Paul insista, pour se débarrasser du sombre raseur. A défaut de la jeune
fille, quelque dénonciation de domestique était à craindre. Et son petit
nez fourbe s'agitant: «A votre place, mon cher maître...
--Bah! laissez donc, j'en serai quitte pour une scène qui avancera mes
affaires... les femmes sont comme nous, ça les monte, ces
histoires-là!»
Il faisait le brave; mais, la veille du retour de la duchesse, il
prétexta les élections académiques toutes proches, l'humidité des soirs,
mauvaise pour ses rhumatismes, et s'enfuit emportant dans sa valise son
rapport enfin terminé.
* * * * *
Elle arriva pour la messe du dimanche, célébrée en grande pompe dans la
chapelle Renaissance à qui l'art multiple de Védrine avait su rendre ses
admirables verrières et son retable d'autel miraculeusement sculpté. Une
foule énorme des villages d'alentour, engoncée de hideuses redingotes,
de longues blouses bleues vernissées, de coiffes blanches, de fichus
raides d'empois sur des teints de hâle, emplissait la chapelle,
débordait dans la cour d'honneur,--venue là non pour la cérémonie
religieuse ni pour l'hommage rendu à ce vieux duc, un inconnu dans le
pays, mais pour le banquet en plein air, qui devait suivre la messe, sur
ces bancs et ces longues tables dressés des deux côtés de l'interminable
avenue seigneuriale, où, l'office fini, deux à trois mille paysans
purent facilement prendre place. Un peu gênés d'abord, impressionnés par
tout ce service en deuil qui s'agitait, ces forestiers le crêpe à la
casquette, ils parlaient à voix basse, dans l'ombre majestueuse des
ormes; puis chauffés de vins, de victuailles, le repas funèbre s'anima,
devint une immense frairie.
Pour échapper à l'horreur de ces ripailles, la duchesse et Paul Astier
filaient grand trot par les routes et les champs déserts du dimanche,
dans un landau découvert, drapé de noir. Ces hauts laquais à cocardes,
ces longs voiles de veuve en face de lui, rappelaient au jeune homme
d'autres courses de ce genre. Il pensait: «Décidément, il y a toujours
un mort dans mes affaires...» en regrettant un peu le petit minois
frisé court de Colette de Rosen, d'un si rayonnant contraste dans tout
ce noir. Fatiguée du voyage, épaissie par un deuil improvisé, la
duchesse avait pour elle ces grandes façons dont l'autre manquait
absolument; et puis son mort n'était pas gênant, à celle-là, bien trop
franche pour grimacer les doléances auxquelles se croient obligées les
vulgaires en pareil cas, même quand ce mari défunt a été détesté et
trompé de mille façons. Sous la sonore talonnade des chevaux, la route
se déroulait, montant, dévalant en pentes molles, tantôt entre des
petits bois de chênes, ou de grandes plaines balayées de vols de
corbeaux autour des meules espacées. Le ciel doux, pluvieux, comme
abaissé, filtrait par de rares échancrures un soleil pâle: et, pour
s'abriter du vent de leur course, une même couverture enserrait leurs
genoux rapprochés, mêlés sous la fourrure pendant qu'elle parlait de sa
Corse, d'un merveilleux _vocero_ improvisé aux funérailles par sa femme
de chambre.
«Matéa?
--Oui, Matéa!... C'est un grand poète, figurez-vous...» Et elle citait
quelques vers de la vocératrice, dans ce fier patois corse qui allait
bien à son contralto. Quant aux graves déterminations, pas un mot.
C'était pourtant cela qui l'intéressait, lui, et bien autrement que les
poésies de la chambrière. Ce serait pour le soir, sans doute. Et, tout
bas, il l'égayait de l'aventure de Laniboire, de l'adroite façon dont il
s'était débarrassé de l'académicien. «Pauvre petite Moser, disait la
duchesse en riant, il faut que son père soit nommé, cette fois... Elle
l'a bien gagné...» Puis ils ne jetèrent plus que quelques courtes
phrases, voluptueusement rapprochés dans cette course berçante du
landau, tandis que le jour baissait sur les champs obscurcis, laissant
voir vers les hauts-fourneaux des montées de flammes intermittentes, des
bâtiments d'éclairs à hauteur de ciel. Le retour fut malheureusement
gâté par les cris, les chants avinés des bandes paysannes revenant de la
frairie, s'empêtrant dans les roues comme des bestiaux, roulant aux
fossés d'où montaient, des deux côtés de la route, des ronflements, des
bruits immondes, leur façon de prier pour le repos de l'âme du très haut
et puissant seigneur et duc.
Dans leur tour habituel de galerie, appuyée contre son épaule entre les
lourds piliers découpant le vague horizon, elle regardait la nuit,
murmurait: «Qu'on est bien! tous deux... seuls...» mais ne parlait
toujours pas de ce que Paul attendait. Il essayait de l'y amener et, de
tout près, dans les cheveux, s'informait de son hiver. Allait-elle
retourner à Paris? Oh! non, certainement; Paris l'écoeurait, et sa
société menteuse, tout en masques et en trahisons! Seulement, elle
hésitait encore, s'enfermer à Mousseaux, ou partir pour un grand voyage
en Syrie, en Palestine. Qu'en pensait-il? Bien sûr, c'étaient là les
graves déterminations à prendre ensemble; un prétexte en somme pour le
retenir, la femme absente s'effrayant à l'idée que, s'il retournait à
Paris, d'autres le lui enlèveraient. Paul, se jugeant mystifié, mordait
ses lèvres: «Ah! c'est comme ça, ma fille... Eh bien! nous allons
voir.» Lasse de son voyage et de sa journée de plein air, elle monta se
coucher en se traînant, après une poignée de mains significative à
laquelle répondait d'ordinaire un furtif et tendre «à tout à l'heure.»
Elle viendrait; il serait là, derrière la porte, à guetter son pas...
Et quelle revanche alors aux contraintes de la journée! Toute une nuit
d'ivresse rien que dans un mot chuchoté... «à tout à l'heure.» Mais ce
mot, Paul Astier, ce soir-là, ne le dit pas; et, malgré sa déconvenue,
elle voyait dans cette réserve un respect pour le deuil si proche, la
chapelle encore tendue; même elle s'endormit en trouvant cela très
distingué.
Le lendemain, on ne se vit guère; la duchesse, en affaires, réglait les
comptes de son maître d'hôtel, de ses fermiers, à la grande admiration
du notaire Maître Gobineau, qui disait à Paul, à déjeuner, avec une
malice dans chaque pli de sa vieille figure tapée: «En voilà une à qui
on ne fera pas voir le tour.
--Qu'en sait-il?» pensait le jeune chasseur à l'affût, tortillant sa
barbe blonde. Pourtant, l'âpreté, le sang-froid que prenait ce beau
contralto d'amour dans les discussions d'intérêt l'avertissaient qu'il
faudrait jouer serré.
Après déjeuner, des caisses arrivaient de Paris avec la Première de
Spricht et deux essayeuses. Enfin, vers quatre heures, descendue dans
une merveille de costume qui la faisait toute jeune et mince, elle lui
proposa une course à pied dans le parc. Ils marchaient l'un près de
l'autre du même pas allègre, descendant les allées, évitant le bruit des
grands rateaux dont les jardiniers, trois fois par jour, luttaient
contre la tombée des fouilles mourantes. Mais on avait beau faire, les
chemins, une heure après, se recouvraient de nouveau de ce tapis
d'Orient aux teintes riches, pourpre, vert, mordoré, où bruissait leur
promenade sous les rayons d'un oblique soleil très doux. Elle lui
parlait de ce mari dont elle avait tant souffert aux années de sa
jeunesse, tenant beaucoup à lui faire comprendre qu'elle portait un
deuil mondain, tout de convenance et ne l'attristant pas jusqu'au coeur.
Paul comprenait parfaitement et souriait, bien résolu dans sa tactique
de froideur.
Tout au bas du parc, ils s'assirent près d'un pavillon masqué d'érables,
de troènes, qui abritait les verveux et les rames de la petite
flottille. Ils voyaient de là les pelouses en pente, les hautes et
basses futaies éclairées et dorées par places, découvrant le château
qui, la plupart des fenêtres closes, ses terrasses désertes, et dressant
l'orgueil de ses lanternes et de ses tours, semblait grandi, rentré dans
l'histoire.
«Quel dommage de quitter tout cela...» dit-il dans un soupir. Elle le
regarda, stupéfaite, le front orageux et contracté... Partir, il
voulait partir... et pourquoi?
«La vie, hélas! il faut bien...
--Nous séparer!... et moi? et ce grand voyage que nous devions faire
ensemble?
--Je vous laissais dire...»
Mais est-ce qu'un pauvre artiste comme lui pouvait se payer une
promenade en Palestine? Des rêves cela, irréalisables... La dabbieli de
Védrine, un bachot sur la Loire.
Elle haussa ses belles épaules patriciennes: «Voyons, Paul, quel
enfantillage!... Est-ce que tout ce que j'ai n'est pas à vous?
--A quel titre?»
Ce fut dit! mais elle ne devinait pas encore où il allait en venir. Et
lui, craignant d'être parti trop vite:
«Oui, quel titre au jugement étroit du monde pour voyager avec vous?
--Eh bien! restons à Mousseaux.»
Il s'inclina dans une douce ironie: «Votre architecte n'y a plus rien à
faire.
--Bah! nous lui trouverons bien de l'ouvrage... dussé-je mettre la feu
au château cette nuit...»
Elle riait de son beau rire passionné, se serrait contre lui, prenait
ses mains dont elle se caressait le visage, des folies! mais pas le mot
que Paul attendait, qu'il essayait de lui faire dire. Alors, lui,
violemment: «Si vous m'aimez, Maria-Antonia, laissez-moi partir; j'ai
mon existence à faire et celle des miens... On ne me pardonnerait pas
de l'accepter d'une femme qui n'est pas ma femme, qui ne le sera
jamais.»
Elle comprit, ferma les yeux comme devant l'abîme, et, dans le grand
silence qui suivit, on entendait sous une brise les feuilles tomber dans
tout le parc, les unes encore lourdes de sève, glissant par paquet de
branche en branche, d'autres furtives, impalpables, en frôlements de
robe, et tout autour du pavillon, sous les érables, on eût dit des pas,
un piétinement de foule silencieuse qui rôdait. Elle se leva
frissonnante: «Il fait froid, rentrons.» Son sacrifice était fait. Elle
en mourrait, sans doute, mais le monde ne verrait pas cet abaissement
de la duchesse Padovani en Madame Paul Astier, épousant son architecte.
Paul, tout le soir, s'occupa sans affectation de son départ, donna des
ordres pour ses malles, des pourboires princiers au service, s'informa
des heures de train, toujours libre de lui, causeur, sans parvenir à
troubler la bouderie silencieuse de la belle Antonia, absorbée dans la
lecture d'une revue dont elle ne tournait pas les pages. Seulement quand
il lui fit ses adieux, ses remerciements pour sa longue et bonne
hospitalité, il vit dans la lumière du vaste abat-jour de dentelle
l'angoisse de ce fier visage, la grâce implorante de ces beaux yeux de
fauve mourant.
Dans sa chambre, le jeune homme s'assura que le verrou du fumoir était
fermé, éteignit tout et attendit, immobile sur le divan près de la
petite porte. Si elle ne venait pas, il s'était trompé, tout serait à
refaire. Mais un léger bruit, la soie du peignoir dans le passage
dérobé, et après la surprise de ne pas entrer tout droit, un coup
effleuré du bout du doigt plutôt que frappé. Il ne bougea pas, résista
même à une tousserie avertissante, l'entendit s'éloigner, le pas
nerveux, en saccades.
«Maintenant, pensa-t-il, elle est prise. J'en ferai ce que je
voudrai...» et il se coucha tranquillement.
* * * * *
«Si je m'appelais le prince d'Athis, seriez-vous devenue ma femme à
l'expiration de votre deuil?... Pourtant d'Athis ne vous aimait pas et
Paul Astier vous aime, et, fier de son amour, aurait voulu le proclamer
devant tous, au lieu de le cacher comme une honte. Ah! Mari' Anto! Mari'
Anto!... quel beau rêve je viens de faire... Adieu pour jamais.»
Elle lut cette lettre, les yeux à peine ouverts, tout gros des larmes
versées dans la nuit: «Monsieur Astier est-il parti?» La chambrière qui
se penchait pour rattacher les persiennes, voyait justement la voiture
emportant M. Paul, tout au bout de l'avenue, trop loin déjà pour qu'on
pût les rappeler. La duchesse sauta de son lit, courut à la pendule:
«Neuf heures!» L'express ne passait à Onzain qu'à dix heures. «Vite un
courrier... Bertoli... le meilleur cheval...» En traversant les bois
au raccourci, on arriverait avant la calèche! Pendant que les ordres se
hâtaient, elle écrivait debout, presque nue: «Revenez... tout ira selon
votre désir...» Non, trop froid. Il ne viendrait pas pour si peu. Ce
billet déchiré, elle en faisait un autre: «Ta femme, ta maîtresse, ce
qui te plaira, mais tienne!... tienne!...» signa: «duchesse Padovani.»
Puis, tout à coup, s'affolant à l'idée qu'il ne reviendrait peut-être
pas encore: «J'irai moi-même... mon amazone, vite!» Et, par la fenêtre,
elle jetait à Bertoli, dont la bête piaffait devant l'escalier
d'honneur, l'ordre de seller pour elle «mademoiselle Oger.»
Depuis cinq ans, elle ne montait plus à cheval. L'habit craquait sur la
taille épaissie, des agrafes manquaient. «Laisse, Matéa, laisse...»
Elle descendit l'escalier la traîne au bras, entre les valets de pied
hébétés, la face vide, se lançait à fond de train par l'avenue. La
grille, la route. La voilà sous bois dans la fraîcheur des chemins
verts, des longues avenues où des vols, des bonds s'effarent à sa
course effrénée. Elle le veut, il le lui faut, l'homme, l'amant, celui
qui sait la faire toujours mourir, toujours renaître! Maintenant qu'elle
connaît l'amour, y a-t-il autre chose au monde!... Et, penchée, elle
guette le train, ce bruit de vapeur qui rase tous les horizons de
campagne. Pourvu qu'elle arrive à temps!... Pauvre folle! Irait-elle au
pas qu'elle le rattraperait encore, ce joli fuyard, puisqu'il est son
mauvais destin, celui qu'on n'évite pas.