raisons pour rompre l’entière et saine pensée
qu’elle avait entièrement tournée vers le Créateur de toutes choses.
Mais l’ermite, qui lui sert de bouclier et de cuirasse, la réconforte
autant qu’il peut par les plus fermes et les plus solides arguments,
afin que la chaste pensée ne soit point détruite.
Le païen impie supporte assez longtemps, bien qu’avec ennui, l’audace du
moine; en vain il lui dit qu’il peut, quand il lui plaira, retourner
sans sa compagne à son désert. Quand il voit que le vieillard lui nuit
ainsi à visage découvert, et qu’il ne peut en obtenir ni paix ni trêve,
il lui porte avec fureur la main au menton, et lui arrache autant de
poils de la barbe qu’il peut en saisir.
Et sa fureur croît à tel point, qu’il lui serre le cou dans ses mains
comme avec une tenaille. Puis, après l’avoir fait tournoyer une ou deux
fois en l’air, il le lance du côté de la mer. Ce qu’il en advint, je ne
le sais, ni ne le dis. Il y a plusieurs versions à ce sujet. Les uns
disent qu’il alla se briser contre un rocher, et qu’on ne pouvait
distinguer ses pieds de sa tête.
D’autres prétendent qu’il alla tomber dans la mer à plus de trois milles
au loin, et qu’il mourut, ne sachant pas nager, après avoir adressé en
vain au ciel ses prières et ses oraisons. D’autres soutiennent qu’un
saint vint à son secours et, d’une main invisible, le tira sur le
rivage. Quelle que soit, dans tout cela, la vérité, mon histoire ne
parle plus de lui.
Le cruel Rodomont, après s’être débarrassé du loquace ermite, se
retourna d’un air moins courroucé vers la dame remplie de tristesse et
d’épouvante. Dans le langage habituel aux amoureux, il lui dit qu’elle
était son cœur et sa vie, son confort et sa chère espérance, et d’autres
choses qui vont avec celles-là.
Il se montrait à cette heure si courtois, qu’il ne donnait plus aucune
marque de rudesse. Le gentil visage dont il était enamouré, amortissait
et domptait en lui l’orgueil accoutumé. Et bien qu’il pût cueillir
facilement le fruit qu’il convoitait, il ne voulut pas cependant aller
plus loin que l’écorce, car il comprenait qu’il perdrait toute saveur,
s’il ne le recevait comme un don de la dame elle-même.
Il croyait ainsi disposer peu à peu Isabelle à satisfaire ses plaisirs.
Elle, qui se voyait en un lieu si solitaire et si étrange, comme la
souris aux griffes du chat, aurait préféré se trouver au milieu d’un
brasier ardent. Toutefois, elle cherchait s’il n’y aurait aucun moyen,
aucune voie pour la tirer de là intacte et sans tache.
Elle prend en son âme la résolution de se donner la mort de sa propre
main, avant que le cruel barbare n’accomplisse son dessein, et plutôt
que de manquer si indignement à ce chevalier que le sort impitoyable
avait fait mourir dans ses bras et auquel elle avait, dans sa pensée,
fait à tout jamais le sacrifice de sa chasteté.
Elle voit l’appétit aveugle du roi païen croître sans cesse, et elle ne
sait que faire. Elle comprend bien qu’il veut en venir à l’acte
déshonnête contre lequel toute défense sera inutile. Cependant, à force
de chercher, elle trouve le moyen de parer à ce danger et de sauver sa
chasteté, ainsi que je vais vous le dire tout au long et clairement.
Au brutal Sarrasin, qui déjà s’approchait d’elle avec des propos et des
gestes dépouillés de toute la courtoisie qu’il avait montrée dans ses
premières paroles, elle dit: «--Si vous m’assurez qu’auprès de vous je
n’aurai rien à craindre pour mon honneur, je vous donnerai en échange
une chose qui vous profitera beaucoup plus que de m’avoir ravi
l’innocence.
«Pour un plaisir de si peu d’instants et dont il y a une telle abondance
en ce monde, ne repoussez pas une perpétuelle satisfaction, une joie
véritable à nulle autre seconde. Vous pourrez retrouver cent et mille
dames au visage agréable; mais personne au monde ne pourrait vous faire
le même don que moi, ou du moins bien peu de gens le pourraient.
«Je connais une herbe--et je l’ai vue en venant, et je sais où je puis
la trouver--qui, bouillie avec du laurier et de la rue sous un feu de
bois de cyprès, et pressée par des mains innocentes, donne une liqueur
dans laquelle quiconque s’est baigné trois fois, voit son corps acquérir
une dureté telle qu’il est à l’épreuve du fer et du feu.
«Je dis que si on s’y baigne trois fois, on devient invulnérable pendant
un mois. Il faut répéter chaque mois l’opération, car la vertu de cette
liqueur ne va point au delà. Je sais la faire, et je la ferai encore
aujourd’hui, et vous en verrez la preuve vous-même. Elle peut, si je ne
me trompe, vous être plus utile que la conquête de toute l’Europe.
«En échange, je vous demande de me jurer sur votre foi que, ni en
paroles ni en fait, vous ne chercherez plus jamais à porter atteinte à
ma chasteté.--» Par ces paroles, elle fit revenir Rodomont à des pensées
plus honnêtes; et il désirait tellement devenir invulnérable, qu’il lui
promit beaucoup plus qu’elle ne lui avait demandé.
Il lui dit qu’il la respecterait jusqu’à ce qu’il lui eût vu faire
l’épreuve de cette eau admirable, et qu’il veillerait, pendant ce temps,
à ce qu’il ne lui échappât aucun mouvement, aucun signe de violence.
Mais il comptait bien ne pas tenir le pacte, car il n’avait crainte ni
respect de Dieu ou des saints, et, comme manque de foi, toute la
trompeuse Afrique lui aurait cédé le pas.
Le roi d’Alger fit à Isabelle plus de mille serments de ne plus la
molester, afin qu’elle pût travailler à se procurer l’eau qui devait le
rendre invulnérable comme furent autrefois Cignus et Achille[6].
Aussitôt elle se mit à chercher par les ravins et les vallons obscurs,
loin des cités et des villes, recueillant de nombreuses herbes; le
Sarrasin ne la perdait pas de vue et se tenait toujours à ses côtés.
Quand ils eurent cueilli en différents endroits autant d’herbes qu’il
leur en fallait, avec ou sans leurs racines, ils rentrèrent dans leur
demeure. Là, ce modèle de continence passa toute la nuit à faire
bouillir toutes ces herbes avec force précautions. Et à tout ce
mystérieux labeur, le roi d’Alger était sans cesse présent.
S’étant livré au jeu, pendant toute cette nuit, avec les quelques
serviteurs qu’il avait avec lui, il avait éprouvé une telle soif, à
cause de la chaleur produite par le feu renfermé dans l’étroite chambre
où ils se trouvaient, qu’il avait, en buvant coup sur coup, vidé deux
barils pleins de vin de Chypre, enlevés un ou deux jours auparavant par
ses écuyers à certains voyageurs.
Rodomont n’était pas habitué au vin dont sa loi condamne et défend
l’usage. Dès qu’il en eut goûté, il lui parut une liqueur divine,
meilleure que le nectar ou la manne, et narguant le rite sarrasin, il en
absorba de grandes tasses et des verres pleins jusqu’aux bords. Le bon
vin, circulant à la ronde, leur fit tourner à tous la tête comme un
tour.
Cependant, la dame enleva de dessus le feu le chaudron où cuisaient les
herbes, et dit à Rodomont: «--Pour qu’il soit manifeste que mes paroles
n’ont pas été jetées au vent, et pour prouver combien la vérité diffère
du mensonge et qu’elle peut rendre savants les gens grossiers, je veux
faire l’expérience, non sur autrui, mais sur moi-même et tout de suite.
«Je veux, la première, faire l’essai de l’heureuse liqueur pleine de
vertu, afin que tu ne t’imagines pas que c’est peut-être un poison
mortel. Je m’en frotterai de la cime de la tête jusqu’au-dessous du col
et de la poitrine. Puis, tu éprouveras sur moi ta force et ton épée,
pour voir si l’une est vigoureuse et si l’autre est tranchante.--»
S’étant ointe comme elle l’avait dit, elle se plaça souriante et le cou
nu, devant l’inepte païen rendu plus inepte encore par le vin qui
l’avait vaincu, et sous les coups duquel casque ni écu n’aurait résisté.
Ce bestial, croyant ce qu’on lui disait, frappa si fort de la main et du
fer cruel, qu’il sépara d’un seul coup le tronc, la poitrine et le dos,
de la belle tête, naguère encore séjour favori d’Amour.
La tête rebondit trois fois, et l’on entendit clairement une voix s’en
échapper en murmurant le nom de Zerbin. C’est ainsi qu’Isabelle trouva
cet étrange moyen de suivre son ami et de fuir des mains du Sarrasin.
Ame qui préféras ta foi et la chasteté dont le nom est presque inconnu
de nos jours, à la vie et à la verte jeunesse,
Va-t’en en paix, âme bienheureuse et belle. Que mes vers n’ont-ils la
force qui leur manque! J’appellerais à mon secours cet art qui prête
tant d’attraits aux paroles pour que dans mille et mille ans, et plus
encore, le monde retentît de ton nom illustre. Va-t’en en paix vers les
demeures éternelles, et laisse aux autres femmes l’exemple de ta
fidélité.
A cet acte incomparable et stupéfiant, le Créateur tourna, du haut du
ciel, ses regards ici-bas, et dit: «--Je fais plus de cas de toi que de
celle dont la mort fut cause que Tarquin perdit son royaume. Et pour ce,
parmi toutes mes lois que le temps ne doit jamais détruire, j’entends en
établir une sur laquelle, je le jure par les eaux inviolables, les
siècles futurs n’auront aucune prise.
«Je veux qu’à l’avenir chaque femme qui portera ton nom soit douée d’un
esprit sublime, et qu’elle soit belle, gente, courtoise et sage, et
qu’elle parvienne au plus haut degré de l’honneur. Par quoi, les
écrivains auront sujet de célébrer ton nom illustre et digne de
louanges; de sorte que le Parnasse, le Pinde et l’Hélicon répètent sans
cesse: Isabelle, Isabelle.--»
Dieu dit ainsi, et tout autour de lui l’air devint serein, et la mer
s’apaisa comme en ses jours de plus grand calme. L’âme chaste retourna
au troisième ciel, où elle se retrouva dans les bras de son cher Zerbin.
Le féroce païen, nouveau Bréhus sans pitié[7], resta sur la terre, plein
de honte et de remords. Quant il eut cuvé le vin qu’il avait pris en
trop, il déplora son erreur et en fut très contrit.
Il pensa apaiser ou satisfaire en partie l’âme bienheureuse d’Isabelle,
en faisant vivre sa mémoire, puisqu’il avait tué son corps. Il imagina,
pour qu’il en fût ainsi, de convertir en sépulture la chapelle où il
habitait, et où elle avait été mise à mort; je vais vous dire de quelle
façon.
Il fit venir des artistes de tous les pays d’alentour, soit de bonne
volonté soit par menaces; ayant ensuite rassemblé environ six mille
ouvriers, il fit choisir d’immenses rochers dans les monts voisins, il
les entassa en une seule masse qui, de la base au faîte, avait nonante
brasses de haut, et il y renferma la chapelle qui contenait les restes
des deux amants.
Il imita ainsi le superbe mausolée qu’Adrien fit élever sur les rives du
Tibre. Il voulut qu’auprès du sépulcre se dressât une haute tour qu’il
destina à lui servir pendant quelque temps d’habitation. Il fit
construire sur la rivière qui courait au pied un pont étroit, large
seulement de deux brasses. Le pont était long, mais si étroit qu’à peine
il pouvait donner place à deux cavaliers,
A deux cavaliers qui auraient marché de front, ou qui seraient venus à
la rencontre l’un de l’autre. Le pont n’avait ni parapet, ni barrière,
et l’on pouvait facilement tomber de chacun de ses côtés. Rodomont
voulut que le passage de ce pont coûtât cher à tout guerrier, soit
païen, soit baptisé, car il jura de faire avec leurs dépouilles mille
trophées pour le tombeau d’Isabelle.
En dix jours, peut-être un peu moins, le pont, jeté au-dessus du fleuve,
fut achevé. Mais le sépulcre ne fut point aussi prompt à se construire,
non plus que la tour à s’élever. Lorsqu’elle fut terminée, on établit
sur la cime une vedette, chargée d’indiquer à Rodomont, par le son du
cor, la venue de tout chevalier.
Rodomont s’armait aussitôt et venait disputer le passage, tantôt sur une
rive, tantôt sur l’autre. Si le chevalier se présentait du côté de la
tour, le roi d’Alger se transportait sur l’autre bord. Le pont étroit
servait de champ clos, et pour peu que le cheval déviât de la ligne, il
tombait dans le fleuve qui était très profond. Il n’y avait pas de péril
égal au monde.
Le Sarrasin avait imaginé ce genre de combat pour être exposé à tomber
souvent du haut du pont la tête la première dans le fleuve, où il aurait
été obligé de boire beaucoup d’eau. Il voulait expier ainsi l’erreur où
l’avait entraîné le vin bu outre mesure. L’eau, non moins que le vin,
rachète la faute que la main ou la langue a commise sous l’influence du
vin.
En peu de jours, beaucoup de chevaliers passèrent par là; quelques-uns y
arrivèrent tout naturellement en suivant leur chemin; c’étaient ceux qui
allaient en Italie ou en Espagne, et qui n’avaient pas d’autre route
plus fréquentée. D’autres y vinrent d’eux-mêmes, estimant l’honneur plus
que la vie, et désireux de faire montre de leur vaillance. Et tous, là
où ils croyaient cueillir la palme, étaient forcés d’abandonner leurs
armes; beaucoup y perdaient en même temps la vie.
Si ceux qu’il abattait étaient païens, Rodomont se contentait de les
dépouiller de leurs armes qu’il suspendait aux marbres de la chapelle,
après y avoir fait inscrire les noms de ceux à qui elles avaient d’abord
appartenu. Mais il retenait prisonniers tous les chrétiens, et les
envoyait ensuite en Algérie. Les constructions n’étaient pas encore
achevées, lorsque le fou Roland vint à passer par là.
Le comte, dans sa folie, arriva par hasard sur les bords de cette grande
rivière, où Rodomont, comme je vous l’ai dit, faisait bâtir en grande
hâte. La tour ni le sépulcre n’étaient terminés, et le pont l’était à
peine. Le païen armé de toutes pièces, hors son casque, se trouvait
justement sur le pont, au moment où Roland y arriva.
Roland, poussé par sa folie furieuse, franchit la barrière et se met à
courir sur le pont. Mais Rodomont, la face troublée par la colère--il se
tenait à pied en avant de la grande tour--crie de loin après lui et le
menace, ne le jugeant pas digne de le repousser avec l’épée:
«--Arrête-toi, vilain, indiscret, téméraire, importun et arrogant.
«Ce pont est fait uniquement pour les seigneurs et les chevaliers, non
pour toi, bête brute.--» Roland, dont la pensée était fort loin,
s’avance toujours et fait la sourde oreille. «--Il faut que je châtie ce
fou--», dit le païen. Et, dans cette intention, il s’élance pour le
précipiter dans l’eau, ne pensant point trouver qui lui réponde.
En ce moment, une gente damoiselle arrive sur les bords du fleuve et
s’apprête à passer le pont. Elle est richement vêtue; sa figure est
belle, et, sous ses manières accortes, elle montre une grande réserve.
C’était, s’il vous en souvient, seigneur, la damoiselle qui s’en allait
cherchant des nouvelles de Brandimart son amant, partout ailleurs qu’où
il était, c’est-à-dire à Paris.
Fleur-de-Lys--c’est ainsi que se nommait la damoiselle--arriva près du
pont, au moment même où Roland entrait en lutte avec Rodomont qui
voulait le jeter dans la rivière. La dame, qui avait longtemps fréquenté
le comte, le reconnut sur-le-champ, et s’arrêta, remplie d’étonnement à
la vue de la folie qui le faisait ainsi aller nu.
Elle s’arrêta pour regarder comment se terminerait la lutte furieuse de
deux hommes si vigoureux. Pour se faire tomber l’un l’autre du haut du
pont, tous deux concentrent toute leur force. «--Comment se fait-il
qu’un fou soit si fort?--» se dit entre ses dents le fier païen. Et de
çà, de là, il tourne et s’agite, plein de dépit, d’orgueil et de colère.
De l’une et l’autre main il cherche à le saisir à l’endroit le plus
favorable; il lui passe adroitement entre les jambes, tantôt le pied
droit, tantôt le pied gauche. Rodomont, aux prises avec Roland,
ressemble à l’ours stupide qui croit pouvoir déraciner l’arbre d’où il
est tombé, et qui, lui attribuant sa mésaventure, s’acharne contre lui
dans sa rage haineuse.
Roland, dont l’esprit était perdu je ne sais où, et qui se servait
uniquement de sa force, de cette force prodigieuse dont personne au
monde, à quelques rares exceptions près, n’aurait pu se défendre, se
laissa tomber à la renverse, du haut du pont, avec le païen qu’il tenait
embrassé; tous deux tombèrent dans le fleuve et allèrent jusqu’au fond.
L’onde rejaillit en l’air et le rivage en gémit.
L’eau les fit sur-le-champ se séparer. Roland est nu, et nage comme un
poisson. Des bras et des pieds il fait si bien qu’il regagne le rivage.
A peine hors de l’eau, il se met à courir, sans s’arrêter à regarder en
arrière, et sans s’inquiéter s’il s’expose au blâme ou à l’éloge. Mais
le païen, empêché par ses armes, revient plus lentement et avec plus de
peine au rivage.
Pendant la lutte, Fleur-de-Lys avait, en toute sécurité, traversé le
pont et la rivière. Elle avait visité le sépulcre dans ses moindres
recoins, pour voir s’il n’y avait pas trace du passage de son
Brandimart. N’y voyant ni ses armes ni ses vêtements, elle espère le
retrouver ailleurs. Mais retournons au comte qui laisse derrière lui
tour, fleuve et pont.
Ce serait folie à moi que de promettre de vous raconter une à une les
folies de Roland. Il en commit tant et tant, que je ne saurais comment
en finir. Mais j’en choisirai quelques-unes des plus éclatantes et
dignes d’être citées dans mes vers, et qui me paraissent nécessaires à
mon histoire. Je ne tairai point, entre autres, l’aventure merveilleuse
qui lui arriva dans les Pyrénées, au-dessus de Toulouse.
Le comte, depuis qu’il avait été pris de folie furieuse, avait parcouru
beaucoup de pays; il arriva enfin au sommet de la chaîne de montagnes
qui sépare la France de l’Aragon. Il se dirigeait du côté où le soleil
se couche, suivant un étroit chemin qui surplombait une vallée profonde.
Du côté opposé, s’en venaient deux jeunes bûcherons qui poussaient
devant eux un âne chargé de bois. S’apercevant à son aspect qu’il avait
la cervelle vide, ils lui crièrent d’une voix menaçante qu’il eût à
reculer ou à se ranger de côté, et à laisser libre le milieu du chemin.
Roland ne fit pas d’autre réponse que de presser le pas d’un air
furieux, jusqu’à ce qu’il fût arrivé vers l’âne. Alors, il le saisit par
le flanc et, avec cette force qui n’avait point d’égale, il le lança si
haut, qu’il semblait un petit oiseau volant dans les airs. L’âne alla
tomber sur la cime d’une colline qui se dressait à un mille de la
vallée.
Puis le comte s’approcha des deux jeunes gars. L’un d’eux fut en cette
circonstance plus heureux que prudent. Il se jeta, par peur, du haut
d’un ravin haut de deux fois trente brasses. Il tomba au beau milieu
d’un amas de ronces, d’herbes et de terre molle. Il en fut quitte pour
quelques égratignures au visage, et put s’échapper sain et sauf.
L’autre s’accrocha à une souche qui sortait du rocher, espérant grimper
jusqu’à la cime assez promptement pour éviter les atteintes du fou. Mais
celui-ci, acharné à sa poursuite, le saisit par les pieds pendant qu’il
s’efforçait de grimper, et, écartant les bras autant que faire se put,
il le fendit en deux morceaux,
De la même façon qu’on écartèle un héron ou un poulet, lorsqu’on veut
donner leurs entrailles en pâture au faucon ou au vautour. L’autre, qui
avait risqué de se casser le cou, put se vanter d’avoir échappé à une
belle mort! Il le raconta dans la suite comme un vrai miracle, et ce
récit vint aux oreilles de Turpin qui l’écrivit à notre intention.
Roland fit encore beaucoup d’autres choses étonnantes en traversant la
montagne. Enfin, après avoir longtemps erré, il descendit, du côté du
midi, sur la terre d’Espagne. Il prit la route qui longe la mer dont les
flots baignent les rivages de l’Aragon, et, sous l’influence de la folie
qui le poussait, il songea à se creuser une tanière dans le sable,
Afin de se garantir du soleil. Il s’enfouit dans le sable aride et
léger, et il y était à moitié caché, lorsque survinrent par hasard
Angélique la belle et son mari qui descendaient, comme je vous l’ai
raconté plus haut, des monts Pyrénées sur le rivage espagnol. Elle
arriva à moins d’une brassée du comte sans l’avoir encore aperçu.
Que ce fût là Roland, elle ne pouvait le penser, tellement il différait
de ce qu’il était d’habitude. Depuis que cette fureur le possédait, il
était toujours allé nu, à l’ombre et au soleil. S’il était né dans les
champs de Sienne, dans les pays où les Garamantes adorent Jupiter Ammon,
ou près des monts où le grand Nil prend sa source, il n’aurait pu avoir
la peau plus brûlée.
Ses yeux étaient quasi cachés dans sa tête; il avait la figure maigre et
décharnée comme un os, la chevelure inculte, hirsute et en désordre, la
barbe épaisse, épouvantable, hideuse. A peine Angélique l’eut-elle vu,
qu’elle s’empressa de tourner bride, toute tremblante. Toute tremblante
et emplissant le ciel de ses cris, elle se retourna pour chercher
secours auprès de son compagnon.
Dès que Roland, dans sa folie, l’eut aperçue, il se leva d’un bond pour
la saisir, tellement son gracieux visage lui plut, et tellement
l’appétit lui en vint subitement. De l’avoir tant aimée et respectée,
aucun souvenir ne restait plus en lui; il court derrière elle, à la
façon d’un chien qui poursuivrait une bête fauve.
Le jouvenceau qui voit le fou poursuivre sa dame, le heurte avec son
cheval, et le frappe en même temps juste au moment où il lui tourne le
dos. Il croit lui séparer la tête du buste; mais la peau était dure
comme un os, et, à vrai dire, plus que l’acier. Roland en effet était né
complètement invulnérable.
Roland, se sentant frapper par derrière, se retourne, et en se
retournant, il serre le poing; avec cette force qui dépasse toute
mesure, il frappe le destrier du Sarrasin. Il le frappe sur la tête et,
comme s’il était de verre, il la brise et tue le cheval. Puis il
s’élance de nouveau sur les traces de celle qui fuyait devant lui.
Angélique chasse sa jument en toute hâte; elle la presse du fouet et de
l’éperon. Il lui semble que si elle pouvait voler aussi vite qu’une
flèche, elle irait encore trop lentement. Soudain, elle se rappelle
l’anneau qu’elle a au doigt et qui peut la sauver. Elle le porte à sa
bouche, et l’anneau, qui n’avait rien perdu de sa vertu, la fait
disparaître comme une lumière qu’un souffle éteint.
Soit qu’elle eût peur que la jument ne trébuchât, soit qu’elle fît un
faux mouvement en changeant l’anneau de place,--je ne puis affirmer quel
est le vrai--au moment même où elle plaça l’anneau dans sa bouche, et où
elle rendit ainsi invisible son beau visage, elle leva la jambe, vida
les arçons et se trouva à la renverse sur le sable.
Il s’en fallut de deux doigts qu’elle ne fût atteinte par le fou, qui,
dans le choc, lui eût ôté la vie. Elle fut, en cette occurrence,
grandement favorisée par la fortune. Cependant elle cherche le moyen de
se procurer une autre monture, ainsi qu’elle a fait déjà, car elle ne
peut plus songer à ravoir jamais celle qu’elle vient de quitter, et qui
galope sur le rivage, poursuivie par le paladin.
Ne doutez point qu’elle ne sache se pourvoir, et suivons Roland, dont
l’impétuosité et la rage augmentent en voyant Angélique disparaître. Il
poursuit la jument sur le sable nu, et en approche toujours de plus en
plus. Déjà il la touche et, la saisissant par la crinière, puis par la
bride, il s’en rend enfin maître.
Le paladin s’en empare avec la même joie qu’un autre se serait emparé
d’une donzelle. Il rassemble les rênes et la bride, et, d’un bond, saute
en selle. Il la fait courir pendant plusieurs milles, de çà, de là, sans
lui laisser de repos, sans jamais lui ôter la selle ni le frein, et sans
lui laisser goûter ni herbe ni foin.
En voulant franchir un fossé, il roule au fond avec la jument. Non
seulement il n’éprouve aucun mal, mais il ne sent pas même la secousse.
Quant à la malheureuse bête, elle se brise l’épaule au fond du fossé.
Roland ne voit pas comment il pourra la tirer de là; finalement, il la
charge sur son épaule et, sous ce poids énorme, il parcourt encore trois
portées d’arc.
Mais sentant que la charge devient trop lourde, il la dépose à terre, et
cherche à la tirer après lui. La jument le suit d’un pas lent et
boiteux. Roland lui disait: «--Marche!--» mais il parlait en vain. Du
reste, l’eût-elle suivi au galop, que son désir insensé n’eût pas été
satisfait. A la fin, il lui enlève le licol et l’attache par le pied
droit.
Puis il la tire après lui, et la réconforte en lui disant qu’ainsi elle
pourra le suivre plus facilement. Le poil et la peau de la malheureuse
bête restent aux pierres du chemin, et elle meurt enfin de fatigue et de
coups. Roland ne s’en aperçoit même pas, et, sans la regarder, il
poursuit son chemin en courant.
Il va, la traînant toujours, bien que morte. Il dirige sa course vers
l’Occident. Sur son passage, il saccage palais et chaumières. Lorsqu’il
éprouve le besoin de manger, il s’empare des fruits, des viandes, du
pain; tout lui est bon, pourvu qu’il l’engloutisse. Partout il use de sa
force contre les gens, laissant celui-ci mort, celui-là estropié. Il
s’arrête rarement, et va sans cesse devant lui.
Il aurait traité de même sa dame, si elle ne s’était cachée, car il ne
distinguait plus le noir du blanc, et croyait être utile en nuisant à
tout le monde. Ah! que maudits soient l’anneau et le chevalier qui
l’avait donné à Angélique. Sans lui, Roland se serait vengé, et du même
coup en aurait vengé mille autres.
Et ce n’est pas celle-là seulement qui aurait dû tomber aux mains de
Roland, mais toutes celles qui existent aujourd’hui, car, de toutes
façons, elles sont toutes ingrates, et, parmi elles, il ne s’en trouve
pas une de bonne. Mais avant que les cordes détendues de ma lyre ne
rendent un son en désaccord avec mon chant, il vaut mieux le renvoyer à
une autre fois, afin qu’il soit moins ennuyeux pour qui l’écoute.