«N'abandonnez pas vos enfants à la charité publique,» répétait
fréquemment Sainte-Beuve. Tant qu'il vécut, il mit le précepte en
pratique et surveilla scrupuleusement les éditions de ses livres. Afin
de prolonger, même après sa mort, ces soins paternels, il s'est bien
gardé de léguer son bagage littéraire à des collatéraux qui,
probablement, n'en auraient eu cure; il s'est choisi pour héritier le
dernier et le plus dévoué de ses secrétaires, M. Jules Troubat. Celui-ci
nous a rendu la physionomie du maître et les détails de sa vie privée
dans l'intéressant volume de _Souvenirs et Indiscrétions_; puis, à
l'aide de publications plus ou moins habilement espacées, _Lettres à la
princesse_, _Chroniques parisiennes_, _Cahiers_, _Correspondances_, il a
rafraîchi son culte en fournissant des aliments nouveaux à l'appétit des
lettrés. Desservant et gardien du monument funèbre, il empêche d'y
pousser la ronce de l'oubli; son bâton donne la chasse aux insolents qui
s'avisent de cracher dessus ou d'y jeter des pierres.
Je l'ai fort applaudi pour sa réponse à _la Revue des Deux-Mondes_, où
l'on avait prétendu, contre toute vraisemblance, que Sainte-Beuve
n'aimait pas sa mère, et que même il la rudoyait souvent. On ne saurait,
en effet, inventer d'accusation plus à contre-sens. Ceux qui ont vécu
près de lui savent combien il était affectueux et prévenant, je ne dis
pas seulement pour les êtres qui lui étaient chers, mais pour le moindre
de ses amis.
Après cela, qu'il ait eu parfois à souffrir de la sollicitude inquiète
de sa mère, de ses conseils trop prudents, qu'il ait regimbé contre une
tutelle prolongée outre mesure, il n'y a rien là que de fort ordinaire
et qui n'implique nullement un manque d'affection. Nos parents ne savent
pas toujours abdiquer à temps leur autorité; même après notre
émancipation, ils voudraient continuer à guider nos allures; ils ne se
décident qu'à regret à laisser le poulain courir sans entraves en sa
libre carrière. De là quelque froissement, un peu d'impatience chez le
jeune homme dont on gêne l'essor, dont on contrarie les généreux
instincts: «Ma mère, disait Sainte-Beuve, ne m'a cru vraiment à l'abri
de la misère que depuis ma réception à l'Académie.» Lorsque Armand
Carrel venait lui rendre visite, elle en prenait ombrage et s'effrayait
plus que de raison. Ces légers dissentiments ne diminuaient en rien les
égards et la piété de son fils. Ils avaient peu de goûts communs, une
existence peu mêlée, mais ils vivaient à eux deux assez doucement.
Voulez-vous savoir quelle fut son attitude lorsqu'il eut le malheur de
la perdre? Écoutez le témoignage d'un témoin oculaire: «Il la soigna,
dans ses derniers moments, comme un fils et comme un garde-malade qui
pense à tout et fait tout lui-même. À l'église, au service funèbre,
auquel j'assistais, je lui vis, ce que je crois n'avoir jamais vu chez
personne avec un caractère si particulier, de petites larmes de feu qui
ne coulaient pas, mais qui jaillissaient de ses yeux comme des
étincelles.» Que vous faut-il de plus? Si les grandes douleurs sont
muettes, il est des sentiments aussi que nous devons sceller en nous.
Sainte-Beuve était doué d'une pudeur native, qui ne lui eût pas permis,
ainsi que l'ont fait tant d'autres, de servir sa mère en pâture à la
curiosité publique. Il n'a parlé d'elle qu'une ou deux fois dans ses
écrits et d'une manière sobre, en gardant sur ce sujet une réserve bien
préférable aux indiscrètes confidences de Lamartine, qui nous décrit la
sienne en termes voluptueux, qu'on lui passerait à peine pour le
portrait de sa maîtresse.
La perte de sa mère et celle de Mme d'Arbouville, survenues à quelques
mois de distance, apportèrent un changement notable dans l'existence de
l'écrivain. Devenu tout à fait libre d'arranger sa vie à son gré,
n'étant astreint au décorum par aucune attache mondaine, par aucune
fonction officielle, souffrant d'ailleurs au point de vue de ses travaux
d'un isolement si complet, il se décida à exécuter un projet dès
longtemps caressé. Joseph Delorme s'était créé en perspective un idéal
de mariage, où le sacrement n'entrait pour rien, où l'on a les
commodités sans le noeud qui vous lie. Il lui fallait une mademoiselle La
Chaux, une mademoiselle de Lespinasse ou une Lodoïska.
Tel gibier n'est pas rare à Paris, et l'or que l'on y sème en fait
arriver par milliers sur le bitume des boulevards. Aussi trouva-t-il
bientôt vers les hauteurs des Batignolles une femme à souhait pour le
rôle qu'il lui destinait. Son choix se fixa sur une brune de trente-cinq
ans, qui se faisait appeler Mme de Vaquez, et se donnait l'Espagne pour
patrie. Quel était son vrai nom? d'où sortait-elle? Sainte-Beuve, quand
on le poussait là-dessus, répondait d'une manière évasive et se bornait
à rendre bon témoignage aux qualités de sa conquête: taille élégante,
magnifiques cheveux noirs, visage au teint mat et doré de reflets
oranges, tels sont les charmes qui avaient séduit l'auteur des _Rayons
jaunes_. Il l'installa chez lui en maîtresse de maison, et fut si
heureux de sa trouvaille, qu'il en a consacré le souvenir dans un de ses
meilleurs sonnets:
Moi qui rêvais la vie en une verte enceinte,
Des loisirs de pasteur, et, sous les bois sacrés,
Des vers heureux de naître et longtemps murmurés;
Moi dont les chastes nuits, avant la lampe éteinte,
Ourdiraient les tissus où l'âme serait peinte,
Ou dont les jeux errants, par la lune éclairés,
S'en iraient faire un charme avec les fleurs des prés[30],
Moi dont le coeur surtout garde une image sainte!
Au tracas des journaux perdu, matin et soir,
Je suis à ce métier comme un juif au comptoir,
Mais comme un juif du moins qui garde en la demeure,
Dans l'arrière-boutique où ne vient nul chaland,
Sa Rebecca divine, un ange consolant,
Dont il rentre baiser le front dix fois par heure.
Peut-être eût-il consenti, malgré ses répugnances, à passer par-devant
M. le maire, si la dame, qui se savait originaire d'un bourg de
Picardie, n'avait craint les révélations de son acte de naissance. Elle
ne s'empara pas moins en souveraine de la maison, démarquant le linge et
l'argenterie, qu'elle fit graver à son chiffre, tenant le critique en
charte privée et s'efforçant d'éloigner par ses rebuffades les anciens
amis et serviteurs. Dans la solitude et le vide ainsi faits autour de
lui, elle espérait établir à tout jamais son empire et ajouter la durée
à sa fortune. Ce fut malheureusement ce qui lui manqua. La mort,
interrompant une félicité si parfaite, vint l'enlever à son ambition.
Elle succomba à une affection de poitrine, augmentée, paraît-il, par la
frénésie de la passion amoureuse.
Au cours de la maladie, un vieux paysan se présenta pour la voir, disant
qu'il était son père. Dans un premier mouvement de pudeur, elle refusa
de le reconnaître et ne céda qu'aux instances de son amant, curieux
d'apprendre à quelles gens elle appartenait. La source était pure, mais
bien humble.
Thomas Devaquez raconta, sans se faire prier, qu'il était batteur en
grange au village de Montauban, près Péronne, et père de nombreux
enfants. Il n'avait pas eu toujours du pain à leur donner. Maintes fois,
le soir, après un trop frugal repas, sa famille, afin d'épargner
combustible et luminaire, se rendait à la ferme voisine, où la marmaille
puisait un supplément de souper dans la marmite aux pommes de terre.
Enfin, vaille que vaille, les garçons, en grandissant, avaient appris à
gagner leur vie. Mais que deviendrait la fille? Thomas, ennuyé de la
voir monter en graine, l'avait expédiée sur Paris, où l'on disait que,
avec de la conduite, elle ne manquerait de rien. Dieu merci! elle avait
rencontré un bon monsieur. Était-ce une raison de renier ses parents?
Sainte-Beuve apaisa le vieillard par quelques présents et promit de lui
venir en aide. C'est bien ainsi que l'entendait Thomas.
Sitôt que sa fille eut fermé les yeux, il accourut, réclamant sa part de
succession, les tapis, les meubles, que sais-je? sous prétexte qu'elle
avait mis en commun sa fortune avec celle de son amant; il menaça
celui-ci d'un procès et, profitant de son inexpérience en affaires,
parvint à lui extorquer 12,000 francs.
De retour au pays, en bon père de famille, il fit deux parts de la
somme, distribua l'une à ses gars et plaça l'autre en viager, ce qui lui
permit de boire tous les matins son petit verre, en bénissant la
Providence d'avoir si généreusement récompensé la vertu de son enfant.
En fait d'héritage, la défunte n'avait laissé à son maître qu'une grande
diablesse de cuisinière, nommée Adèle, à qui il dut de fâcheux
désagréments. À cette époque, l'omnibus qui passait dans la rue
Montparnasse avait contracté une singulière habitude. À mesure qu'ils
entraient dans la rue, les chevaux ralentissaient le pas et, arrivés
devant le numéro 11, s'arrêtaient court. Aussitôt le conducteur
s'approchait de la fenêtre du rez-de-chaussée, où une main amie lui
tendait un verre de vin, qu'il lampait lestement. Autant en faisait le
cocher, puis l'omnibus reprenait sa marche au grand étonnement des
voyageurs: c'était Adèle qui régalait ainsi ses amoureux aux frais du
patron.
Celui-ci ne l'apprit que par une note apportée par le marchand, où de
deux jours en deux jours figuraient les bouteilles de vin qu'il était
censé avoir bues. «Je vois encore, dit M. Levallois, sa figure étonnée à
mesure qu'il entendait les mentions suivantes, qui se succédaient avec
une désespérante régularité:
Le 2, grenache _pour monsieur_;
Le 4, malaga, _pour monsieur_;
Le 6, saint-émilion _pour monsieur_,
et ainsi de suite. Non, jamais homme ne fut si stupéfait et si en
colère.» Enfin, s'armant de résolution, il prit la cuisinière par le
bras et la flanqua à la porte. Mais celle-ci de crier, de réclamer ses
hardes. Alors furieux, il monte au premier, où se trouvait la chambre de
la maritorne, qui donnait sur la rue, et, saisissant au hasard robes,
bonnets, jupons et bas, les lance par la fenêtre, en accompagnant chaque
objet d'une injure à l'adresse de la donzelle. Inutile de décrire
l'hilarité des voisins en la voyant courir après ses nippes, les saisir
à la volée et les emporter en pestant contre le maître et la maison.
N'allez pas croire que ces tracasseries lui eussent laissé de l'aigreur,
ni qu'il ne voulût plus entendre parler de Mme de Vaquez. Au contraire,
il lui acheta une concession de terrain au cimetière Montparnasse et,
quand il envoyait sa nouvelle bonne porter des fleurs au tombeau de sa
mère, il ne manquait jamais de lui dire: «Déposez-en aussi quelques-unes
sur la pierre de l'autre pauvre femme.»
Cet essai pourtant le guérit, du moins pour un temps, des illusions de
la vie de ménage. Il eut soin désormais de reléguer le plaisir hors de
son logis, ne conservant autour de lui que des personnes avec lesquelles
il se gardait de toute relation intime.
Il ne désirait rien tant que de s'enchaîner par le coeur à quelque objet
aimé, bien que le sort parût prendre un malin plaisir à déjouer ses
tentatives. Aussi, de plus en plus, par goût, par nécessité, par manière
de consolation, se livra-t-il à ce talent d'analyse qui, à chaque élan,
redoublait de ressources et de verve. Pour le reste, il renonça aux
passions sérieuses et s'abandonna à ce que Fourier appelle _la
Papillonne_.
Aimer, comme on aimait dans la Grèce amoureuse,
Un pied blanc, un beau sein, une démarche heureuse,
De fins cheveux brillants relevés,--sans songer
Si l'étreinte est fidèle, ou le noeud mensonger.
Le sage s'était dit qu'il faut laisser sa place à l'illusion, créer et
favoriser le charme dès qu'il veut naître et le prolonger aussi loin
qu'on peut. Il eut des distractions comme il est facile de s'en procurer
à qui a de l'argent, petites dames et grisettes, demi-vertus,
demi-catins, fantaisies d'une soirée, complétement oubliées le
lendemain.
Dans ces aventures au hasard de la rencontre, il entendait parfois des
mots qui l'amusaient par leur imprévu, des réparties dictées par un goût
naturel qui n'emprunte rien à la banalité de l'école ni aux tartines des
journaux. Rentré chez lui, il notait soigneusement ces réflexions
incultes et nous en pouvons cueillir quelqu'une dans ses _cahiers_:
«J'aime le naïf dans les jugements. Je remarque comme les jeunes filles
du peuple sentent souvent bien la poésie. La petite _Bohème_, qui ne
sait pas lire, juge à merveille des vers de Chénier, de Lamartine, de
Mme Valmore; elle s'écrie aux plus beaux, aux plus passionnés surtout et
aux plus tendres. Et quant à Victor Hugo, elle sait très-bien en dire:
«Il a de beaux vers, mais je l'aime bien moins que Lamartine. Il a comme
cela trop de fantaisies à tout moment, trop de fierté.» C'est ainsi
qu'elle appelle son fastueux et son _pomposo_.--Elle dit encore de lui:
«_Il se donne trop de gants_.»
On ne faisait pas toujours à ses questions des réponses aussi
spirituelles. Un soir, ayant pris avec lui une fille assez novice, il la
mena souper chez Magny. Quand ils furent convenablement installés dans
un cabinet: «Ma chère enfant, dit le critique, je veux combler tous vos
souhaits. Demandez ce que vous avez rêvé de plus fin, de plus cher, de
plus exquis, je ne regarde pas à la dépense.» La fillette réfléchit
longuement, passa la langue sur ses lèvres et s'exclama: «Je mangerais
bien du gras-double.»
Que notre pruderie n'aille pas s'effaroucher outre mesure des
délassements que le grave penseur accordait à ses heures de loisir.
Socrate nous semblerait trop rébarbatif s'il ne s'était de temps à autre
déridé auprès d'Aspasie. Sainte-Beuve a d'ailleurs confessé lui-même son
vice avec un abandon, une sincérité, une bonhomie qui doivent, si je ne
me trompe, lui valoir le pardon même des plus austères: lisez cet examen
de conscience si aimable, et vous inclinerez volontiers à l'indulgence:
«Que faites-vous, mon ami? Vous êtes mûr, vous êtes savant, vous êtes
sage, et peu s'en faut que vous ne paraissiez respectable à tous. Et
voilà que la beauté vous reprend et vous tente. Vous y revenez. La jeune
Clady trouve grâce à vos yeux par son sourire; vous avez pour elle de
tendres complaisances, et on l'a vue, me dit-on, à votre bras un soir,
et le matin dans la voiture où vous la promeniez.--Je le sais, mon ami,
je me sens bien vieux déjà, on me dit savant plus que je ne le suis, et
je voudrais être sage; mais ne le suis-je pas du moins un peu en ceci?
Clady est belle; elle est jeune; elle me sourit. Je la regarde; je ne
fais _guère_ que la regarder, mais j'y prends plaisir, je l'avoue;
j'aime à la voir près de moi, à la promener un jour de soleil, et, en la
voyant là riante, qu'est-ce autre chose? Il me semble qu'un moment
encore je fais asseoir ma jeunesse à mes côtés.»
Anacréon aurait-il mieux dit? Que voulez-vous? Le sceptique se lasse à
la fin de chercher toujours à vide, l'ennuyé se distrait, le désespéré
se console. La nature, en ce qu'elle a de vivace et de vigoureux,
l'emporte. C'est la loi. Mais qu'il faut avoir par devers soi de grandes
qualités pour avouer si ingénûment ses faiblesses!