JENNY DELVAL.--AMITIÉ DES PRINCESSES BONAPARTE.

À cueillir ainsi des roses à la volée, on risque de se piquer les

doigts. Vous avez beau dire: «_Je possède Laïs et Laïs ne me possède

pas,_» arrive toujours un moment où quelqu'une de ces fillettes, plus

rouée que les autres, plante sur vous le grappin, fixe vos inconstances

et convertit le Don Juan volage en Arnolphe amoureux. Alors commence une

lutte dont les incidents sont faciles à prévoir: d'un côté, l'homme dont

le coeur est resté jeune malgré les années, oubliant ses rides et son

âge, espère, à force de soins, de présents, d'affection, attacher à sa

personne et mitonner pour lui seul celle qu'il prend pour une Agnès et à

qui il se flatte de consacrer les derniers restes d'un feu qui s'en va;

de l'autre, une drôlesse, avec les instincts pervers d'une corruption

précoce, qui se joue de cette tendresse sénile, met tout ce qu'elle a de

ruses à l'enlacer, la caresse et l'empaume afin de lui faire rendre de

quoi fournir à d'autres appétits, et, lassée enfin de ce jeu décevant,

abandonne le vieillard pour suivre un amant plus jeune et moins fortuné.

C'est ce qui arriva à Sainte-Beuve avec une fille appelée Jenny Delval.

Elle n'avait de l'ouvrière que le nom et ne se contentait pas de peu.

Grande, bien prise dans sa taille ronde, les chairs blanches et fermes,

la bouche d'un incarnat que les dents n'avaient nul besoin de raviver,

les yeux d'un azur mobile où la passion amenait parfois de sombres

reflets, surtout une magnifique forêt de cheveux d'un blond doré qui la

couvraient jusqu'à la chute des reins, telle enfin que les peintres

représentent Ève, mais une Ève après le péché, par exemple. Rien ne lui

manquait de ce qui charmait le tendre Racine chez les jeunes filles

d'Uzès:

Color verus, corpus solidum et succi plenum[31].

En revanche, elle était dotée de tous les mauvais penchants que le

manque d'éducation laisse fleurir. Fainéante, gloutonne, menteuse à

faire croire qu'elle entretenait ainsi la blancheur de ses dents, trop

douce pour rebuter aucun hommage, trop charitable pour vouloir que les

gens souffrissent de ses refus, s'abandonnant de préférence aux vauriens

du quartier et recouvrant toutes ces tares d'un air d'innocence capable

d'en imposer aux plus habiles.

Elle ne parvint pas à duper complétement un esprit si avisé et si au

fait des fourberies féminines. Mieux que personne, il savait que la

beauté veut aimer la jeunesse, et qu'elle peut tout au plus amuser ou

consoler un vieillard. Il avait trop de tact pour être ridicule. Mais

tout en ne se faisant aucune illusion sur les mobiles du sentiment

qu'elle affectait pour lui, il ne pouvait s'en déprendre et, par bonté

d'âme autant que par affection, il tâchait de lui inculquer au moins des

goûts plus relevés. Il essaya d'abord de la retenir chez elle en

l'entourant de ce luxe relatif et du bien-être après lequel aspirent

toutes les grisettes. Effort inutile. Bien que son nid s'embellît chaque

jour de quelque meuble nouveau, de quelque brimborion à la mode, la

tourterelle n'en prenait pas moins la clef des champs à l'appel du

premier godelureau venu.

Elle exigea bientôt qu'on la menât dans le monde. Sainte-Beuve,

indulgent à ses caprices et peut-être même fier de se parer d'un si beau

brin de fille, consentit à la présenter partout comme sa nièce. En vertu

du privilège qu'a le talent d'ennoblir ce qu'il touche, il n'est pas

rare de voir un grand artiste ou un grand écrivain produire ainsi sous

son égide une personne qu'il dore un moment de ses rayons et qui, tant

que dure sa faveur, est acceptée au titre fictif, de quelque part

qu'elle sorte.

Jenny fut donc menée dans les maisons ouvertes à l'écrivain, où elle

pouvait paraître sans choquer les bienséances. La chose, cependant, ne

passa pas sans protestation. En leur présence, on n'osait souffler mot

ni sourire, mais dès qu'ils avaient le dos tourné, Dieu sait comme on

donnait sur leur arrière-garde: «Sa nièce! sa nièce! murmurait en

ricanant un éditeur normand; il en sera comme de la cousine qu'il nous

avait présentée il y a deux ans, et que j'ai retrouvée à Toulon dans la

rue des Trois-Mulets[32].»

Nous étions tous trois un soir au Théâtre-Français dans une de ces loges

du second étage, disposées en entonnoir, d'où il semble à chaque instant

que l'on va être précipité sur la tête des gens assis à l'orchestre.

Sainte-Beuve sommeillait au ronron des alexandrins, et je m'amusais à

suivre le regard errant de Jenny qui, du paradis au parterre, cherchait

à dénicher quelqu'une de ses connaissances parmi les chevaliers du

lustre, lorsque la porte de la loge s'ouvrit et livra passage à M.

Edouard Thierry, qui dirigeait alors les Français. D'un coin des

coulisses il avait sans doute aperçu l'illustre critique, facilement

reconnaissable à son crâne à double étage, luisant et pelé comme celui

du vieil Eschyle. Il venait lui offrir une loge à salon du premier

étage, et sa proposition fut volontiers acceptée. On se leva pour

descendre; le galant directeur offrit le bras à Jenny; Sainte-Beuve les

suivait, portant avec précaution le mantelet et le chapeau de son amie.

Je fermais la marche, ne portant rien comme le troisième page de

Malbrough, mais songeant à part moi quels heureux privilèges confèrent à

Paris la jeunesse et la beauté. Car cette grande fille, à qui deux

hommes distingués prodiguaient les égards et les hommages, et qui se

pavanait par les corridors avec des airs de duchesse, était la même que

j'avais vue la veille au bal Constant--et Dieu sait ce qu'était ce

bal,--polker avec rage, amoureusement enlacée au flanc d'un Alphonse de

la barrière.

Ne vint-on pas dire un jour au protecteur que l'on avait vu sa belle en

chemise, attablée avec un truand de mauvaise mine et croquant de

compagnie le perdreau qu'il avait envoyé pour dîner avec elle?

De si ignobles hantises, qu'elle ne parvenait pas toujours à lui

dérober, n'étaient pas de nature à lui concilier son estime. Parfois,

dans son écoeurement, il ne pouvait s'empêcher de dire: «Cette fille a

décidément la nostalgie de la boue.» Et cela ne l'empêchait point de

secouer des gouttes d'ambroisie sur cette fange du ruisseau. Hélas! que

ne faisait-il sur lui-même un sincère retour. Le moindre instant de

réflexion lui aurait appris que l'on n'élude pas les lois de la nature

en les flétrissant de noms odieux et que, pour mater la jeunesse et

l'ardeur du sang, pas n'est besoin de beaux discours ni d'une langue

subtile; il y faut un poignet robuste et autre chose encore. Dans ce

duel où l'imagination cherche à exciter le tempérament, qu'importe de

déployer les ressources et les séductions d'un esprit supérieur, si

l'essentiel fait défaut? Or Sainte-Beuve n'avait jamais été grand

abatteur de bois et son second était tué depuis longtemps! Il ne pouvait

plus guère caresser que du regard et de la main les beautés qui

s'offraient à lui. Si quelque ami s'étonnait de le voir, vieux coq

écrêté au milieu de poules alléchantes: «Que voulez-vous? répondait-il

en manière d'excuse, j'aime encore à reposer ma vue sur de frais

visages.»

La princesse B...O, après plusieurs années de constance, rassasiée à la

fin du docte et beau Mignet, le congédia et prit un vigoureux maçon. De

là grand scandale. Une de ses amies lui en faisait des remontrances et

la grondait sur l'étrangeté de sa préférence: «Eh! ma chère, riposta

l'Italienne impatientée, celui-là du moins, il ne pense pas!»

Moins franche et plus adroite, Jenny aurait bien voulu conserver en

catimini un ou plusieurs maçons et ne pas perdre l'académicien. Cela ne

faisait pas le compte de ce dernier. Pour châtier les fugues de

l'infidèle, il usait quelquefois de violence, persuadé que toutes les

femmes ont mêmes goûts que celle de Sganarelle. Il est vrai de dire

qu'elles lui pardonnaient généralement ces vivacités, qui ne sont en

réalité qu'une preuve de faiblesse.

Enfin, après mainte rupture et de nombreux pardons, acceptés chaque fois

d'un air moins contrit, il se décida, quoique le coeur lui saignât et

qu'il en eût les larmes aux yeux, à retirer des bienfaits qui

n'excitaient plus de reconnaissance. Il s'était, pendant le cours de

cette liaison, montré si aveuglément généreux que, lorsqu'il mourut,

Jenny eut un moment l'espoir d'être couchée sur le testament. Apprenant

qu'elle n'avait rien, elle s'en plaignit au docteur Veyne.--Il y avait

trop longtemps qu'il ne vous voyait plus, observa celui-ci.--Mais moi,

je ne l'avais pas oublié, dit-elle; j'ai assisté à ses funérailles.--Oh!

reprit en riant le docteur, si toutes celles qu'il a connues avaient

fait comme vous, c'eût été un beau convoi. Quand vous auriez défilé sur

dix de front, le chemin de la maison au cimetière n'eût pas suffi pour

vous contenir.

* * * * *

À un certain âge, quand on en est réduit à regretter tout bas ce que

rien ne peut rendre et qu'arrive l'heure triste où les amours désertent

notre toit envahi par l'hiver des ans, la vraie sagesse consiste à ne

plus demander aux femmes d'autre faveur que leur amitié. C'est à cela

que Sainte-Beuve s'était résigné vis-à-vis des femmes du monde qui,

attirées par le charme de son esprit, venaient le visiter dans son

ermitage et acceptaient quelquefois de s'asseoir à sa table. Parmi les

plus assidues, vers ce temps, se faisait remarquer la fille de Mme Sand,

Solange Clésinger, alors en délicatesse avec sa mère, et qui parlait des

admonestations morales qu'elle en recevait avec la fine ironie et le ton

dégagé d'un Hamilton.

De temps à autre la maisonnette se remplissait des éclats de voix et des

falbalas de Mme de Solms, petite-fille de Lucien Bonaparte et qui devait

plus tard épouser le ministre italien Ratazzi. Un pied dans le monde

politique et l'autre dans le journalisme, elle usa, pour obtenir une

pension de l'Empereur, du crédit dont pouvait disposer l'illustre

rédacteur du _Constitutionnel_. Celui-ci fut enchanté de la mission et

s'y employa avec son zèle habituel, de concert avec M. Schneider,

président du Corps législatif. Un jour qu'ils vantaient devant Napoléon

III les mérites de sa parente et les nombreux amis qui l'entouraient.

«Je n'ai jamais douté qu'elle n'en ait beaucoup» répondit le flegmatique

souverain et il accorda 25,000 francs de pension sur sa cassette.

Les amis de la rayonnante beauté restèrent fidèles à sa bannière

jusqu'après le second mariage. Lorsqu'elle revint d'Italie avec Ratazzi,

ces messieurs, Polignac et Pomereu en tête, offrirent aux nouveaux époux

un dîner au Palais-Royal d'où personne, j'aime à le croire, ne s'avisa

d'emporter son couvert. Il régna même une si franche cordialité que tous

les convives, à l'exception du mari, usaient envers la belle d'une douce

familiarité avant d'être au dessert.

Sainte-Beuve ayant fait, pendant les allées et venues de sa négociation,

un rapide voyage à Aix en Savoie, y consentit pour la première fois à ce

que M. de Solms fît de lui une photographie dont M. Levallois a dit

très-justement: «Je n'en connais pas qui rende plus exactement la

physionomie de Sainte-Beuve. Lorsque je la regarde, il me semble que je

vois, revivre mon vieux maître. C'est bien lui, saisi dans un de ses

meilleurs moments, dans une de ses heures trop rares de douce sérénité;

quand, par exemple, il descendait au jardin vers quatre heures de

l'après-midi, après avoir lu un chant d'Homère, et qu'il oubliait les

contrariétés ou les souffrances du présent pour songer à cette antiquité

qu'il n'a jamais cessé d'aimer, qu'il comprenait et sentait à

merveille.»

Une autre personne de la famille Bonaparte, la princesse Julie, eut

aussi recours à lui, mais pour un motif différent. Voulant connaître son

avis sur des travaux littéraires qu'elle avait en manuscrit, elle les

lui communiqua. Par une étourderie inqualifiable, elle oublia dans le

paquet un portrait à la plume dans lequel Sainte-Beuve était

outrageusement défiguré et où se trouvait entre autres cette phrase: «Il

mène, malgré son âge, une vie crapuleuse; il vit avec trois femmes à la

fois, qui sont à demeure chez lui.» À quoi il ne manqua pas de répondre:

«Ma vie privée a un avantage, si elle a ses faiblesses: elle est

naturelle, et au grand jour. Or, l'histoire des trois femmes à domicile

est une légende vraiment herculéenne, et dont je n'ai pas à me vanter.

De tout temps, ç'a été faux et archifaux, comme le savent tous les amis

qui m'ont visité, même en mes beaux jours.» La lettre se terminait, tout

naturellement, par un congé bien mérité: «Veuillez agréer, princesse,

l'hommage définitif d'un respect qui n'aura plus lieu de s'exprimer.»

Sa correspondance avec la princesse Mathilde a fait connaître, sous un

jour bien favorable, la noblesse de leurs sentiments à tous deux et la

dignité que Sainte-Beuve, malgré son titre de sénateur, savait conserver

dans ses relations avec les Altesses. Il est touchant, au milieu de ce

monde que l'on nous peint si futile et si corrompu, de voir l'écrivain

et la princesse uniquement préoccupés de secourir les malheureux et de

grouper autour d'une gracieuse influence les intelligences d'élite.

Oserai-je glisser ici une réflexion à propos de certains détails de

cette correspondance? Dût-on la trouver déplacée, je la risque. Nous

autres enfants du peuple, fils de paysan ou d'ouvrier, qui n'avons

jamais eu l'heur de pénétrer dans ces sphères aristocratiques, nous

devons être mauvais juges des façons de s'y conduire. Pourtant si

quelque dame de haut parage eût daigné visiter de temps à autre notre

logis et y laisser des témoignages d'une amitié si attentive à notre

bien-être, tels que tapis, fauteuils, bijoux pour notre maisonnée, il ne

nous fût jamais venu à l'esprit de répondre à tant de gracieusetés,

comme le fit Sainte-Beuve, par l'envoi successif, une première fois des

oeuvres complètes de Platon, la seconde fois des oeuvres complètes de

Cicéron, et la troisième des oeuvres complètes de Sénèque! Oh que

l'Altesse, qui était femme avant tout et des plus franches, a dû sourire

de l'atmosphère factice qui se créait autour d'elle! À la suite d'une de

ces leçons d'histoire que lui débitait à jour fixe le solennel M.

Zeller, sur la grandeur et décadence des Grecs ou des Romains, elle ne

put se retenir et, opposant son bon sens à la faconde empesée du

professeur: «Il me semble toujours, lui dit-elle, que vous avez un

casque.»

Théophile Gautier l'amusait mieux avec de croustillantes anecdotes qu'il

savait couler en douceur de sa voix flûtée et paresseuse. Jadis la

Fontaine en usait de même avec Mme de la Sablière et faisait dans ses

entretiens la part de la bagatelle, que Sainte-Beuve oublia trop:

«J'étais trop sérieux pour elle, disait-il après leur brouille. Elle

s'est fatiguée de venir me voir tous les dimanches.»

Lui-même, une fois la paille rompue, refusa de se réconcilier. Trois

mois après la scène de rupture, on lui avait dépêché, afin de ménager le

rapprochement, un ami commun, M. Charles Edmond, qui l'aborda avec de

bonnes paroles, lui dit que la princesse, chez qui il avait dîné la

veille, s'était informée de sa santé et avait manifesté l'intention de

renouer avec lui. Sainte-Beuve accueillit ces avances avec plaisir et

parut près de céder, mais après un moment de réflexion: «Non,

décidément, dit-il, son procédé m'a rendu ma liberté; je la garde.» Ce

ne fut que plus tard, à son lit de mort, qu'il consentit à dicter pour

elle quelques lignes que M. Zeller écrivit sur le marbre de la cheminée.

Son irritation provenait, j'aime à le croire, de l'excès de complaisance

auquel leur relation l'avait obligé. Il y a parmi nos contemporains un

gentil esprit, écrivain de race, pétillant de malice et de finesse, vers

lequel l'attirait un vif sentiment de sympathie[33], et à qui il s'était

promis de rendre justice. «Pourquoi, se disait-il, les spirituelles et

vives peintures de M. About ne m'ont-elles pas sauté aux yeux et pris de

force?» Un premier crayon de lui avait déjà saisi ce jeune homme

ironique, espiègle même, le nez au vent, la lèvre mordante, alerte à

tout, frondant sans merci, à l'exemple de Lucien, ne respectant ni les

hommes ni les dieux, mais sous sa forme satirique et légère faisant

presque toujours pétiller et mousser le bon sens dans le meilleur des

styles.

Le portrait en pied de ce nouveau venu méritait bien de figurer dans la

galerie à côté de ceux de MM. Renan et Taine. Le peintre s'y préparait.

On avait demandé à la maison Hachette les ouvrages qu'elle avait publiés

de cet auteur; M. Chéron était en train de rassembler les autres à la

Bibliothèque nationale, quand la polémique dirigée par M. About contre

M. de Niewekerke, surintendant des beaux-arts, le fit tomber en disgrâce

auprès de la châtelaine de Saint-Gratien. Le critique n'osa pas

continuer son étude, et l'occasion ne se représenta plus. Faiblesse

déplorable d'un homme qui a fait preuve de fermeté toutes les fois qu'il

s'est agi de la chose littéraire, et qui montre de quel prix on paie la

faveur des grands! À leur contact, on perd toujours un peu de son

indépendance. Le fait me paraît d'autant plus fâcheux que M. About,

encouragé par cette marque d'estime, eût probablement tenu à honneur d'y

répondre avec une production digne de lui, avant de se retirer dans son

opulent pachalik.

Sainte Beuve et ses inconnues · 第 28 / 31 题