«Hep!... hep!...» Sur le charreton à deux roues qu'il conduit lui-même,
correct et droit, les guides hautes, Paul Astier file bon train vers son
mystérieux déjeuner d'affaires: le Pont-Royal, les quais, la place de la
Concorde. Dans ce décor de terrasses, de verdure et d'eau, avec un peu
de fantaisie en tête, il pourrait croire que c'est l'aile de la fortune
qui l'emporte, tant la route est unie, la matinée splendide; mais le
garçon n'a pas le crâne mythologique et, tout en roulant, il inspecte
les cuirs neufs de l'attelage, s'informe du grainetier au jeune groom
râblé, tassé auprès de lui, l'air blagueur et rageur d'un petit ratier
d'écurie. Encore un, paraît-il, ce grainetier, qui renâcle sur la
fourniture. «Ah!» fait Paul distraitement, occupé déjà d'autre chose.
Les confidences de sa mère lui trottent dans l'esprit...
Cinquante-trois ans, la belle Antonia!... Ce dos, ces épaules, le plus
parfait décolletage de la saison. Ce n'est pas Dieu croyable!... «Hep!
là...» Il se la rappelle à Mousseaux, l'été dernier, levée avant tout
le monde, courant le parc avec ses chiens dans la rosée, cheveux au
vent, la bouche fraîche... Ça n'avait pourtant pas l'air d'une femme
fabriquée... même qu'un jour, en landau, il s'est fait remiser, oh!
mais remiser, sans un mot, rien que d'un coin d'oeil, comme un
domestique, pour avoir seulement frôlé une jambe d'Hébé, longue, fine,
solide... Cinquante-trois ans, cette jambe-là, jamais de la vie!...
«Hep! hep! gare donc! Est-il traître, ce tournant du rond-point et de
l'avenue d'Antin...» C'est égal! un sale coup qu'on lui monte, à cette
pauvre femme, de lui marier son prince. Car enfin, m'man a beau dire,
le salon de la duchesse leur a rudement servi à tous... Est-ce que le
père serait de l'Académie, sans elle? lui-même, toutes ses commandes...
Et l'héritage Loisillon, la perspective de ce beau logement sous la
coupole... Non, décidément, les femmes, comme rosserie!... Et avec ça
que les hommes... Ce d'Athis, quand on pense tout ce qu'elle a fait
pour lui... Ruiné, vidé, une loque, lorsqu'ils se sont connus.
Aujourd'hui, ministre plénipotentiaire, membre de l'Académie des
sciences morales et politiques pour un livre dont il n'a pas écrit un
mot: _La Mission de la femme dans le Monde!_ Et pendant qu'elle
travaille à lui décrocher une Ambassade, lui n'attend que le décret de
_l'Officiel_ pour filer à l'anglaise et, après quinze ans d'un bonheur
sans mélange, poser à sa duchesse un de ces lapins!... En voilà un qui
l'a comprise, la mission de la femme dans le monde!... Faudrait voir à
ne pas être plus serin que lui... «Hep! hep!... porte, s'il vous
plaît!»
Le monologue est fini, le charreton en arrêt devant un hôtel de la rue
de Courcelles dont le portail s'ouvre à deux battants, très lent, très
lourd, comme faisant une besogne dont il aurait perdu depuis longtemps
l'habitude.
* * * * *
C'est là que vivait, cloîtrée depuis son deuil et la tragique aventure
qui la fit veuve à vingt-six ans, la princesse Colette de Rosen. Les
chroniques du temps ont raconté le désespoir à grand fracas de ce jeune
veuvage, les cheveux blonds coupés ras, jetés dans la bière, la chambre
transformée en chapelle ardente, les repas solitaires, à deux couverts,
et sur la table de l'antichambre, à leur place ordinaire, la canne, les
gants, le chapeau du prince, comme s'il était là, comme s'il allait
sortir. Mais ce dont personne n'avait parlé, c'est le dévouement
affectueux, la sollicitude presque maternelle de Mme Astier pour la
«pauvre petite,» en ces circonstances douloureuses.
La liaison de ces dames datait de quelques années, d'un prix décerné par
l'Académie au prince de Rosen pour un ouvrage historique. Astier-Réhu
rapporteur: toutefois l'écart de l'âge, des positions, maintenait entre
elles des distances que le deuil de la princesse supprima. Dans son
éclatante rupture avec le monde, madame Astier fut seule exceptée;
seule, elle put franchir le perron de l'hôtel changé en couvent où
pleurait la pauvre Carmélite noire à tête rase; seule, elle fut admise à
entendre, deux fois par semaine, la messe dite à Saint-Philippe pour le
repos de l'âme d'Herbert, et aussi la lecture des lettres que Colette
écrivait tous les soirs à son cher absent, lui racontant sa vie,
l'emploi de ses journées. Il y a dans le deuil le plus austère des
détails matériels qui déshonorent la douleur mais que veut le monde,
commandes de livrées, draperies d'équipages, l'écoeurant contact du
fournisseur aux façons hypocrites et dolentes; de tout cela Mme Astier
s'était chargée avec une patience inlassable, et prenant en tutelle
cette lourde maison que de beaux yeux brouillés de larmes ne pouvaient
plus conduire, elle épargnait à la jeune veuve tout ce qui dérangeait
son désespoir, ses heures pour prier, pleurer, correspondre «au delà,»
et porter des brassées de fleurs rares au Père-Lachaise, où Paul Astier
surveillait l'érection du gigantesque mausolée en pierres commémoratives
prises sur le lieu du désastre, selon le désir de la princesse.
Malheureusement, l'extraction, le transport de ces rochers dalmates, le
granit dur à tailler, puis les mille projets, les changeants caprices de
la veuve, qui ne trouvait rien d'assez grand, d'assez pompeux, à la
taille de son héros mort, avaient causé tant de retards et d'entraves
qu'en mai 1880, deux années pleines après la catastrophe et l'entreprise
des travaux, le monument n'était pas encore fini. C'est beaucoup, deux
ans, pour une douleur démonstrative, toujours au paroxisme, prête à se
donner en une fois. Sans doute le deuil subsistait, toujours austère
d'apparence, l'hôtel muet et fermé comme un caveau; mais au lieu de la
statue vivante, en prières et en larmes, au fond de la crypte, il y
avait maintenant une jeune et jolie femme, dont les cheveux repoussaient
serrés et fins avec des révoltes de vie, des frisons, des ondulements.
De cette blonde chevelure revenue, le noir du veuvage s'éclaircissait
comme égayé, ne semblait plus qu'un caprice d'élégance; et dans
l'allure, la voix de la princesse, on sentait l'activité printanière,
cet air soulagé, paisible, qu'on trouve chez les jeunes veuves à la
seconde période de leur deuil. État charmant. La femme goûte pour la
première fois la douceur de cet affranchissement, de cette libre
possession d'elle-même qu'elle n'a pas connue, passée toute jeune de la
famille au mari; elle est délivrée de la grossièreté du mâle et,
surtout, de cette crainte de l'enfant, de cette terreur dans l'amour qui
est la caractéristique de la jeune femme moderne. Et l'évolution toute
naturelle de la douleur débordante à ce complet apaisement s'accentuait
ici de l'appareil du veuvage inconsolable dont la princesse Colette
continuait à s'entourer; non par hypocrisie, mais comment, sans faire
sourire la valetaille, donner l'ordre d'enlever ce chapeau qui attendait
dans l'antichambre, cette canne en évidence, ce couvert pour l'absent?
comment dire: «Le prince ne dîne pas ce soir.» Seule, la correspondance
mystique, «A Herbert, au ciel,» avait faibli, espacée de jour en jour,
réduite à un journal sur un ton fort calme dont s'amusait, sans rien
dire, l'intelligente amie de Colette.
C'est qu'elle avait son plan, Mme Astier, une idée germée dans sa solide
petite tête, un mardi soir, aux Français, sur cette confidence à voix
basse du prince d'Athis: «Ah! ma pauvre Adélaïde, quel boulet!... que je
m'ennuie!...» Tout de suite elle pensait à le marier avec la princesse,
et ce fut un nouveau jeu, à l'envers du premier, non moins délicat et
charmant. Il ne s'agissait plus de prêcher l'éternité des serments, de
chercher dans Joubert ou autres honnêtes philosophes des pensées comme
celle-ci, copiée par la princesse en tête de son livre de mariage: «On
n'est épouse et veuve avec dignité qu'une fois...» ni de s'extasier sur
les grâces viriles du jeune héros dont l'image en pied, en buste, de
profil ou de trois quarts, sculpture, peinture, se dressait par tout
l'hôtel.
Au contraire, une dépréciation graduée et savante: «Ne trouvez-vous
pas, chère amie... ces portraits du prince lui font la mâchoire trop
lourde... sans doute, je veux bien, il avait tout ceci un peu fort, un
peu épais...» et, à tout petits coups empoisonnés, avec une douceur,
une adresse infinies, se reprenant quand elle allait trop loin, guettant
le sourire de Colette à une malice appuyée, elle arrivait à lui faire
convenir que son Herbert avait toujours été pas mal reître, plus
gentilhomme de nom que de façons, sans le grand air, par exemple, de ce
prince d'Athis rencontré, l'autre dimanche, sur le perron de
Saint-Philippe. «Si le coeur vous en dit, il est à marier, ma chère...»
Ceci jeté comme en l'air, sur un ton de badinage; puis repris, présenté
plus clairement. Eh! pourquoi pas? toutes les convenances y seraient,
grand nom, situation diplomatique considérable; et pas de changement à
la couronne ni au titre, ce qui avait bien son importance ménagère:
«Enfin, ma chère, s'il faut vous l'apprendre, un homme qui a pour vous
le plus vif sentiment...»
Ce mot de sentiment blessa d'abord la princesse comme un outrage, mais
elle s'habitua à l'entendre. On rencontrait d'Athis à l'église, puis rue
de Beaune, en grand mystère, et Colette convenait bientôt que lui seul
aurait pu la faire renoncer au veuvage... Mais, quoi? son pauvre Rosen
l'avait aimée si dévotement, si uniquement!
«Oh! uniquement!...» faisait Mme Astier dans un petit sourire renseigné
que suivaient des allusions, des demi-mots, et, comme toujours,
l'empoisonnement de la femme par la femme. «Mais, chère amie, il n'y a
pas d'amour unique, de mari fidèle... les honnêtes, les élevés
s'arrangent pour ne pas attrister, humilier leur femme, troubler le
ménage...
--Alors vous croyez qu'Herbert?...
--Mon Dieu! comme les autres.»
La princesse se révoltait, boudait, fondait en ces larmes faciles, sans
douleur, d'où la femme sort apaisée et rafraîchie comme une pelouse
après l'ondée. Tout de même, elle ne cédait pas, au grand dépit de Mme
Astier bien loin de soupçonner la cause réelle de cette résistance.
Le vrai, c'est qu'à force d'examiner ensemble ce projet de mausolée,
frôlant leurs mains et leurs cheveux sur les plans, les esquisses de
caveaux et de statues funèbres, Paul et Colette s'étaient pris l'un pour
l'autre d'une sympathie de camarades, peu à peu devenue plus tendre,
jusqu'au jour où Paul Astier surprit dans un regard posé sur lui le
trouble d'un caprice, presque un aveu. Cette possibilité, ce rêve, ce
prodige lui apparut de Colette de Rosen l'épousant, lui apportant ses
vingt ou trente millions. Oh! plus tard, après un stage de patience, un
siége en règle de la place. Avant tout, se méfier de m'man, très
subtile, très forte, mais péchant par abus de zèle, surtout lorsqu'il
s'agissait de son Paul. Elle brûlerait toutes les chances à vouloir
hâter la réussite. Il se cachait donc de Mme Astier, sans se douter
qu'elle allait à contre-mine dans le même chemin que lui, agissait tout
seul, très lentement, charmant la princesse par sa jeunesse élégante, sa
gaîté, son esprit blagueur dont il avait soin de rentrer les griffes,
sachant que la femme, comme le peuple, comme l'enfant et tous les êtres
de naïveté et de spontanéité, déteste l'ironie qui la déconcerte et
qu'elle sent l'antagoniste des enthousiasmes, des rêveries de l'amour.
* * * * *
Ce matin de printemps, le jeune Astier arrivait avec plus d'assurance
encore que d'habitude. C'était la première fois qu'il déjeunait à
l'hôtel de Rosen, sous prétexte d'une visite à faire ensemble au
Père-Lachaise pour voir les travaux sur place. On avait choisi le
mercredi, jour de Mme Astier, par une complicité muette afin de ne pas
l'emmener en tiers; aussi, malgré sa réserve, le prudent jeune homme, en
franchissant le perron, jeta négligemment sur la vaste cour, les communs
somptueux, un regard circulaire, enveloppant comme une prise de
possession. Il se refroidit en traversant l'antichambre, où suisse et
valets de pied en grandissime deuil mat somnolaient sur les banquettes
et semblaient en veillée funèbre autour du chapeau du mort, un superbe
chapeau gris annonçant la belle saison et l'entêtement de la princesse
à la perpétuité du souvenir. Paul s'en trouva vexé comme de la rencontre
d'un rival: il ne se rendait pas compte de la difficulté pour Colette
captive d'elle-même, d'échapper à son immense deuil. Et, furieux, il se
demandait: «Est-ce qu'elle va me faire déjeuner avec lui?...» quand le
valet qui lui prenait sa canne et son chapeau des mains l'avertit que
madame la princesse attendait monsieur dans le petit salon. Tout de
suite introduit sous la rotonde vitrée, verdie de plantes rares, il se
rassura par la vue de deux couverts dressés sur une toute petite table,
dont Mme de Rosen surveillait elle-même l'installation.
«Une fantaisie, en voyant ce beau soleil... Nous serons comme à la
campagne...»
Elle avait ruminé cela toute la nuit, de ne pas manger avec ce beau
garçon devant le couvert de l'autre; et ne sachant comment s'y prendre
pour les gens, elle avait imaginé de céder la place, de commander tout à
coup, en caprice: «Dans la serre.»
En somme, le déjeuner d'affaires s'annonçait bien; le Romanée blanc au
frais dans la vasque du petit rocher, parmi des fougères et des
capillaires, du soleil sur les cristaux, sur la laque verte des feuilles
découpées, et les deux jeunes gens en face l'un de l'autre, leurs genoux
se touchant presque, lui très calme, ses yeux clairs brûlants et froids,
elle toute rose et blonde, ses cheveux repoussés en fin plumage ondé,
marquant la forme de sa petite tête sans le moindre artifice de coiffure
féminine. Et tandis qu'ils parlaient de choses indifférentes, mentant à
leur vraie pensée, Paul Astier triomphait de voir là-bas, dans la salle
à manger déserte, s'ouvrant au va-et-vient silencieux du service, le
couvert du mort, réduit pour la première fois à l'ennui de la solitude.