COURS DE PORT-ROYAL PROFESSÉ À LAUSANNE.--MONSIEUR ET MADAME JUST
OLIVIER.
Chacun de nous, quand les rares éclaircies de la vie tourmentée qui nous
est faite lui laissent le loisir de songer à l'autre monde, s'en va en
imagination à son penchant favori, à son délire préféré, et choisit sa
place parmi les morts de son état. Napoléon mourant croyait voir flotter
dans un nuage les grands capitaines, ses compagnons, qui l'avaient
précédé au tombeau: «Je vais, disait-il, rejoindre Kléber, Desaix,
Lannes, Masséna, Bessières, Duroc, Ney! Ils viendront à ma rencontre,
ils ressentiront encore une fois l'ivresse de la gloire humaine.»
Une lubie semblable ayant un jour traversé le cerveau de Sainte-Beuve,
lui a fait écrire les lignes suivantes:
«Je me fais quelquefois un rêve d'Élysée; chacun de nous va rejoindre
son groupe chéri auquel il se rattache et retrouver ceux à qui il
ressemble: mon groupe à moi, je l'ai dit ailleurs, mon groupe secret est
celui des adultères (moechi), de ceux qui sont tristes comme
Abbadona[17], mystérieux et rêveurs jusqu'au sein du plaisir et pâles à
jamais sous une volupté attendrie.»
En termes plus prosaïques, il avoue qu'il a donné souvent des coups de
canif dans le contrat d'autrui, qu'il a plus d'une fois dans son
existence complété le trio conjugal plaisamment célébré dans le roman
populaire qui a pour titre: _La Femme, le Mari et l'Amant_.
Ces associations, connues sous le nom de ménage à trois, sont devenues
si communes dans toutes les classes de la société, qu'il n'y a plus lieu
de s'en scandaliser. Est-ce un bien? est-ce un mal? C'est un fait: je
dirai plus, c'est presque une institution.
Le rôle le plus difficile à tenir dans cette trinité de création
récente, est celui de l'amant. Le mari s'en tire sans trop de peine. Il
lui suffit d'affecter une confiance aveugle ou un superbe dédain qui le
mettent au-dessus du léger désagrément. La femme est déjà plus empêchée;
il lui faut parer à tout et persuader à chacun des co-partageants qu'il
est seul maître et souverain. On peut, il est vrai, s'en remettre à la
dextérité féminine du soin de faire à la fois deux heureux. Quant à
l'amant, il joue un ingrat personnage. S'il veut trop exiger, il devient
odieux; et ridicule, s'il s'efface complétement. Sainte-Beuve est
toujours sorti victorieux de cette épreuve délicate. Obtenant peu,
demandant moins encore, et pourtant satisfait, tel il se montre à nous
dans ces mystères de l'alcôve où il nous introduit. Je ne vois pas qu'il
ait jamais été sérieusement mordu du coeur de la jalouse rage que Feydeau
a si pompeusement décrite dans _Fanny_. Tout au contraire, l'époux, dans
sa majesté, ne lui inspirait que déférence et respect. Avec quel art il
s'insinuait dans sa confiance! de quel miel savoureux il lui adoucissait
la coupe amère! Ceux-là seuls qui l'ont vu à l'oeuvre pourraient le dire.
Le foyer où se réchauffaient ses sens et sa tendresse lui devenait
sacré. Il s'inclinait humblement devant la supériorité du mari,
embouchait la trompette en son honneur et redisait son nom aux échos
d'alentour. Pour augmenter le bien-être du nid étranger où il déposait
ses oeufs, nul effort ne coûtait à son zèle, nul fardeau ne lui semblait
trop lourd. Sans grande ambition pour son propre compte, il devenait, au
profit de la communauté, hardi, entreprenant, plein d'idées lucratives,
capable de fonder la _Revue des Deux-Mondes_ ou de créer le format
_Charpentier_, si ce n'eût été déjà fait.
Nous l'avons laissé au moment de son départ pour Lausanne, où il allait
arracher de son coeur un reste de passion pour Mme X... et se déprendre,
par l'éloignement, des charmes de l'infidèle. D'autres raisons l'y
conduisaient encore. Attiré vers le catholicisme par les exigences de
son premier amour, il en avait étudié d'abord les ressources poétiques,
puis la doctrine même et les luttes qu'elle a suscitées. C'est ainsi
qu'il en vint à se préoccuper de la fameuse question du jansénisme qui a
tant agité le XVIIe et le XVIIIe siècle et qui se continue de nos jours
sous une forme différente. Il ne fallait pas songer à exposer un sujet
si particulier devant un public parisien, trop enclin à la raillerie et
peu soucieux de ce qui touche aux questions théologiques. On avait
depuis si longtemps perdu de vue _Port-Royal_ et ses solitaires qu'il
était impossible d'y intéresser. «Les Français, disait Sainte-Beuve,
aiment à apprendre ce qu'ils savent. Quant à ce qu'ils ignorent, c'est
différent. Que de peine pour leur insinuer une idée neuve! à combien de
quolibets on s'expose!»
Aujourd'hui même, avouons-le, parmi les admirateurs de l'éminent
critique, le plus grand nombre s'en tient à ses _Lundis_, bien qu'il ne
mît qu'une semaine à les improviser, et n'a jamais pu mordre aux six
forts volumes de _Port-Royal_, monument solide, qu'il regardait comme
son oeuvre capitale et qu'il a mis vingt ans à édifier. Que vous
dirai-je? Le morceau est un peu gros pour la délicatesse de nos
estomacs[18].
L'air de leurs montagnes rend celui des Suisses plus robuste. Aussi le
flair subtil de Sainte-Beuve devina-t-il qu'il y avait là-bas un public
à souhait pour un tel cours. Il ne se trompait pas. Le canton de Vaud se
trouvait justement agité alors par le mouvement de renaissance
religieuse au sein du calvinisme connu sous le nom de _Réveil_. Saisir
cet à-propos était un coup de maître.
Si le titre même de ces esquisses ne me détournait des sujets sérieux,
je dirais comment le nouveau professeur arrive à Lausanne dans l'automne
de 1837, avec une telle cargaison de livres qu'il en encombre la cour de
l'hôtel où il descend.
Je le montrerais aussitôt à l'oeuvre, écrivant ses leçons et allant, vêtu
d'un manteau de poète, les débiter avec un accent picard, une voix
vibrante, une tendresse de coeur qui ôtent toute sécheresse à ses
dissections infinies, triomphent de l'aridité du sujet et lui gagnent
son auditoire.
Je décrirais les longues files d'étudiants et de messieurs gravissant
l'escalier du marché pour atteindre au sommet de la colline sur laquelle
est perchée l'Académie, en compagnie des dames et demoiselles à qui la
galanterie du professeur a ouvert les portes du sanctuaire.
Je suivrais le retentissement du cours jusque dans les cafés de la
ville, où tous les soirs un grand diable de loustic parodie, monté sur
une table, la leçon du jour, singeant, à la grande joie des badauds
réunis autour de lui, la voix et les tics de l'historien de Port-Royal.
Je citerais la satire indignée qu'un certain Delacaverne lança contre
ces profanateurs, et dont Sainte-Beuve eut le bon sens d'empêcher la
publication.
Dans un épithalame final, je chanterais Io! Hymen! Hyménée! en l'honneur
des jeunes garçons et des jolies fillettes, qui avaient profité de leurs
rencontres au pied de la chaire pour échanger des oeillades, des
serrements de mains, qui sait? peut-être des billets doux, et qui
terminèrent l'année par d'heureux mariages ou des fiançailles pleines de
promesses, seul résultat un peu gai que le jansénisme ait jamais
produit.
Mais tous ces faits et bien d'autres encore sont plutôt du domaine de la
biographie. Je craindrais qu'on ne trouvât pas à les lire le plaisir que
j'aurais à les raconter. Revenons donc à notre sujet, c'est-à-dire à
l'homme privé et à ses amours.
Il était doué d'une énergie peu commune. Aucun labeur, si rude fût-il,
ne parvenait à l'écraser. Même après la cinquantaine, à l'époque où
j'eus l'honneur d'être admis auprès de lui, il pouvait encore égayer ses
travaux de quelques distractions. Que de fois, les soirs d'été, après
une longue journée passée sur les livres, l'ai-je vu sur le point de
succomber à la fatigue! Tandis que je lui lisais l'ouvrage dont il avait
à parler, sa paupière alourdie se fermait; il dodelinait de la tête et,
me tendant avec effort le bout de ses doigts alanguis: «Adieu, disait-il
d'une voix éteinte, à demain, je n'en puis plus.» Je le quittais,
persuadé qu'il allait se mettre au lit et y dormir d'un sommeil de
plomb. Quel n'était pas mon étonnement de le rencontrer une heure après
sur le trottoir, frais et pimpant, le pardessus au bras, le nez au vent
et lorgnant avec délices toutes les femmes qui passaient à portée de son
regard.
À Lausanne, il était plus jeune et partant plus actif. Son premier soin
fut de reconnaître le pays. La ville, agréablement étagée sur les bords
du Léman, est en outre entourée de vignes, de vergers et de prairies qui
présentent un charmant coup d'oeil. Quoique la plupart des rues, à cause
de leur pente rapide sur la colline où elles sont bâties, soient de
véritables casse-cou et tournent le dos au soleil et au lac, on y
respire un air d'aisance, de bien-être bourgeois. Même pour un homme
habitué aux plaisirs de Paris, c'est, à tout prendre, un supportable
lieu d'exil.
Voltaire, qui y passa trois hivers (1755-1758), s'y plut beaucoup et en
trouva les habitants à son gré. Il fut agréablement surpris de leur voir
un goût pour l'esprit qu'il contribua à développer, mais qu'il n'avait
pas eu à créer: «On croit chez les badauds de Paris, écrivait-il, que
toute la Suisse est un pays sauvage; on serait bien étonné si l'on
voyait jouer _Zaïre_ à Lausanne mieux qu'on ne la joue à Paris... Il y a
Suisses et Suisses. Ceux de Lausanne diffèrent plus des petits cantons
que Paris des Bas-Bretons.»
Sainte-Beuve y fit d'abord de fréquentes promenades, qu'il dirigeait
tantôt vers un gracieux coteau couvert d'arbres fruitiers qui descend en
pente douce vers le lac, tantôt du côté du bois de Rovéréa qui domine la
ville. Il s'y reposait souvent sous un orme qu'il a chanté:
Étrange est la musique aux derniers soirs d'automne,
Quand vers Rovéréa, solitaire, j'entends
Craquer l'orme noueux et mugir les autans
Dans le feuillage mort qui roule et tourbillonne.
C'est de là sans doute qu'il songeait aux grands écrivains dont la
présence avait illustré ces lieux avant lui.
«Là, me disais-je, Rousseau jeune a passé. Plus tard, son souvenir ému y
désignait, y nommait pour jamais des sites immortels. Là-bas, Voltaire a
régné, Mme de Staël a brillé dans l'exil. Byron, dans sa barque agile,
passait et repassait vers Chillon. Ici-même, Gibbon accomplissait avec
lenteur l'oeuvre historique majestueuse conçue par lui au Capitole.»
Le plus beau paysage ne tarde pas à paraître insipide, si l'on est seul
à le contempler; d'ailleurs, quand le soleil se couche, il est bon de
trouver un logis où passer la soirée. Sainte-Beuve aimait la solitude
par intermittence, mais ne trouvait que dans le monde l'emploi de ses
brillantes facultés. Sauvage par nature sans être timide, il eut bientôt
une maison à lui, un lieu d'asile où il put causer, rimer, aimer en
toute liberté.
Parmi ses collègues de l'Académie était un professeur d'histoire, Just
Olivier, qui, venu à Paris pour le voir en 1830, n'avait pas cessé de
correspondre avec lui et s'était employé à le faire nommer à Lausanne.
Il avait épousé une aimable Vaudoise, fraîche, rieuse, intelligente,
poëte même, une vraie Claire d'Orbe en chair et en belle humeur. Ce qui
la rendait plus piquante était un certain tour d'esprit mêlé de sérieux
et de gaîté, naturel et travaillé à la fois, très-capable de
raisonnement, d'étude, de dialectique même, vif pourtant, assez imprévu
et nullement dénué d'agrément et de charme. Cette nature de femme est
loin de déplaire, quand on la rencontre sur les gradins des collines
étagées autour du Léman.
M. et Mme Just Olivier, mariant leur idéal poétique ainsi qu'ils avaient
uni leurs destinées, publièrent un volume de vers intitulé: _Deux Voix_.
Cela fit dire aux malins du pays qu'il n'y en avait qu'une de _juste_,
qui n'était pas celle du mari. Quoi qu'il en soit, les deux époux,
flattés de voir un écrivain supérieur, déjà célèbre à plusieurs titres,
leur donner la préférence, venir à eux et leur offrir son amitié,
l'accueillirent avec transport, le mirent de toutes leurs parties de
plaisir et ne firent bientôt qu'un avec lui. On les vit souvent tous
trois parcourir les sites enchanteurs et les bords du lac, devisant de
poésie et jouissant ensemble de ce doux climat qui invite à l'amour.
Les jours où l'Académie leur donnait congé, les trois inséparables
poussaient jusqu'à Eysins, petit village des environs, où demeurait le
père d'Olivier. Là, Sainte-Beuve émerveillait ces bonnes gens par la
rondeur de ses manières et par de spirituelles saillies. Il se montrait
bon enfant, heureux de s'asseoir à la table rustique et ne trouvant à
redire qu'à la grosseur des gâteaux dont on lui servait d'énormes
tranches. Il leur confiait ses projets, ses espérances et le regret de
n'avoir pu amener avec lui sa vieille mère, trop âgée pour quitter
Paris. Elle ne laissait pas de trembler sur les dangers que ses goûts
d'aventure pouvaient lui faire courir: «Pourvu qu'il me rapporte ses
deux oreilles, disait-elle, je ne lui en demande pas davantage.»
Sainte-Beuve lisait à ses amis les lettres qu'il en recevait et où se
rencontraient de comiques méprises. Son fils lui ayant écrit qu'un
ouragan s'était déchaîné sur Lausanne et avait emporté plusieurs
_cheminées_, elle lut de travers et répondit: «Eh quoi! mon enfant, le
vent t'a enlevé tes _chemises_. Te voilà donc nu comme un petit saint
Jean.» On riait de son erreur, tout en croquant les oeufs et les poulets
du père Olivier. Quand la chaleur devenait trop forte, l'invité se
couchait sans gêne, au grand scandale des propriétaires, dans l'herbe
des prés, en pleine fleur d'esparcette et de sainfoin.
Entre temps, les deux amis, laissant Mme Just à la ferme, partaient pour
quelqu'un de ces hauts plateaux d'où l'on jouit du magnifique panorama
des Alpes et du lac. Mais, arrivé à mi-côte, le Parisien, dont le petit
pied et la fine chaussure souffraient au contact des cailloux, laissait
le Suisse escalader seul ses cimes ardues et, assis à l'ombre, rimait un
sonnet ou aiguisait une épigramme. Si complaisant qu'il voulût se
montrer à l'ami qui l'admettait dans son intérieur, il est des fatigues
qu'il se refusait à partager; son tempérament répugnait à l'excessif.
Quel souvenir pénible lui était resté des nombreuses ascensions que
l'infatigable Victor Hugo, doué d'un jarret d'acier, l'avait forcé de
faire avec lui, au temps de leur grande intimité, sur le haut des tours
de Notre-Dame[19], pour contempler les couchers de soleil dont le poëte
des _Chants du crépuscule_ traduisait ensuite la splendeur en ses vers!
«J'ai gardé de mes vieilles habitudes littéraires, soupirait-il plus
tard, le besoin de ne pas me fatiguer et même le désir de me plaire à ce
que j'admire.»