UN DUEL À LA PLUME.

Parmi les attaques auxquelles le critique fut en butte pendant sa longue

carrière, celle de Balzac est restée la plus célèbre, tant par la

qualité de l'agresseur que par la violence et la grossièreté des

représailles. Elle mérite qu'on s'y arrête un instant, dût-on n'en

retirer d'autre profit que celui des Spartiates devant l'ivresse des

ilotes.

Le grand romancier affectait d'être insensible à ce que l'on pouvait

dire de ses livres et prétendait que rien de ce côté-là n'avait le don

de l'émouvoir. Le contraire serait plus vrai. Ainsi que tous les

artistes, il se préoccupait fort de ce que l'on pensait, de ce que l'on

écrivait sur son compte. Quelque haute opinion qu'il eût de sa valeur et

de la portée de son talent, il n'était pas fâché de voir cette opinion

partagée et professée par les autres; il ajoutait une grande importance

à la façon dont chacune de ses oeuvres était accueillie par les journaux.

Pour s'en convaincre, il suffit de relire les deux ou trois numéros de

la _Revue parisienne_ publiée par lui en 1840, où il étale bravement son

exubérante personnalité. Ce recueil, dont il était l'unique rédacteur,

semble n'avoir eu d'autre but que de le venger de ses rivaux et des

malavisés qui se refusaient de le proclamer homme de génie. Le plus

maltraité de tous, celui contre lequel il dirige toute l'artillerie et

les foudres de sa colère, c'est Sainte-Beuve qui avait, en 1834, compris

Balzac dans sa galerie des auteurs contemporains. Il est vrai de dire

que le peintre a assaisonné les éloges de ce portrait d'une pincée de

correctifs qui en corrompent singulièrement la douceur. Jamais il ne

mérita mieux la définition que M. de Pontmartin a donné de lui dans les

_Jeudis de madame Charbonneau_: «Il excellerait à distiller une goutte

de poison dans une fiole d'essence, de manière à rendre l'essence

vénéneuse et le poison délicieux.» En lisant l'étude, on ne se doute pas

d'abord de toute la malice qu'elle recèle; l'ingénieux critique a si

adroitement enfoncé dans sa pelote chatoyante une foule de fines

aiguilles, qu'il faut un oeil exercé pour les découvrir, une certaine

dextérité de main pour les en retirer. C'est à croire que, forcé de

louer à tour de bras ses amis du cénacle et les divers auteurs déjà

célèbres, il a cédé à la démangeaison trop naturelle de se dédommager

sur l'homme nouveau qui surgissait dans la littérature en dehors de

l'école régnante et sans lien direct avec la tradition.

Il ne lui accorde pas une qualité sans la faire suivre immédiatement

d'une restriction qui l'efface ou l'obscurcit. Ainsi, après avoir

reconnu l'heureuse idée qu'a eue le romancier de transporter la scène de

ses récits d'une province à l'autre et de conquérir, comme Henri IV, la

France ville à ville, il ajoute aussitôt:

«Dans Paris, au contraire, le succès a été moindre, bien que fort vif

encore, mais on a contesté plusieurs mérites à l'auteur; il a eu peine à

se pousser, à se classer plus haut que la vogue, et, malgré son talent

redoublé, malgré ses merveilleuses délicatesses d'observation, à monter

dans l'estime de plusieurs jusqu'à un certain rang sérieux...

Il devine les mystères de la province, il les invente parfois; il

méconnaît le plus souvent et viole ce que ce genre de vie, avec la

poésie qu'il recèle, a de discret avant tout, de pudique et de voilé...

La plupart de ses commencements sont à ravir; mais ses fins d'histoire

dégénèrent ou deviennent excessives. Il y a un moment, un point où,

malgré lui, il s'emporte. Son sang-froid d'observateur lui échappe; une

détente lui part, pour ainsi dire, en dedans du cerveau, et enlève à

cent lieues les conclusions.»

Dans un autre passage, il caractérise en termes excellents l'influence

prestigieuse et séductrice exercée sur les femmes par l'habile magicien:

«Il sait beaucoup de choses des femmes, leurs secrets sensibles ou

sensuels; il leur pose en ses récits des questions hardies, familières,

équivalentes à des privautés. C'est comme un docteur encore jeune qui a

une entrée dans la ruelle ou dans l'alcôve; il a pris le droit de parler

à demi-mot des mystérieux détails privés qui charment confusément les

plus pudiques.»

Mais, sans plus tarder, il corrige ce que l'éloge aurait de trop

flatteur par les paroles suivantes:

«Balzac, en ses romans, est une marchande de modes, ou mieux, c'est une

marchande à la toilette. Et, en effet, que de belles étoffes chez lui!

mais elles ont été portées, il y a des taches d'huile et de graisse

presque toujours.»

Le romancier avait eu, on le sait, des débuts pénibles, de longs

tâtonnements avant de percer; il avait mis la main à bien des livres

obscurs publiés sous divers pseudonymes. Voici comment le critique lui

jette à la tête ces premiers et infructueux essais:

«Il a sa manière, mais vacillante, inquiète, cherchant souvent à se

trouver elle-même. On sent l'homme qui a écrit trente volumes avant

d'acquérir une manière; quand on a été si long à la trouver, on n'est

pas bien certain de la garder toujours.»

Ailleurs, il le compare aux généraux qui n'emportent la moindre position

qu'en prodiguant le sang des troupes et en perdant beaucoup de monde:

«C'est l'encre seulement qu'il prodigue, ajoute-t-il malicieusement; on

se rachète avec lui sur la quantité.»

Puis arrive l'inévitable accusation d'immoralité, sur laquelle

Sainte-Beuve insiste plus que de raison:

«M. de Balzac a fréquemment, et à son insu peut-être, l'image lascive,

le coup de pinceau vagabond et sensuel... Crébillon fils se ressouvient

de Rétif...»

Enfin, usant d'un artifice qui lui permet d'attribuer à autrui ce dont

il hésite à endosser lui-même la responsabilité, il se fait dire par un

ami:

«Encore maintenant, voyez? N'est-il pas vraiment, à beaucoup d'égards,

un Pigault-Lebrun de salon, le Pigault-Lebrun des duchesses?»

Il prête à ce même ami un dernier et méprisant propos, qui, paraît-il,

avait réellement été tenu par J.-J. Ampère:

«C'est drôle! quand j'ai lu ces choses-là (certaines descriptions sales

et minutieusement ignobles), il me semble toujours que j'ai besoin de me

laver les mains et de brosser mon habit.»

Nous savons, par un récit de M. Jules Sandeau, quel fut l'effet de cet

article sur Balzac. Celui-ci, dans ses fréquentes rencontres avec

l'auteur du portrait, n'avait sans doute reçu de lui que des louanges;

il avait d'ailleurs assez donné de preuves d'un talent de premier ordre

pour se croire le droit d'être traité aussi favorablement que les autres

grands écrivains, que le peintre littéraire ne présentait jusque-là que

par leurs beaux côtés. Il s'apprêtait donc à savourer l'enivrant

breuvage sans se douter de l'amertume qu'il trouverait au fond.

Les premières pages le chatouillèrent agréablement; il avala même sans

trop de grimace quelques-uns des traits cités plus haut; mais à la fin,

révolté de tant de chicanes, de pointes méticuleuses, il jeta de dépit

la brochure en s'écriant: «Il me le paiera! je lui passerai ma plume au

travers du corps!»

Pareil dessein n'est pas facile à exécuter, et les journaux se prêtent

malaisément aux rancunes des auteurs vexés. Six années s'écoulèrent

avant qu'une occasion favorable s'offrît à Balzac de soulager sa bile;

mais, pour avoir si longtemps cuvé dans le silence, elle n'en éclata que

plus amère et plus féroce.

C'est qu'aussi la condition de l'homme de lettres a bien changé depuis

la Révolution! Autrefois la société aristocratique, dont se composait le

public, avait un cadre restreint, un goût fixe et du temps de reste. Il

suffisait d'un conte badin, d'une tragédie ou d'un bouquet à Chloris

gentiment rimés pour mériter sa sympathie et attirer son attention.

L'auteur était aussitôt prisé à son titre, choyé, pensionné, de tous les

soupers et fêtes. L'insociable Jean-Jacques, malgré son hypocondrie, ne

fit pas même exception. Quel concours, autour de ce sauvage, de

financiers, de grands seigneurs et de femmes du monde pour l'amadouer ou

lui venir en aide!

Aujourd'hui le public est immense, confus, morcelé en mille fractions

d'humeur et de goûts différents. Il faut frapper souvent et fort pour

qu'il entende. Ce n'est pas assez d'une oeuvre, ni de deux, ni de vingt.

Gare au producteur qui s'arrête un instant! L'oubli se fait sur son nom,

le sillon s'efface et l'oeuvre, qu'il a mis dix ans à édifier pièce à

pièce, disparaît dans la pénombre. Aussi le voyez-vous forger sans

trêve, battre son enclume et forcer l'attention. La nuit se passe au

travail et le jour à courir les journaux, à chauffer les amis. Car le

mérite ne vaut que par le bruit qu'il fait; les plus grands artistes et

écrivains de notre époque en ont été aussi les plus grands charlatans..

Balzac n'était pas des moindres. Au moment où parut son portrait il

avait, sans compter 25 ou 30 volumes de romans non signés, déjà produit

_la Physiologie du mariage, le Père Goriot, la Femme de trente ans, la

Vieille Fille, Gaudissard, les Célibataires, Eugénie Grandet, Louis

Lambert, la Recherche de l'absolu, la Peau de chagrin_, et je ne sais

combien d'autres livres qui, pour être de qualité inférieure, n'en

portaient pas moins la marque de son talent. Et c'est au moment où il

s'arrête enfin dans ce labeur de géant, où il prête l'oreille,

s'attendant à un cri d'admiration, qu'une voix désobligeante chicanera

son génie! Ah! si l'on pouvait lui répondre!

Quel écrivain n'a rêvé d'avoir sous la main un journal où, à l'aise et

sans contrôle, il puisse éreinter ses rivaux et chanter sa gloire? Avoir

ses coudées franches et pas de rédacteur en chef! quel bonheur!

Ce rêve, Balzac parvint enfin à le réaliser en 1840: il fonda la _Revue

parisienne_ et la rédigea tout seul. Dieu sait s'il en profite pour

faire à son tour la leçon aux autres et remanier la carte d'Europe au

gré de son imagination. Peu s'en faut qu'il ne demande à remplacer M.

Thiers au ministère. Mais son premier soin, vous le pensez bien, est de

courir sus au critique malencontreux. Sans plus tarder, il entreprend

son exécution.

Le début de l'article est sur un ton de modération qui ne se soutiendra

pas. L'auteur se propose, dit-il, de répondre dignement à des attaques

sans dignité; mais bientôt la fièvre l'emporte, et le voilà qui tombe

dans l'injure et la bouffonnerie:

«Ce bibliothécaire doit être passé par les armes de la plaisanterie, car

il serait impossible de le combattre par les siennes, de se tenir sur un

terrain où l'on s'enfonce dans un ennui boueux jusqu'à mi-jambe. Il est

casanier, travailleur, et ne répand l'ennui que par sa plume. En France,

il se garde bien de pérorer, comme il l'a fait à Lausanne, où les

Suisses, extrêmement ennuyeux eux-mêmes, ont pu prendre son cours pour

une flatterie...

Quand vous aurez passé le pont des Arts, Parisiens, prenez à droite: la

Bibliothèque mazarine est à gauche! Vous pourriez bailler en allant de

ce côté.

En lisant Sainte-Beuve, tantôt l'ennui tombe sur vous, comme parfois

vous voyez tomber une pluie fine qui finit par vous percer jusqu'aux os.

Les phrases à idées menues, insaisissables, pleuvent une à une et

attristent l'intelligence qui s'expose à ce français humide.»

Tout le sel et l'esprit du monde ne feront jamais excuser de telles

charges d'atelier. Ce qui suit devient réellement odieux:

«La muse de M. Sainte-Beuve est de la nature des chauves-souris et non

de celle des aigles. Elle a peur de contempler de tels horizons, elle

aime les ténèbres et le clair-obscur: la lumière offense ses yeux. Sa

phrase molle et lâche, impuissante et couarde, côtoie les sujets, se

glisse le long des idées; elle tourne dans l'ombre comme un chacal, elle

entre dans les cimetières, elle en rapporte d'estimables cadavres qui

n'ont rien fait à l'auteur pour être ainsi remués.»

Quand on songe que l'homme si indignement bafoué fut le plus intelligent

et le plus sagace des historiens littéraires; que, l'analyse

psychologique en main, il perça la sécheresse de Port-Royal et en fit

jaillir tant de sources vives, on se prend de pitié pour le pamphlétaire

qui méconnaît à ce point la poésie et le talent. N'était-ce pas, au

contraire, un noble emploi de l'esprit que de rappeler les anciennes

mémoires, de les rafraîchir, les renouveler, redonner de l'accent à ces

voix déjà lointaines et souffler un instant la vie à des cendres

éteintes?

Mais Balzac n'était pas homme à le souffrir. Avec l'insolence d'un

nouveau venu qui se pavane sur le devant de la scène, il ne saurait

admettre qu'on accorde le moindre souvenir à un mort. N'est-ce pas le

voler, écorner sa part de louanges et de coups d'encensoir?

Sa diatribe ne se relève un peu que vers la fin, lorsqu'elle vise les

poésies de l'adversaire, qui étaient, il est vrai, son côté faible, la

partie de ses oeuvres pour laquelle il avait le plus de tendresse, comme

une mère pour celui de ses enfants que la nature a le moins favorisé..

«Les poésies de M. Sainte-Beuve m'ont toujours paru être traduites d'une

langue étrangère, par quelqu'un qui ne connaîtrait cette langue

qu'imparfaitement. Il a la prétention de comprendre sa poésie, mais

c'est une fatuité d'auteur. Sur la fin de leurs jours, Newton et Laplace

avouaient qu'ils ne se comprenaient plus eux-mêmes. Il n'y a que des

géomètres pour avouer cela. Les poëtes se feraient tirer à quatre

chevaux plutôt que de s'abandonner à de pareilles confidences.»

Balzac comprit sans doute que tous ces traits n'avaient pas entamé

l'adversaire, et il revint à la charge dans son roman _les Fantaisies de

Claudine_, qu'il a depuis appelé, je crois, _un Prince de la Bohême_. Il

y parodie, avec la malignité d'un gamin, le style un peu maniéré des

premiers volumes de _Port-Royal_ et celui de _Volupté_. Dans ces deux

ouvrages, Sainte-Beuve avait abusé, en effet, de ces épithètes moitié

idéales, moitié réelles, essentiellement poétiques, qui font entrer dans

le secret des choses et en éveillent en nous le sentiment. Il était

facile de le ridiculiser sur ce point. Il suffisait de détacher quelques

adjectifs du milieu qui les explique et les justifie, pour qu'ils

parussent aussitôt extravagants, de mauvais goût. C'est pourtant le

procédé commode dont l'irascible romancier n'hésita pas à se servir.

Sainte-Beuve prit sa revanche en homme supérieur. À la mort de Balzac,

en 1850, il écrivit sur lui un article excellent, purgé de toute

rancune, plein de justesse, sympathique même, et qui ne laissait rien à

désirer aux plus fervents admirateurs de cet étonnant génie. En même

temps, il profita de ce qu'il y avait de vrai dans les épigrammes

lancées contre lui, se corrigea de ses défauts et devint le critique le

plus autorisé, le penseur le plus hardi, l'écrivain le plus savoureux

que le XIXe siècle eût encore produit.

Sainte Beuve et ses inconnues · 第 24 / 31 题