À cueillir ainsi des roses à la volée, on risque de se piquer les
doigts. Vous avez beau dire: «_Je possède Laïs et Laïs ne me possède
pas,_» arrive toujours un moment où quelqu'une de ces fillettes, plus
rouée que les autres, plante sur vous le grappin, fixe vos inconstances
et convertit le Don Juan volage en Arnolphe amoureux. Alors commence une
lutte dont les incidents sont faciles à prévoir: d'un côté, l'homme dont
le coeur est resté jeune malgré les années, oubliant ses rides et son
âge, espère, à force de soins, de présents, d'affection, attacher à sa
personne et mitonner pour lui seul celle qu'il prend pour une Agnès et à
qui il se flatte de consacrer les derniers restes d'un feu qui s'en va;
de l'autre, une drôlesse, avec les instincts pervers d'une corruption
précoce, qui se joue de cette tendresse sénile, met tout ce qu'elle a de
ruses à l'enlacer, la caresse et l'empaume afin de lui faire rendre de
quoi fournir à d'autres appétits, et, lassée enfin de ce jeu décevant,
abandonne le vieillard pour suivre un amant plus jeune et moins fortuné.
C'est ce qui arriva à Sainte-Beuve avec une fille appelée Jenny Delval.
Elle n'avait de l'ouvrière que le nom et ne se contentait pas de peu.
Grande, bien prise dans sa taille ronde, les chairs blanches et fermes,
la bouche d'un incarnat que les dents n'avaient nul besoin de raviver,
les yeux d'un azur mobile où la passion amenait parfois de sombres
reflets, surtout une magnifique forêt de cheveux d'un blond doré qui la
couvraient jusqu'à la chute des reins, telle enfin que les peintres
représentent Ève, mais une Ève après le péché, par exemple. Rien ne lui
manquait de ce qui charmait le tendre Racine chez les jeunes filles
d'Uzès:
Color verus, corpus solidum et succi plenum[31].
En revanche, elle était dotée de tous les mauvais penchants que le
manque d'éducation laisse fleurir. Fainéante, gloutonne, menteuse à
faire croire qu'elle entretenait ainsi la blancheur de ses dents, trop
douce pour rebuter aucun hommage, trop charitable pour vouloir que les
gens souffrissent de ses refus, s'abandonnant de préférence aux vauriens
du quartier et recouvrant toutes ces tares d'un air d'innocence capable
d'en imposer aux plus habiles.
Elle ne parvint pas à duper complétement un esprit si avisé et si au
fait des fourberies féminines. Mieux que personne, il savait que la
beauté veut aimer la jeunesse, et qu'elle peut tout au plus amuser ou
consoler un vieillard. Il avait trop de tact pour être ridicule. Mais
tout en ne se faisant aucune illusion sur les mobiles du sentiment
qu'elle affectait pour lui, il ne pouvait s'en déprendre et, par bonté
d'âme autant que par affection, il tâchait de lui inculquer au moins des
goûts plus relevés. Il essaya d'abord de la retenir chez elle en
l'entourant de ce luxe relatif et du bien-être après lequel aspirent
toutes les grisettes. Effort inutile. Bien que son nid s'embellît chaque
jour de quelque meuble nouveau, de quelque brimborion à la mode, la
tourterelle n'en prenait pas moins la clef des champs à l'appel du
premier godelureau venu.
Elle exigea bientôt qu'on la menât dans le monde. Sainte-Beuve,
indulgent à ses caprices et peut-être même fier de se parer d'un si beau
brin de fille, consentit à la présenter partout comme sa nièce. En vertu
du privilège qu'a le talent d'ennoblir ce qu'il touche, il n'est pas
rare de voir un grand artiste ou un grand écrivain produire ainsi sous
son égide une personne qu'il dore un moment de ses rayons et qui, tant
que dure sa faveur, est acceptée au titre fictif, de quelque part
qu'elle sorte.
Jenny fut donc menée dans les maisons ouvertes à l'écrivain, où elle
pouvait paraître sans choquer les bienséances. La chose, cependant, ne
passa pas sans protestation. En leur présence, on n'osait souffler mot
ni sourire, mais dès qu'ils avaient le dos tourné, Dieu sait comme on
donnait sur leur arrière-garde: «Sa nièce! sa nièce! murmurait en
ricanant un éditeur normand; il en sera comme de la cousine qu'il nous
avait présentée il y a deux ans, et que j'ai retrouvée à Toulon dans la
rue des Trois-Mulets[32].»
Nous étions tous trois un soir au Théâtre-Français dans une de ces loges
du second étage, disposées en entonnoir, d'où il semble à chaque instant
que l'on va être précipité sur la tête des gens assis à l'orchestre.
Sainte-Beuve sommeillait au ronron des alexandrins, et je m'amusais à
suivre le regard errant de Jenny qui, du paradis au parterre, cherchait
à dénicher quelqu'une de ses connaissances parmi les chevaliers du
lustre, lorsque la porte de la loge s'ouvrit et livra passage à M.
Edouard Thierry, qui dirigeait alors les Français. D'un coin des
coulisses il avait sans doute aperçu l'illustre critique, facilement
reconnaissable à son crâne à double étage, luisant et pelé comme celui
du vieil Eschyle. Il venait lui offrir une loge à salon du premier
étage, et sa proposition fut volontiers acceptée. On se leva pour
descendre; le galant directeur offrit le bras à Jenny; Sainte-Beuve les
suivait, portant avec précaution le mantelet et le chapeau de son amie.
Je fermais la marche, ne portant rien comme le troisième page de
Malbrough, mais songeant à part moi quels heureux privilèges confèrent à
Paris la jeunesse et la beauté. Car cette grande fille, à qui deux
hommes distingués prodiguaient les égards et les hommages, et qui se
pavanait par les corridors avec des airs de duchesse, était la même que
j'avais vue la veille au bal Constant--et Dieu sait ce qu'était ce
bal,--polker avec rage, amoureusement enlacée au flanc d'un Alphonse de
la barrière.
Ne vint-on pas dire un jour au protecteur que l'on avait vu sa belle en
chemise, attablée avec un truand de mauvaise mine et croquant de
compagnie le perdreau qu'il avait envoyé pour dîner avec elle?
De si ignobles hantises, qu'elle ne parvenait pas toujours à lui
dérober, n'étaient pas de nature à lui concilier son estime. Parfois,
dans son écoeurement, il ne pouvait s'empêcher de dire: «Cette fille a
décidément la nostalgie de la boue.» Et cela ne l'empêchait point de
secouer des gouttes d'ambroisie sur cette fange du ruisseau. Hélas! que
ne faisait-il sur lui-même un sincère retour. Le moindre instant de
réflexion lui aurait appris que l'on n'élude pas les lois de la nature
en les flétrissant de noms odieux et que, pour mater la jeunesse et
l'ardeur du sang, pas n'est besoin de beaux discours ni d'une langue
subtile; il y faut un poignet robuste et autre chose encore. Dans ce
duel où l'imagination cherche à exciter le tempérament, qu'importe de
déployer les ressources et les séductions d'un esprit supérieur, si
l'essentiel fait défaut? Or Sainte-Beuve n'avait jamais été grand
abatteur de bois et son second était tué depuis longtemps! Il ne pouvait
plus guère caresser que du regard et de la main les beautés qui
s'offraient à lui. Si quelque ami s'étonnait de le voir, vieux coq
écrêté au milieu de poules alléchantes: «Que voulez-vous? répondait-il
en manière d'excuse, j'aime encore à reposer ma vue sur de frais
visages.»
La princesse B...O, après plusieurs années de constance, rassasiée à la
fin du docte et beau Mignet, le congédia et prit un vigoureux maçon. De
là grand scandale. Une de ses amies lui en faisait des remontrances et
la grondait sur l'étrangeté de sa préférence: «Eh! ma chère, riposta
l'Italienne impatientée, celui-là du moins, il ne pense pas!»
Moins franche et plus adroite, Jenny aurait bien voulu conserver en
catimini un ou plusieurs maçons et ne pas perdre l'académicien. Cela ne
faisait pas le compte de ce dernier. Pour châtier les fugues de
l'infidèle, il usait quelquefois de violence, persuadé que toutes les
femmes ont mêmes goûts que celle de Sganarelle. Il est vrai de dire
qu'elles lui pardonnaient généralement ces vivacités, qui ne sont en
réalité qu'une preuve de faiblesse.
Enfin, après mainte rupture et de nombreux pardons, acceptés chaque fois
d'un air moins contrit, il se décida, quoique le coeur lui saignât et
qu'il en eût les larmes aux yeux, à retirer des bienfaits qui
n'excitaient plus de reconnaissance. Il s'était, pendant le cours de
cette liaison, montré si aveuglément généreux que, lorsqu'il mourut,
Jenny eut un moment l'espoir d'être couchée sur le testament. Apprenant
qu'elle n'avait rien, elle s'en plaignit au docteur Veyne.--Il y avait
trop longtemps qu'il ne vous voyait plus, observa celui-ci.--Mais moi,
je ne l'avais pas oublié, dit-elle; j'ai assisté à ses funérailles.--Oh!
reprit en riant le docteur, si toutes celles qu'il a connues avaient
fait comme vous, c'eût été un beau convoi. Quand vous auriez défilé sur
dix de front, le chemin de la maison au cimetière n'eût pas suffi pour
vous contenir.
* * * * *
À un certain âge, quand on en est réduit à regretter tout bas ce que
rien ne peut rendre et qu'arrive l'heure triste où les amours désertent
notre toit envahi par l'hiver des ans, la vraie sagesse consiste à ne
plus demander aux femmes d'autre faveur que leur amitié. C'est à cela
que Sainte-Beuve s'était résigné vis-à-vis des femmes du monde qui,
attirées par le charme de son esprit, venaient le visiter dans son
ermitage et acceptaient quelquefois de s'asseoir à sa table. Parmi les
plus assidues, vers ce temps, se faisait remarquer la fille de Mme Sand,
Solange Clésinger, alors en délicatesse avec sa mère, et qui parlait des
admonestations morales qu'elle en recevait avec la fine ironie et le ton
dégagé d'un Hamilton.
De temps à autre la maisonnette se remplissait des éclats de voix et des
falbalas de Mme de Solms, petite-fille de Lucien Bonaparte et qui devait
plus tard épouser le ministre italien Ratazzi. Un pied dans le monde
politique et l'autre dans le journalisme, elle usa, pour obtenir une
pension de l'Empereur, du crédit dont pouvait disposer l'illustre
rédacteur du _Constitutionnel_. Celui-ci fut enchanté de la mission et
s'y employa avec son zèle habituel, de concert avec M. Schneider,
président du Corps législatif. Un jour qu'ils vantaient devant Napoléon
III les mérites de sa parente et les nombreux amis qui l'entouraient.
«Je n'ai jamais douté qu'elle n'en ait beaucoup» répondit le flegmatique
souverain et il accorda 25,000 francs de pension sur sa cassette.
Les amis de la rayonnante beauté restèrent fidèles à sa bannière
jusqu'après le second mariage. Lorsqu'elle revint d'Italie avec Ratazzi,
ces messieurs, Polignac et Pomereu en tête, offrirent aux nouveaux époux
un dîner au Palais-Royal d'où personne, j'aime à le croire, ne s'avisa
d'emporter son couvert. Il régna même une si franche cordialité que tous
les convives, à l'exception du mari, usaient envers la belle d'une douce
familiarité avant d'être au dessert.
Sainte-Beuve ayant fait, pendant les allées et venues de sa négociation,
un rapide voyage à Aix en Savoie, y consentit pour la première fois à ce
que M. de Solms fît de lui une photographie dont M. Levallois a dit
très-justement: «Je n'en connais pas qui rende plus exactement la
physionomie de Sainte-Beuve. Lorsque je la regarde, il me semble que je
vois, revivre mon vieux maître. C'est bien lui, saisi dans un de ses
meilleurs moments, dans une de ses heures trop rares de douce sérénité;
quand, par exemple, il descendait au jardin vers quatre heures de
l'après-midi, après avoir lu un chant d'Homère, et qu'il oubliait les
contrariétés ou les souffrances du présent pour songer à cette antiquité
qu'il n'a jamais cessé d'aimer, qu'il comprenait et sentait à
merveille.»
Une autre personne de la famille Bonaparte, la princesse Julie, eut
aussi recours à lui, mais pour un motif différent. Voulant connaître son
avis sur des travaux littéraires qu'elle avait en manuscrit, elle les
lui communiqua. Par une étourderie inqualifiable, elle oublia dans le
paquet un portrait à la plume dans lequel Sainte-Beuve était
outrageusement défiguré et où se trouvait entre autres cette phrase: «Il
mène, malgré son âge, une vie crapuleuse; il vit avec trois femmes à la
fois, qui sont à demeure chez lui.» À quoi il ne manqua pas de répondre:
«Ma vie privée a un avantage, si elle a ses faiblesses: elle est
naturelle, et au grand jour. Or, l'histoire des trois femmes à domicile
est une légende vraiment herculéenne, et dont je n'ai pas à me vanter.
De tout temps, ç'a été faux et archifaux, comme le savent tous les amis
qui m'ont visité, même en mes beaux jours.» La lettre se terminait, tout
naturellement, par un congé bien mérité: «Veuillez agréer, princesse,
l'hommage définitif d'un respect qui n'aura plus lieu de s'exprimer.»
Sa correspondance avec la princesse Mathilde a fait connaître, sous un
jour bien favorable, la noblesse de leurs sentiments à tous deux et la
dignité que Sainte-Beuve, malgré son titre de sénateur, savait conserver
dans ses relations avec les Altesses. Il est touchant, au milieu de ce
monde que l'on nous peint si futile et si corrompu, de voir l'écrivain
et la princesse uniquement préoccupés de secourir les malheureux et de
grouper autour d'une gracieuse influence les intelligences d'élite.
Oserai-je glisser ici une réflexion à propos de certains détails de
cette correspondance? Dût-on la trouver déplacée, je la risque. Nous
autres enfants du peuple, fils de paysan ou d'ouvrier, qui n'avons
jamais eu l'heur de pénétrer dans ces sphères aristocratiques, nous
devons être mauvais juges des façons de s'y conduire. Pourtant si
quelque dame de haut parage eût daigné visiter de temps à autre notre
logis et y laisser des témoignages d'une amitié si attentive à notre
bien-être, tels que tapis, fauteuils, bijoux pour notre maisonnée, il ne
nous fût jamais venu à l'esprit de répondre à tant de gracieusetés,
comme le fit Sainte-Beuve, par l'envoi successif, une première fois des
oeuvres complètes de Platon, la seconde fois des oeuvres complètes de
Cicéron, et la troisième des oeuvres complètes de Sénèque! Oh que
l'Altesse, qui était femme avant tout et des plus franches, a dû sourire
de l'atmosphère factice qui se créait autour d'elle! À la suite d'une de
ces leçons d'histoire que lui débitait à jour fixe le solennel M.
Zeller, sur la grandeur et décadence des Grecs ou des Romains, elle ne
put se retenir et, opposant son bon sens à la faconde empesée du
professeur: «Il me semble toujours, lui dit-elle, que vous avez un
casque.»
Théophile Gautier l'amusait mieux avec de croustillantes anecdotes qu'il
savait couler en douceur de sa voix flûtée et paresseuse. Jadis la
Fontaine en usait de même avec Mme de la Sablière et faisait dans ses
entretiens la part de la bagatelle, que Sainte-Beuve oublia trop:
«J'étais trop sérieux pour elle, disait-il après leur brouille. Elle
s'est fatiguée de venir me voir tous les dimanches.»
Lui-même, une fois la paille rompue, refusa de se réconcilier. Trois
mois après la scène de rupture, on lui avait dépêché, afin de ménager le
rapprochement, un ami commun, M. Charles Edmond, qui l'aborda avec de
bonnes paroles, lui dit que la princesse, chez qui il avait dîné la
veille, s'était informée de sa santé et avait manifesté l'intention de
renouer avec lui. Sainte-Beuve accueillit ces avances avec plaisir et
parut près de céder, mais après un moment de réflexion: «Non,
décidément, dit-il, son procédé m'a rendu ma liberté; je la garde.» Ce
ne fut que plus tard, à son lit de mort, qu'il consentit à dicter pour
elle quelques lignes que M. Zeller écrivit sur le marbre de la cheminée.
Son irritation provenait, j'aime à le croire, de l'excès de complaisance
auquel leur relation l'avait obligé. Il y a parmi nos contemporains un
gentil esprit, écrivain de race, pétillant de malice et de finesse, vers
lequel l'attirait un vif sentiment de sympathie[33], et à qui il s'était
promis de rendre justice. «Pourquoi, se disait-il, les spirituelles et
vives peintures de M. About ne m'ont-elles pas sauté aux yeux et pris de
force?» Un premier crayon de lui avait déjà saisi ce jeune homme
ironique, espiègle même, le nez au vent, la lèvre mordante, alerte à
tout, frondant sans merci, à l'exemple de Lucien, ne respectant ni les
hommes ni les dieux, mais sous sa forme satirique et légère faisant
presque toujours pétiller et mousser le bon sens dans le meilleur des
styles.
Le portrait en pied de ce nouveau venu méritait bien de figurer dans la
galerie à côté de ceux de MM. Renan et Taine. Le peintre s'y préparait.
On avait demandé à la maison Hachette les ouvrages qu'elle avait publiés
de cet auteur; M. Chéron était en train de rassembler les autres à la
Bibliothèque nationale, quand la polémique dirigée par M. About contre
M. de Niewekerke, surintendant des beaux-arts, le fit tomber en disgrâce
auprès de la châtelaine de Saint-Gratien. Le critique n'osa pas
continuer son étude, et l'occasion ne se représenta plus. Faiblesse
déplorable d'un homme qui a fait preuve de fermeté toutes les fois qu'il
s'est agi de la chose littéraire, et qui montre de quel prix on paie la
faveur des grands! À leur contact, on perd toujours un peu de son
indépendance. Le fait me paraît d'autant plus fâcheux que M. About,
encouragé par cette marque d'estime, eût probablement tenu à honneur d'y
répondre avec une production digne de lui, avant de se retirer dans son
opulent pachalik.