XVI

On s'étouffait, à la huitième chambre, où l'affaire Albin Fage venait

enfin après une interminable instruction et tout un jeu de hautes

influences pour entraver la procédure. Jamais cette salle de la

Correctionnelle dont les murs d'un bleu moisi, aux pâles dorures en

losanges, exhalent une odeur de graillon et de misère, n'avait vu se

presser sur ses bancs sordides, s'empiler debout aux passages une telle

cohue élégante et mondaine, tant de chapeaux fleuris, de toilettes

printanières à la marque des grands faiseurs, que tranchait violemment

le noir mat des toges et des toques. Et du monde arrivait encore par le

tambour de l'entrée dont les deux portes battaient continuellement sous

un flot moutonnant de têtes serrées, dressées, soulevées dans la lumière

blanche du palier.

Toutes connues, archi-connues, banales à faire pleurer, ces effigies des

fêtes parisiennes, enterrements chics ou grandes premières: Marguerite

Oger à l'avant-garde, et la petite comtesse de Foder, et la belle Mme

Henry de la légation américaine. Puis les dames congréganistes de

l'Académie: Mme Ancelin en mauve, au bras du bâtonnier Raverand; Mme

Eviza, un buisson de petites roses, entourée d'un essaim noir et

bourdonnant de jeunes stagiaires; et, derrière le tribunal, aux places

réservées, Danjou, debout, les bras croisés, dominant l'assistance et

les juges, détachant sur la vitre haute son profil aux dures arêtes

régulières de vieux cabot qu'on voit partout depuis quarante ans,

prototype de la banalité mondaine et de ses uniformes manifestations. A

part Astier-Réhu et le baron Huchenard cités comme témoins, il était le

seul académicien ayant osé affronter les plaidoiries, surtout l'avocat

d'Albin Fage, ce terrible ricaneur de Margery dont le «couin» nasillard

fait pouffer, rien qu'à l'entendre, la salle et le tribunal.

On allait rire, cela se devinait dans l'air, dans les folichonneries des

toques inclinées, dans l'allumage et le retroussis malin des yeux et des

bouches s'adressant de loin de petits signes avertisseurs. Tant de

racontars se débitaient sur les prouesses galantes de ce petit bossu que

l'on venait d'introduire an banc des prévenus, et qui, levant sa longue

tête pommadée, jetait dans la salle, par-dessus la barre, un de ces

regards en coup d'épervier, auxquels les femmes ne se trompent pas. On

parlait de lettres compromettantes, d'un mémoire de l'accusé citant

carrément les noms de deux ou trois grandes mondaines, ces noms toujours

les mêmes, trempés et retrempés dans toutes les sales affaires. Un

exemplaire en circulait, de ce factum, sur les bancs des journalistes,

une autobiographie naïve et prétentieuse, où la fatuité de l'avorton se

doublait de cette vanité spéciale à l'ouvrier «qui s'est instruit

lui-même;» mais, en définitive aucune des révélations annoncées.

Fage se contentait d'informer messieurs les juges qu'il était né près de

Vassy (Haute-Marne), droit comme tout le monde,--c'est la prétention

commune aux bossus,--et qu'une chute de cheval, à quinze ans, lui avait

dévié et renflé le dos. Ainsi qu'à la plupart de ses congénères, dont la

formation sexuelle est très lente, le goût de la femme lui était venu

tard, mais avec une violence inouïe, alors qu'il travaillait chez un

libraire du passage des Panoramas. Sa difformité le gênant pour ses

conquêtes, il chercha un moyen de gagner beaucoup d'argent; et

l'histoire de ses amours alternée avec celle de ses faux, des procédés

employés, encres et parchemins, présentait des titres de chapitres comme

celui-ci: «_Ma première victime_.--_Angélina, brocheuse_.--_Pour un

ruban feu_.--_La foire aux pains d'épices_.--_J'entre en relations avec

Astier-Réhu_.--_L'encre mystérieuse_.--_Défi aux chimistes de

l'Institut_...»

Il restait surtout de cette lecture l'effarement que le secrétaire

perpétuel de l'Académie française, la science et la littérature

officielles, se fussent laissé duper, deux ou trois ans de suite, par

cette ignorante cervelle d'infirme bourrée de détritus de bibliothèque,

de rognures de livres mal digérées; là était l'énorme drôlerie de

l'affaire et la cause de cette affluence. On venait voir l'Académie sur

la sellette en la personne d'Astier-Réhu que tous les regards

cherchaient au premier rang des témoins, immobile, absorbé, répondant à

peine et sans tourner la tête aux plates adulations de Freydet debout

derrière lui, ganté de noir, un grand crêpe au chapeau, dans le deuil

tout récent de sa soeur. Cité par la défense, le bon candidat craignait

que cela lui fit du tort dans l'esprit de son maître, et il s'excusait,

expliquait comment il avait rencontré ce misérable Fage chez Védrine;

mais son chuchotement se perdait dans le bruit de la salle et le ronron

du tribunal appelant, expédiant les causes, le monotone: «A huitaine...

à huitaine...» tombant comme un éclair de guillotine, coupant court

aux réclamations des avocats, à la plainte suppliante de pauvres

diables, rouges, s'épongeant le front devant la barre: «Mais, monsieur

le président...--A huitaine.» Quelquefois, du fond de la salle, un cri

en larmes, des bras éperdus: «Je suis là, m'sieu le président... mais

j'peux pas arriver... y a trop de monde.--A huitaine.» Ah! quand on a

vu de ces déblayages, et les balances symboliques fonctionner avec cette

dextérité, on garde une forte idée de la Justice. C'est à peu près la

sensation d'une messe de mort expédiée en bousculade par un prêtre

étranger, à un enterrement de pauvre.

Enfin la voix du président appela: «Affaire Albin Fage...» Un grand

silence dans la salle et jusqu'à l'extrémité du palier où des gens

montaient sur des bancs, pour voir. Puis, après un court marmottage à la

barre, les témoins défilèrent entre des rangs serrés de toges pour

gagner la salle qui leur est réservée, morne et nue, aux carreaux

dérougis s'éclairant mal sur une étroite ruelle. Astier-Réhu, qui

devait être appelé le premier, n'entra pas, marcha dans l'ombre du

couloir entre les deux salles. A de Freydet qui voulait rester avec lui,

il déclara sourdement: «Non, non... laissez-moi... Je veux qu'on me

laisse!...» Et le candidat, tout penaud, dut se mêler aux autres

témoins, causant par petits groupes: le baron Huchenard, Bos le

paléographe, le chimiste Delpech de l'Académie des Sciences, des experts

en écriture, puis deux ou trois jolies filles, de celles dont les

portraits paraient les murs de la chambre d'Albin Fage, ravies de la

réclame qu'allait leur valoir le procès, riant très haut, étalant

d'ébouriffants «directoire» en contraste avec le bonnet de linge et les

mitaines en tricot de la concierge de la Cour des Comptes. Védrine cité

lui aussi, Freydet vint s'asseoir à son côté sur le large rebord de la

fenêtre ouverte. Pris, emportés dans ces courants contraires qui, à

Paris, séparent les existences, les deux camarades ne s'étaient plus

revus, depuis l'été d'avant, qu'aux obsèques récentes de la pauvre

Germaine. Et Védrine serrait les mains de son ami, s'informait de sa

santé, de son état d'esprit après ce coup terrible. Le candidat haussa

les épaules: «C'est dur... certainement, c'est dur, mais que veux-tu?

J'y suis fait...» L'autre arrondissant les yeux en face d'un aussi

farouche égoïsme... «Dame! pense donc... deux fois, en un an, qu'ils

me retoquent...»

Le coup terrible, le seul, pour lui, c'était son échec au fauteuil de

Ripault-Babin qui venait de lui échapper comme celui de Loisillon; il

comprit ensuite, poussa un profond soupir... Ah! oui... Sa

Germaine... Elle s'en était donné du mal tout l'hiver pour cette

malheureuse candidature... Deux dîners par semaine, et jusqu'à minuit,

une heure du matin, manoeuvrant son fauteuil mécanique dans tous les

coins du salon... Elle y avait sacrifié ses dernières forces, plus

passionnée encore, plus acharnée que son frère... A la fin, tout à la

fin, quand elle ne pouvait plus parler, ses pauvres doigts tordus,

faisaient du pointage sur le bord du drap. «Oui, mon cher, elle est

morte en pointant, en supputant mes chances à ce damné fauteuil... Oh!

mais rien que pour elle j'en serai, de leur Académie, et malgré eux,

pour la joie de cette chère mémoire...» Il s'arrêta court; puis la voix

changée, descendue:

«Au fait, je ne sais pas pourquoi je te dis ça... La vérité, c'est que

depuis qu'ils m'ont enfoncé ce désir sous le front, je ne peux plus

penser à rien autre... Ma soeur est morte, à peine si je l'ai

pleurée... Il fallait faire mes visites, solliciter pour l'Académie,

comme dit Chose. J'en dessèche, j'en crève... une vraie folie.»

Dans la brutalité de ces paroles, l'accent fiévreux qui les encolérait,

le sculpteur ne retrouvait plus son Freydet si doux, si poli, épanoui de

vivre. L'oeil distrait, le pli soucieux du front, la brûlure de sa

poignée de mains attestaient la passion, l'idée fixe; pourtant la

rencontre de Védrine semblait l'avoir un peu détendu, et, tendrement, il

l'interrogeait: «Que fais-tu?... que deviens-tu?... ta femme?... tes

enfants?...» L'ami répondait avec son tranquille sourire. Grâce à Dieu,

toute la smala était bien. On allait sevrer la petite. Le garçon

continuait à remplir sa fonction d'être beau, à guetter avec inquiétude

le centenaire du vieux Réhu. Quant à lui, il travaillait. Deux tableaux

au salon, cette année, pas mal placés, pas mal vendus. En revanche, un

créancier aussi imprudent que féroce avait saisi le paladin qui, d'étape

en étape, encombrant d'abord un superbe rez-de-chaussée de la rue de

Rome, déménagé ensuite dans une écurie des Batignolles, se morfondait

maintenant sous le hangar d'un nourrisseur à Levallois, où, de temps en

temps, on allait le visiter en famille.

«Voilà la gloire!» ajoutait Védrine en riant, pendant que la voix de

l'huissier réclamait le témoin Astier-Réhu. La silhouette du secrétaire

perpétuel se découpa une minute sur la lumière poudreuse du tribunal,

très droite, très ferme, mais son dos qu'il ne surveillait pas, ses

larges épaules frissonnantes trahissaient une vive émotion. «Pauvre

Crocodilus! murmura le sculpteur, il passe par de rudes épreuves...

Cette histoire d'autographes, le mariage de son fils...

--Paul Astier est marié?

--Depuis trois jours, avec la duchesse... Une espèce de mariage

morganatique sans autre assistance que la maman du jeune homme et les

quatre témoins... J'en étais, comme tu penses, puisqu'une fatalité

singulière m'associe à tous les faits et gestes de cette famille

Astier.»

Et Védrine disait son saisissement en voyant paraître, dans cette salle

de mairie, la duchesse Padovani, pâle comme une morte, encore fière,

mais navrée, désenchantée, sous une toison de cheveux gris, ses pauvres

beaux cheveux qu'elle ne prenait plus la peine de teindre. A côté

d'elle, Paul Astier, monsieur le comte, souriant et froid, toujours

joli... On se regarde, personne ne trouve un mot, excepté l'employé

qui, après avoir dévisagé les deux vieilles dames, éprouve le besoin de

dire en s'inclinant, la mine gracieuse:

«Nous n'attendons plus que la mariée...

--Elle est là, la mariée,» répond la duchesse s'avançant la tête haute.

De la mairie, où l'adjoint de service a le bon goût de leur épargner

tout discours, on file à l'Institut catholique, rue de Vaugirard. Église

aristocratique, toute dorée, fleurie, un flamboiement de lustres, et

personne. Rien que la noce sur un seul rang de chaises, écoutant

Monseigneur Adriani, le nonce du pape, baragouiner une interminable

homélie qu'il lisait, tout imprimée, dans un cartulaire à enluminures.

Et c'était beau, ce prélat mondain, son grand nez, sa lèvre mince, les

épaules étriquées sous sa pèlerine violette, parlant «des traditions

d'honneur de l'époux, des grâces juvéniles de l'épouse» avec un regard

de côté, farceur et noir, qui tombait sur les prie-Dieu en velours du

triste couple. Puis la sortie, de froids saluts échangés entre les

arcades du petit cloître, et le soupir soulagé de la duchesse, son

«C'est fini, mon Dieu!» avec l'intonation désespérée de la femme qui a

mesuré le gouffre et s'y jette les yeux ouverts, pour tenir un

engagement d'honneur.

«Ah! du sombre, du lamentable, continuait Védrine, j'en ai vu dans mon

existence, mais rien de plus navrant que ce mariage de Paul Astier!

--Fier gredin tout de même, notre jeune ami! dit Freydet entre ses

dents.

--Oui, un de nos jolis _strugforlifeurs_!»

Le sculpteur répéta le mot en l'accentuant: «Struggle-for-lifeurs!»

désignant ainsi cette race nouvelle de petits féroces à qui la bonne

invention darwinienne de «la lutte pour la vie» sert d'excuse

scientifique en toutes sortes de vilenies. Freydet reprit:

«Enfin, toujours, le voilà riche... ce qu'il voulait... Son nez ne l'a

pas fait dévier, cette fois!

--Attendons, il faudra voir!... La duchesse n'est pas commode; et lui,

avait un sacré mauvais oeil à la mairie!... Si sa vieille dame l'ennuie

trop, nous pourrions bien le retrouver en cour d'assises, ce fils et

petit-fils d'immortels!

--Témoin Védrine!» appela l'huissier à toute voix. En même temps,

l'énorme éclat de rire d'une foule pressée et communicative s'échappait

du battement de la porte. «Cristi! on ne s'embête pas, là-dedans!» dit

le garde de Paris de planton dans le couloir.

La salle des témoins, vidée peu à peu pendant la causerie des deux

copains, ne renfermait plus que Freydet et la concierge de la Cour des

Comptes, effarée de paraître en justice et tortillant les brides de son

bonnet d'un mouvement maniaque. Pour le Candidat, au contraire,

l'occasion était unique d'encenser publiquement l'Académie française et

son secrétaire perpétuel, dans un petit speech très reproduit par les

feuilles et comme le prologue de son discours de réception. Seul,

maintenant que la bonne femme passait à son tour, il arpentait la pièce,

stationnait devant la fenêtre, arrondissait des périodes et de beaux

gestes gantés de noir. Et voici que de la maison en face, on s'y

méprenait, une lugubre masure dartreuse et sombre, suant les immondes et

honteux métiers qu'elle abritait... Une main grasse au bras nu écartait

un rideau rose, esquissait une invitation équivoque... «Oh! ce

Paris!...» Le front du récipiendaire s'en couvrit d'une rougeur de

honte. Il s'éloigna vivement de la croisée, se réfugia dans le couloir.

«C'est le ministère qui parle à cette heure...» lui chuchota le

planton, pendant qu'une voix faussement indignée clamait dans

l'atmosphère surchauffée de la salle: «... Vous avez abusé de

l'innocente passion d'un vieillard...»

Freydet pensa tout haut: «Eh! bien... Et moi?...

--Faut croire qu'ils vous ont oublié...

--Toujours, donc!» se dit tristement le pauvre diable.

Une formidable explosion de fou rire accueillait à cette minute le

déballage de la fausse collection Mesnil-Case: lettres de rois, de

papes, d'impératrices, Turenne, Buffon, Montaigne, La Boëtie, Clémence

Isaure, et à chaque nouveau nom de cette énumération fantastique,

montrant l'énorme candeur de l'historien officiel, tout l'Institut berné

par ce petit gnome, la joie de la foule redoublait. Freydet ne put

entendre davantage ce rire irrespectueux qui bafouait son protecteur et

son maître Astier-Réhu, d'autant qu'il se sentait frappé lui-même en

retour, sa candidature encore une fois compromise. Il s'échappa,

descendit, erra longtemps dans les cours, puis sur le trottoir devant la

grille, se confondit enfin au remous de la sortie générale, parmi les

galopades de la livrée, le tumulte des voitures, dans la belle lumière

finissante d'une journée de juin où les ombrelles roses, blanches,

mauves ou vertes tendaient en s'ouvrant des colorations de grandes

fleurs. Des fusées de gaîté partaient encore de tous les groupes, comme

à la sortie d'une pièce très farce... Salé, le petit bossu; cinq ans de

prison et les dépens, mais ce que l'avocat a été drôle!... Marguerite

Oger s'esclaffait, son rire du «deux» dans _Musidora_: «Ah! mes enfants

... mes enfants...» et Danjou, conduisant Mme Ancelin à sa voiture,

disait tout haut cyniquement: «C'est un crachat dans la figure de

l'Académie... en plein... mais si bien envoyé!...»

Léonard Astier, qui s'éloignait seul, sans tourner la tête, entendait

ces propos et d'autres encore, malgré les avertissements de l'un à

l'autre: «Prenez garde, il est là...» Et c'était le commencement pour

lui de la déconsidération, son ridicule connu, raillé de Paris tout

entier.

«Donnez-moi le bras, mon bon maître.» Freydet l'avait rejoint, cédant à

un irrésistible élan du coeur.

«Ah! mon ami, quel bien vous me faites!» dit le vieillard d'une voix

sourde et mouillée.

Ils marchèrent quelque temps en silence. La verdure des quais ombrait et

parait les pierres; les bruits de la rue et de l'eau sonnaient dans

l'air joyeux. Un de ces jours où il semble que la misère humaine fait

trêve.

«Nous allons? demanda Freydet.

--Où vous voudrez... mais pas chez moi...» dit le bonhomme à qui cette

idée de la scène que sa femme allait lui faire causait une terreur

d'enfant.

* * * * *

Ils dînèrent tous deux au Point-du-Jour, après avoir marché longtemps

le long de l'eau; et les bonnes paroles du disciple aidant la douceur de

la soirée, Astier-Réhu rentrait chez lui fort tard, apaisé, remis de ses

cinq heures de pilori sur le banc de la huitième chambre, cinq heures à

subir, les mains liées, le rire outrageant de cette foule et le jet de

vitriol de l'avocat. «Riez, riez, messieurs les babouins!... la

postérité jugera.» Il se consolait ainsi, en traversant les grandes

cours de l'Institut où tout dormait, les vitres éteintes, la baie des

escaliers faisant à droite et à gauche de grands trous noirs,

rectangulaires. Monté à tâtons, il gagna son cabinet sans bruit, sans

lumière, comme un voleur. C'est là que depuis le mariage de Paul et sa

rupture avec son fils, il se jetait tous les soirs sur un lit improvisé

pour échapper à ces tenaces discussions nocturnes, où la femme reste

puissante, même quand elle a cessé d'être femme, par l'infatigable

ressource de ses nerfs, et où l'homme finit par tout céder, tout

promettre, pour la paix, la liberté du sommeil!

Dormir! jamais il n'en avait senti le besoin comme à la fin de cette

longue journée d'émotions et de fatigues, et il entrait dans l'ombre de

son cabinet, déjà comme dans du repos, quand il distingua une vague

forme humaine à l'angle de la fenêtre.

«Eh bien! vous voilà content...» Sa femme! Sa femme qui le guettait,

qui l'attendait, dont le petit sifflement le tint immobile au milieu du

noir, à écouter... «Vous l'avez eu, votre procès... Vous vouliez du

ridicule, vous en êtes couvert, inondé des pieds à la tête, à ne plus

oser vous montrer... Ah! c'était bien la peine de crier que votre fils

déshonorait le nom d'Astier; mais ce nom, grâce à vous, le voilà devenu

synonyme d'ignorance et de jobardise, on ne peut plus le prononcer sans

rire... Tout ça, je vous demande... pour sauver votre oeuvre

historique... Jeannot!... Qui la connaît, votre oeuvre historique? Qui

cela intéresse-t-il que vos documents soient faux ou vrais? Vous savez

bien qu'on ne vous lit pas...»

Elle allait, elle allait, distillant son aigre filet de voix au diapason

le plus haut, et, pour lui, c'était le pilori qui continuait, l'insulte

officielle qu'il écoutait comme tantôt, comme au tribunal, sans une

interruption, sans un mouvement de menace, avec le sentiment d'une

autorité hors d'atteinte et de toute réplique. Mais, qu'elle était

cruelle, cette bouche invisible qui le mordait, le blessait partout, et

fouillait à petits coups de dents son honneur d'homme et d'écrivain....

Jolis, ses livres! S'imaginait-il, par hasard, qu'ils lui avaient valu

l'Académie. Mais c'est à elle seule qu'il le devait, son habit vert! Une

vie d'intrigues, de manéges, pour forcer les portes, une après l'autre

... toute sa jeunesse de femme sacrifiée aux déclarations chevrotantes,

aux entreprises de vieux qui la soulevaient de dégoût... «Dame! mon

cher, il fallait bien... On entre à l'Académie avec du talent; vous

n'en avez pas... ou un grand nom, ou une haute situation... Tout vous

manquait... Alors, je m'en suis mêlée!...» Et de peur qu'il en doutât,

qu'il pût voir dans ses paroles l'exaspération d'une femme blessée,

humiliée dans sa vanité d'épouse, dans sa tendresse aveugle de mère,

elle précisait les détails de son élection, lui rappelait son fameux

mot sur les voilettes de Mme Astier, qui sentaient le tabac, malgré

qu'il ne fumât jamais... «Un mot, mon cher, qui vous a rendu plus

célèbre que tous vos livres...»

Il eut une plainte basse et profonde, le cri sourd d'un homme éventré

qui retient ses entrailles à deux mains. La petite voix aiguë continuait

sans s'émouvoir: «Eh! faites-la donc, mon Dieu, votre malle, une bonne

fois! qu'on n'entende plus parler de vous... Notre Paul est riche,

heureusement... Il vous enverra de quoi manger... car vous pensez bien

que, maintenant, vous ne trouverez ni un éditeur ni une revue qui

veuille de vos inepties, et c'est le prétendu déshonneur de votre fils

qui vous empêchera de mourir de faim.

--C'en est trop!» murmura le pauvre homme s'en allant, fuyant cette

fureur cinglante; et tâtant les murs, enfilant les couloirs et les

escaliers, et les cours sonores, il répétait, pleurant presque: «C'en

est trop... c'en est trop...»

Où va-t-il?

Droit devant lui, comme en rêve; il franchit la place et la moitié du

pont dont la fraîcheur le ranime. Il s'assied sur un banc, relève son

chapeau et ses manches pour calmer ses artères battantes. Peu à peu le

bruissement régulier de l'eau le calme, il se reprend, mais c'est pour

se rappeler et souffrir... Quelle femme! Quel monstre! Et il a pu vivre

trente-cinq ans à côté d'elle sans la connaître... Un frisson d'horreur

le secoue, au souvenir de tant d'abominations qu'il vient d'entendre.

Elle n'a rien épargné, rien laissé de vivant en lui, pas même cet

orgueil qui le tenait encore debout: sa foi dans son oeuvre, sa croyance

à l'Académie. Et songeant à l'Académie, instinctivement il se retourne.

Au bout du pont désert, élargi en une immense avenue jusqu'au pied du

monument, le palais Mazarin massé, resserré dans la nuit, dresse son

portique et sa coupole comme sur la couverture des Didot, tant regardée

en sa jeunesse... Oh! ce dôme, ces pierres, but décevant, cause de son

malheur... C'est là qu'il est venu chercher sa femme, sans amour, sans

joie, pour la promesse de l'Institut. Il l'a eue, oui, cette placé

enviée! il sait comment... Et c'est du propre!...

... Des pas, des rires sonnent sur le pont, se rapprochent: Des

étudiants revenant au quartier avec leurs maîtresses. Il a peur d'être

reconnu, se lève, s'appuie à la rampe; et, pendant que la bande le frôle

sans le voir, il songe amèrement qu'il ne s'est jamais amusé, jamais

donné un beau soir comme celui-là, pour chanter follement sous les

étoiles,--l'ambition toujours tendue, en marche vers cette coupole de

temple, qui lui a fourni en retour... quoi? Rien, le Néant... Déjà, il

y a bien longtemps, le jour de sa réception, les discours finis, les

malices échangées, il a eu cette impression de vide et d'espoir

mystifié; dans le fiacre qui le ramenait chez lui pour quitter l'habit

vert, il se disait: «Comment! J'y suis?... Ce n'est que ça!» Depuis, à

force de se mentir, de répéter avec ses collègues que c'était bon,

exquis, les délices des délices, il a fini par y croire... Mais, à

présent, le voile est tombé, il y voit clair et voudrait crier par cent

voix à la jeunesse française: «Ce n'est pas vrai... On vous trompe...

L'Académie, un leurre, un mirage!... Faites votre route et votre oeuvre,

en dehors d'elle... Surtout, ne lui sacrifiez rien, car elle n'a rien à

vous donner de ce que vous n'apporterez pas, ni le talent, ni la gloire,

ni le suprême contentement de soi... Ce n'est ni un recours, ni un

asile, l'Académie!... Idole creuse, religion qui ne console pas. Les

grandes misères de la vie vous assaillent là comme ailleurs... On s'y

est tué, sous cette coupole; on y est devenu fou! Et ceux qui dans leur

détresse se sont tournés vers elle, qui lui ont tendu des bras

découragés d'aimer ou de maudire, n'y ont étreint qu'une ombre... et le

vide... le vide...»

Il parle tout haut, tête nue, tenant le parapet à deux mains, le vieux

professeur, comme autrefois, à son cours, au rebord de sa chaire. En

bas, le fleuve roule, nuancé de nuit, entre ses files de réverbères,

qui clignotent avec cette vie silencieuse de la lumière, inquiétante

comme tout ce qui se meut, regarde, et ne s'exprime pas. Sur la berge un

chant d'ivrogne festonne en s'éloignant:

«_Quand Cupidon... le matin... che réveille..._»

Quelque Auvergnat en goguette regagnant son bateau à charbon. Cela lui

rappelle Teyssèdre, le frotteur, et son verre de vin frais; il le voit

essuyant sa bouche d'un revers de manche: «Il n'y a que cha de bon dans

la vie!» Même cette humble joie de nature, lui, ne l'a pas connue, il

est obligé de l'envier. Et se sentant seul, sans recours, sans une

épaule pour pleurer, il comprend que cette gueuse là-haut avait raison

et qu'il faut la faire une bonne fois, sa malle!...

* * * * *

Des sergents de ville trouvèrent, au matin, sur un banc du pont des

Arts, un chapeau à larges bords, un de ces chapeaux qui gardent un peu

de la physionomie de leur propriétaire. Dedans, une grosse montre en or,

une carte de visite au nom de «Léonard Astier-Réhu, secrétaire

perpétuel de l'Académie française,» sabrée en travers, de cette ligne au

crayon: «Je meurs ici volontairement...» Oh! oui, bien volontairement!

Et mieux encore que sa petite phrase d'une longue et ferme écriture,

l'expression de ses traits, les dents serrées, la mâchoire avançante et

violente disaient sa ferme résolution de mourir, quand, après une

matinée de recherches, les mariniers le retirèrent des larges maillons

d'un filet de fer entourant des bains de femmes, tout près du pont. Il

fut porté d'abord au poste de secours où le secrétariat de l'Institut

vint le reconnaître. Ce n'était pas le premier Perpétuel qu'on tirait de

la Seine; même chose s'était déjà produite du temps de Picheral le père,

presque dans les mêmes circonstances. Aussi Picheral le fils n'en

semblait pas très ému, curieux seulement à voir frétiller sur la large

berge, en habit, le crâne nu et luisant comme un jeton.

L'horloge du palais Mazarin sonnait une heure quand le brancard du

poste, au pas lourd des porteurs, entra sous la voûte, marquant son

chemin de sinistres mouillures. Au bas de l'escalier B, on reprit

haleine. Un grand carré de ciel bleu se découpait au-dessus de la cour

aveuglante de soleil. La toile du brancard un instant soulevée, les

traits de Léonard Astier-Réhu se montrèrent une dernière fois à ses

collègues de la commission du dictionnaire qui venaient de lever la

séance en signe de deuil. Ils se tenaient autour, la tête découverte,

moins tristes encore que saisis et scandalisés. Des curieux s'arrêtaient

aussi, des ouvriers, petits employés, apprentis, car l'Institut sert de

passage entre la rue Mazarine et le quai; parmi eux, le candidat Freydet

qui, tout en s'essuyant les yeux, pleurant son maître, son bon maître,

songeait au fond de lui, et non sans quelque honte, qu'un nouveau

fauteuil était vacant.

Juste à ce moment le vieux Jean Réhu descendait pour sa promenade de

digestion. Il ne savait rien, parut étonné devant cette foule qu'il

dominait des dernières marches de l'escalier et s'approcha pour voir,

malgré ceux qui l'éloignaient d'un geste effaré. Comprit-il?

Reconnut-il? Ses traits restaient immobiles, ses yeux aussi inexpressifs

que ceux de la Minerve, là-bas, sous son casque de bronze; puis, ayant

bien regardé, pendant qu'on rabattait la toile à raies sur le pauvre

visage du mort, il s'en alla, droit, fier, son ombre immense à côté de

lui, véritable Immortel, celui-là, et son hochement de tête semblait

dire:

«J'ai encore vu ça, moi!»

L'Immortel Moeurs parisiennes · 第 33 / 34 题