II

CHOIX D'UNE CARRIÈRE.--L'ÉTUDIANT EN MÉDECINE ET LES FILLES.--VISITE À

LA COUSINE.--ENTRÉE AU «GLOBE.»

Dans l'éducation que se donnait Sainte-Beuve ou qu'il reçut à Paris, je

remarque une particularité fort rare à cette époque, l'alliance

intelligente des sciences et des lettres. Un autre se fût contenté

d'obtenir, ainsi qu'il le fit, des prix de vers latins et d'histoire au

grand concours; lui profita de la liberté qu'on lui laissait à sa

pension pour aller tous les soirs à l'Athénée suivre des cours de

physiologie, de chimie et d'histoire naturelle, se donnant ainsi un

contrepoids qui l'empêchât de tomber dans une admiration excessive pour

ce qui est plutôt l'ornement que la nourriture vraie et la substance de

l'esprit. On l'y présenta à M. de Tracy, le rigoureux idéologue qui

était humilié de _croire_ et qui voulait _savoir_. En même temps il

voyait beaucoup son compatriote, le grave et sec Daunou, ex-oratorien

passé à la philosophie et à la Révolution, chez lequel il a noté les

qualités sagaces, avisées, modérées, lucides et circonscrites à la fois

du sang boulonnais et qui eut cela de commun avec lui de défendre, avant

de mourir, qu'aucun discours fût prononcé sur sa tombe.

Il le connut beaucoup, le pratiqua durant des années et aussi

familièrement que le permettait la différence des âges et par moments la

dissidence des opinions.

Pour le bien connaître lui-même et se rendre compte de son premier fonds

d'idées il faut se représenter ce qu'étaient ces survivants du XVIIIe

siècle, si purgés de toute croyance au principe d'autorité, soit en

religion soit en politique. La plupart avaient traversé les années

terribles en martyrs plutôt qu'en vainqueurs, sans prendre part aux

excès, mais sans abdiquer, non plus, leur foi à la liberté et au

progrès. Loin d'attribuer, comme on l'a fait depuis, les crimes de la

Terreur à la philosophie, ils savaient que les passions, les intérêts et

surtout les instincts les plus vils de la perversité humaine y avaient

plus contribué que les idées.

Il est bien vrai qu'au sortir des atrocités de ce régime ils s'étaient

remis à vivre avec délices. Afin de prendre leur revanche de la

grossièreté récente par une sorte d'étourdissement et d'ivresse des

sens, ils se plurent à jouir des plaisirs libres et faciles avec

d'autant plus d'ardeur qu'ils en avaient longtemps été sevrés. Ce fut un

petit carnaval après le carême des sans-culottes. Détente bien excusable

au lendemain d'une crise! y eut-il excès d'orgie, trop de bacchanale? On

l'a dit. Bonaparte, qui avait ses raisons pour cela, essaya de le faire

croire. Non content d'écarter ces hommes du pouvoir, il les a calomniés,

flétrissant leurs opinions du nom d'idéologie et leurs moeurs de celui de

corruption, lui l'homme pieux et pur que chacun sait.

Leur seul tort fut de laisser cet officier de fortune leur prendre des

mains la république et la direction des esprits. En vain

protestèrent-ils contre son essai de restauration monarchique et

religieuse, il fut le plus fort. La publication du _Génie du

Christianisme_ l'y aida puissamment. L'ambition d'un Corse et la

rhétorique d'un Breton se réunirent pour restaurer un culte auquel,

chose étrange, ils ne croyaient ni l'un ni l'autre.

Daunou se vengeait de sa défaite par des épigrammes, pauvre vengeance!

Si quelqu'un vantait devant lui la grandeur de Napoléon, il ripostait

sèchement: «C'était un homme qui ne savait ni le français ni l'italien.»

Pendant tout l'Empire, insensible à la gloire du dehors et retiré au

fond d'une bibliothèque, avec ses livres et ses manuscrits, il continue

de cultiver la philosophie et les lettres. Le monde proprement dit,

celui de l'élégance et des plaisirs, il l'ignore ou mieux il le

dédaigne. Le seul tribut qu'il ait payé à la bagatelle fut tout intime,

dérobé aux regards. Auprès de lui vivait une gouvernante encore jeune et

assez accorte. En tisonnant le soir tous deux au coin du feu, ils

finirent par se rapprocher et le vieil érudit s'échauffa, si bien qu'il

en naquit un petit Daunou qui ne vécut pas.

Passé ce court moment d'oubli, l'étude régna seule à la maison. Pour

simplifier les choses, le savant n'avait qu'un habit, et, quand il était

usé, il en achetait un tout fait qui, tant bien que mal, lui allait

toujours. Absolument tourné vers le passé, il fermait sa porte aux

essais de l'esprit moderne et refusait d'en reconnaître l'originalité;

ne jurant que par Boileau et par la Harpe.

Sainte-Beuve fort différent, sur ce point, de son vénérable compatriote,

entendait bien goûter les anciens comme personne et rester fidèle à la

tradition classique; mais il voulait aussi partager les nobles fièvres

de son temps, rester ouvert et des plus sensibles aux merveilles qui

pourraient éclore, à l'école de l'étude mêler agréablement celle de la

vie, observer la société dans l'infinie variété de ses conditions et de

ses caprices, vivre de plain-pied avec ses contemporains et les suivre

dans toutes les directions; bref, ne pas se confiner dans les livres,

mais concilier la tradition avec la nouveauté.

Un point sur lequel ils s'entendirent sans peine, ce fut la philosophie.

Après quelques mois de relations, les croyances et la piété du jeune

homme avaient disparu. L'esprit scientifique s'empara de lui comme la

lumière qui se lève à l'horizon et remplit bientôt tout l'espace. On ne

vit jamais d'émancipation plus complète. Sans s'arrêter au déisme plus

ou moins flottant de Voltaire et de Jean-Jacques, il adopta résolument

le naturalisme de d'Holbach, de Diderot, de Lamark, quitte à y

introduire un peu de chaleur et à en dissimuler l'aridité sous un

souffle poétique à la Lucrèce.

On sait que cette doctrine, répudiant la foi qui ordonne de fermer les

yeux pour obéir à la raison qui conseille de les ouvrir, réduit l'homme

au souci de son espèce et n'admet que l'expérience pour établir la

vérité. Au lieu d'imaginer une seconde existence pour compléter

celle-ci, elle enseigne que notre vie a en elle-même son sens et son

but, et que l'on doit en envisager le terme sinon sans regret du moins

sans frayeur.

Étudions-la donc pour en tirer un art de vivre qui soit la vraie morale.

Maîtres de notre petit monde, sachons nous en contenter et y passer des

jours sans trouble, soustraits le plus possible à la merci de la

fatalité et du hasard. Pour cela, que faut-il? Deux choses: s'affranchir

des terreurs de l'ignorance et briser l'obstacle qu'opposent à notre

bien-être les forces de la nature. Le jour où, grâce à la science et à

l'industrie, la terre sera devenue commode et riante au point de ne plus

nous laisser le désir d'une autre patrie, ni le besoin de chercher, avec

ou sans télescope, par-delà le monde visible un introuvable paradis; le

jour où l'on se contentera d'un horizon sagement limité, sans

perspective décevante; le jour surtout où l'activité des passions et

leur satisfaction dans les bornes prescrites paraîtront légitimes, le

but sera définitivement atteint.

Et quand même on n'y parviendrait jamais, l'effort serait encore

honorable. La recherche éternelle de la vérité ne vaut-elle pas mieux

que la vérité elle-même possédée et dès lors étroite? Ces principes ont

cela de bon qu'ils débarrassent l'esprit des effrois de l'enfance et

empêchent l'homme de vieillir enchaîné dans les langes de son berceau.

Quand ils se sont une fois logés dans un cerveau, il est rare que ce ne

soit pas pour toujours.

Tel fut le cas de Sainte-Beuve; il se promit de continuer le XVIIIe

siècle en le corrigeant et en lui laissant les témérités anti-sociales

et l'impiété. Tout au contraire il traitera avec respect les vieilles

croyances et les pertes que fait à chaque pas l'imagination des âges.

Mais son plus grand souci sera de ne pas froisser la vérité en

l'enfermant dans des formules, et de laisser à ceux qui viendront après

lui la faculté de la découvrir à leur tour en profitant de ses travaux.

Assez philosophe pour ne pas craindre par moments de paraître croyant,

mais n'arborant et n'affichant aucune enseigne, si ce n'est parfois

celle de l'indifférence, il comprend que le monde au milieu duquel il

vit n'est pas assez sûr de sa foi pour en laisser discuter l'objet.

Aussi a-t-il le soin de ne combattre que de biais la religion et la

philosophie régnantes. Pas d'affirmation hostile ni de guerre déclarée:

à peine si la main s'entrouvre de temps à autre pour un fragment de

vérité; çà et là pourtant dans ses livres «de petites phrases qui

semblent tomber presque involontairement de la plume, et qui sont aussi

profondes que les meilleurs mots épars dans les ouvrages légers de

Voltaire[3]». Enfin arrive le jour où dans une assemblée servile, que

dominent des cardinaux jouant au soldat et des maréchaux qui parlent en

sacristains, on veut porter atteinte aux résultats d'idées qui sont les

conquêtes héritées du siècle précédent, aussitôt l'écrivain jusque-là

prudent éclate et réclame les droits imprescriptibles de l'esprit. Le

fonds primitif a reparu: dans le sénateur de 1868 revit tout entier

l'élève de Daunou.

Ses études terminées, Sainte-Beuve dut choisir un état, se décider pour

telle ou telle carrière. Avec le système d'enseignement que l'on

pratiquait alors et qui n'est pas encore abandonné complétement, ce

choix ne laisse pas que d'avoir ses ennuis. On vous élève au collège

comme pour un monde imaginaire. On vous y enseigne à n'admirer rien tant

qu'Homère, que Sophocle, que Virgile ou Horace, à faire, à leur exemple,

des vers que vos professeurs vantent plus que de raison. Pour peu que le

génie de l'enfant s'y prête, il sort de là dans un parfait désaccord

avec la société où il doit vivre, avec les voeux de ses parents. Ceux-ci

ont leurs projets d'avenir tournés au positif, au solide, tandis que lui

ne voit de gloire et d'honneur qu'au jeu de poésie et n'aspire qu'à

s'illustrer par quelque belle tragédie, par quelque roman d'aventure où

revivront les charmantes ondines qu'il a entrevues dans ses rêves. Par

malheur ou par bonheur, le logis se charge de corriger les errements de

la classe. Mme Sainte-Beuve qui, dans cette importante conjoncture,

avait bien le droit de donner son avis, fut sans pitié pour les visées

poétiques de son fils, qu'elle traitait d'_humeurs véreuses_; elle coupa

court aux incertitudes et aux projets flottants, et le décida à étudier

la médecine, vers laquelle son goût d'ailleurs le portait. Elle-même

vint s'établir à Paris, afin de lui épargner les soucis de la vie

matérielle, peut-être aussi pour surveiller de plus près sa nature

inflammable et le garantir de trop grands écarts. Le moment approche où

les sens du jeune homme et sa soif d'aimer réclameront leur pâture.

Si les femmes savaient quel trésor de passion renferme un coeur de vingt

ans pour la première qu'il aimera! de quel dévouement, de quelle

idolâtrie il veut récompenser un retour de tendresse! Exalté pour elles,

mais en toute pureté et délicatesse, il porte dans ses désirs plus

d'ardeur que d'exigence. À ses yeux la femme est un être divin, dont un

sourire ouvre le ciel; c'est le paradis avec ses joies mystérieuses, la

vie avec tous ses enchantements. Pour la moindre faveur il est prêt aux

plus grands sacrifices. Dites un mot, il vole au-devant du danger. Un

signe de votre paupière suffit pour l'entraîner à vos pieds. Que

demande-t-il? Presque rien; effleurer vos cheveux de ses lèvres, presser

un instant votre main; peut-être quelques lignes de vous griffonnées sur

un chiffon de papier, qu'il cachera jalousement dans son sein après les

avoir à demi effacées de ses baisers.

Hélas! à cette fleur d'innocence, à cette pure flamme qui s'offre à

elles, les femmes préfèrent quelque fat, quelque Don Juan blasé. Leur

sot dédain pousse le blond adolescent dans les bras d'une grisette,

d'une femme de chambre, heureux quand ce n'est pas sur un fumier que va

fleurir la rose aux suaves parfums.

Demeurant avec sa mère et trop bien élevé pour se livrer sous ses yeux à

des amours ancillaires, Sainte-Beuve était, fort entrepris. Ecoutons-le

nous raconter ses pudeurs et frémissements, lorsqu'il ressent pour la

première fois l'aiguillon.

«Je n'avais aucune occasion de voir des personnes du sexe qui fussent de

mon âge ou desquelles mon âge pût être touché. J'eusse d'ailleurs été

très sauvage à la rencontre, précisément à cause de mon naissant désir.

La moindre allusion à ces sortes de matières dans le discours était pour

moi un supplice et comme un trait personnel qui me déconcertait: je me

troublais alors et devenais de mille couleurs.»

Cette sauvagerie ne tiendra pas longtemps: l'éphèbe pudibond, à défaut

de cousine ou de femme un peu mûre qui le déniaise, va bientôt

rencontrer sur le trottoir des objets qui le préoccuperont

singulièrement. Pour bien comprendre ce qui va suivre, il faut se

rappeler que le vice, à cette époque, s'étalait en pleine licence dans

le quartier voisin du Palais-Royal. Les rues y étaient sillonnées, dès

l'entrée de la nuit, de filles de maison en quête d'aventure, étalant

sans vergogne au coin des rues leurs appas luxuriants.

«Les plus étroits défilés, les plus populeux carrefours et les plus

jonchés de pièges m'appelaient de préférence; je les découvrais avec

certitude. Un instinct funeste m'y dirigeait. C'étaient des circuits

étranges, inexplicables, un labyrinthe tournoyant comme celui des damnés

luxurieux.

«Je repassais plusieurs fois, tout haletant, aux mêmes angles. Il

semblait que je reconnusse d'avance les fosses les plus profondes, de

peur de n'y pas tomber; ou encore, je revenais effleurer le péril de

l'air effaré dont on le fuit. Mille propos de miel ou de bouc

m'accueillaient au passage; mille mortelles images m'atteignaient. Je

les emportais dans ma chair palpitante, courant, rebroussant comme un

cerf aux bois, le front en eau, les pieds brisés, les lèvres arides.»

Quand on s'expose ainsi au danger, tôt ou tard on y succombe. De

semblables promenades ne sont pas faites pour réconforter la vertu.

L'imprudent ne tardera pas à rouler sur la pente des sentiers obliques,

à prendre goût à ce qui d'abord effarouche; il se laissera arrêter par

quelqu'une de ces prêtresses de Vénus qui, selon le dicton populaire,

font sortir le loup du bois.

«A la fin, de guerre lasse, je tombai sans choix aucun, sans attrait,

absurdement, à une place quelconque, et uniquement parce que je m'étais

juré de tomber ce jour-là.»

Il n'y a que le premier pas qui coûte. Petit à petit on se familiarise

avec ces enjoleuses et l'on revient sans tant de terreur aux mêmes

lieux.

«J'appris d'abord, dans mes courses lascives, à discerner, à poursuivre,

à redouter et à désirer le genre de beauté que j'appellerai funeste,

celle qui est toujours un piège mortel, jamais un angélique symbole;

celle qui ne se peint ni dans l'expression idéale du visage, ni dans le

miroir des yeux, ni dans les délicatesses du sourire, ni dans le voile

nuancé des paupières. Le visage humain n'est rien, presque rien dans

cette beauté; l'oeil et la voix qui, se mariant avec douceur, sont si

voisins de l'âme, ne font point partie ici de ce qu'on désire: c'est une

beauté réelle, mais accablante et toute de chair, qui semble remonter en

droite ligne aux filles des premières races déchues, qui ne se juge

jamais en face et en conversant de vive voix, ainsi qu'il convient à

l'homme, mais de loin plutôt, sur le hasard de la nuque et des reins,

comme ferait le coup d'oeil du chasseur pour les bêtes sauvages; oh! j'ai

compris cette beauté-là.»

S'il est des erreurs agréables et des fautes qui, bien confessées,

deviennent à l'instant contagieuses pour l'imagination humaine, il faut

avouer que ce n'est pas ici le cas. Voilà bien des phrases et de

l'emphase pour dépeindre, non sans longueur, ce que Chamfort définissait

plus lestement: l'échange de deux fantaisies et le contact de deux

épidermes. Je dirai plus: le caractère français, à partir de

Jean-Jacques et de Saint-Preux, me semble avoir perdu quelque chose de

l'aisance, du naturel et de la facilité de moeurs, dont Gil Blas et des

Grieux sont les types les plus vrais, pour prendre un air de dignité et

de vertu qui paraît trop roide, comme tout ce qui est neuf. Cela tient

aux immortels principes. L'espèce a passé par la Révolution et en reste

marquée. Il n'y a pas d'individu, si dégagé soit-il, qui ne garde un peu

de l'empois du citoyen.

Notre jouvenceau, tout en jetant sa gourme, a, suivant l'usage, une

divinité à laquelle il songe au milieu de son libertinage et dont

l'influence, momentanément éclipsée par la débauche, doit le retirer de

cette fange.

«J'appris que l'amour vrai n'est pas du tout dans le sens: car si l'on

aime vraiment une femme pure et qu'on en désire à la rencontre une

impure, on croit soudain aimer celle-ci; elle obscurcit l'autre; on va,

on suit, on s'y épuise; mais, à l'instant, ce qu'inspirait cette femme

impure a disparu comme une fumée, et, dans l'extinction des sens,

l'image de la première recommence à se montrer plus enviable, plus belle

et luisant en nous sur notre honte...

«Oh! du moins, dans mon vaste égarement, je n'eus jamais d'attache

expresse et distincte; entre tant de fantômes entassés, aucun en

particulier ne me revient. Ténèbres des anciens soirs, ressaisissez vos

objets épars; faites les tous rentrer, s'il se peut, en un même nuage!»

Allons, tant mieux! si la chasteté a subi quelques atteintes, le coeur du

moins est resté sain. On ne pourra pas lui appliquer ce qu'il disait

plus tard lui-même de ceux qui avaient suivi son exemple: «Il y en a

qui, pour avoir trop fait, chaque matin et chaque soir, le tour

extérieur du Palais-Royal, dans les infections et les boues, ne savent

plus jouir d'une heure de soleil dans la belle allée.» Le piquant de

l'affaire, c'est que la scabreuse confession fait partie d'un livre dont

l'abbé Lacordaire a composé un important chapitre. Je comprends pourtant

les scrupules d'un fin critique, ami de Sainte-Beuve, Ch. Magnin, qui

lui écrivait quand tout cela parut imprimé: «C'est une étude bien hardie

sur la nature humaine. Ce que vous avez peint n'est pas l'état normal;

c'est une exception rare.» Pas si rare cependant; beaucoup d'autres ont

passé par là qui n'en soufflent mot, et n'ont jamais exhalé leurs

remords que dans l'antichambre de Ricord ou de Cullerier. Car les

coquines vous laissent trop souvent un _souvenez-vous de moi_ qui gêne

dans les entournures.

Sans plus nous attarder à la peinture de ces vulgaires escapades de

l'étudiant, suivons-le dans la visite qu'il fit quelques années après à

sa cousine, fille d'un professeur de médecine à Strasbourg. Il l'avait

connue enfant à Boulogne, où elle était venue avec sa mère passer

quelque temps chez ses grands parents,

Blonde et rose, et causeuse, et pleine de raison;

Chez sa grand'mère aveugle, autour de la maison

Nous aimions à courir sur la verte pelouse;

Elle avait bien quatre ans, moi j'en avais bien douze.

Alors mille douceurs charmaient nos entretiens;

Ses blonds cheveux alors voltigeaient dans les miens,

Et les nombreux baisers de sa bouche naïve

M'allumaient à la joue une flamme plus vive.

Elle disait souvent que j'étais son mari,

Et mon coeur s'en troublait, bien que j'eusse souri.

L'impression qu'elle lui a laissée au coeur est si vive encore dix ans

après que, revenant d'une excursion en Allemagne, il s'arrête tout

exprès à Strasbourg pour la revoir. Le long du chemin, de son hôtel à la

maison qu'elle habite, il ne cesse de se demander si, maintenant qu'elle

est grande fille, elle aura conservé pour lui les mêmes sentiments et si

lui-même, dans le désoeuvrement de son âme, ne va pas se mettre à l'aimer

pour de bon. Mais l'entrevue ne répondit pas tout à fait à son attente:

Et sans savoir comment, tout rêvant de la sorte,

Je me trouvais déjà dans la rue, à ta porte;

--Et je monte. Ta mère en entrant me reçoit;

Je me nomme; on s'embrasse avec pleurs, on s'asseoit;

Et de ton père alors, de tes frères que j'aime

Nous parlons; mais de toi je n'osais, quand toi-même

Brusquement tu parus, ne me sachant pas là,

Et mon air étranger un moment te troubla.

Je te vis; c'étaient bien tes cheveux, ton visage,

Ta candeur; je m'étais seulement trompé d'âge;

Je t'avais cru quinze ans, tu ne les avais pas;

L'enfance au front de lin guidait encor tes pas;

Tu courais non voilée et le coeur sans mystère.

Tu ne sus à mon nom que rougir et te taire,

Confuse, un peu sauvage et prête à te cacher;

Et quand j'eus obtenu qu'on te fît approcher,

Que j'eus saisi ta main et que je l'eus serrée,

Tu me remercias, et te crus honorée.

L'ancienne familiarité qu'il eût voulu sans doute convertir en un

sentiment plus vif ne se retrouve donc pas; la demoiselle est encore

trop jeune. On saisit néanmoins l'intention de renouer avec elle, en vue

d'une union possible, et Sainte-Beuve s'était promis de revenir. Il en

fut empêché par une passion violente qui le retint à Paris et que nous

aurons bientôt à raconter. D'un autre côté, sa cousine mourut peu après.

Faute de renseignements précis, je ne puis rien dire d'un autre projet

de mariage, qui fut, ce me semble, poussé assez avant, si l'on en juge

par ce passage de la _Vie de Joseph Delorme_:

«Que faire? à quoi me résoudre? faut-il donc la laisser épouser à un

autre?--En vérité, je crois qu'elle me préfère. Comme elle rougissait à

chaque instant, et me regardait avec une langueur de vierge amoureuse,

quand sa mère me parlait de l'épouseur qui s'était présenté, et tâchait

de me faire expliquer moi-même? Comme son regard semblait dire:--Ô vous

que j'attendais, me laisserez-vous donc ravir à vos yeux, lorsqu'un mot

de votre bouche peut m'obtenir?»

De tous ces aveux il résulte qu'avant de se résigner au célibat,

Sainte-Beuve a eu bien des velléités de _matrimonium_; mais cela n'a

jamais abouti.

Plusieurs raisons s'opposèrent à ce qu'il achevât sa médecine et se fît

recevoir docteur. Il en fut un peu comme du grec; l'étude de cette

science ne lui donna pas tout ce qu'il s'en était promis. Esprit exact

et précis, il alla vite au fond des doctrines de l'école, en fit le

tour, en constata l'incomplet et les lacunes et, dans son aspiration

vers une vérité moins hypothétique, il s'en dégoûta. D'ailleurs pour

représenter et faire figure en attendant la clientèle, il faut des

dépenses considérables, l'établissement d'un médecin coûte en premiers

frais; sa mère eût été obligée de se gêner, de contracter une dette

peut-être, et Sainte-Beuve ne voulait pas charger sa vie d'une telle

obligation sans être sûr d'y satisfaire; en tout l'_alea_ lui faisait

peur. Enfin, les circonstances devenaient contraires à quelqu'un qui,

sans faire montre de l'indépendance de ses idées, avait cependant

horreur de l'hypocrisie. On était en pleine réaction cléricale, la

congrégation triomphait sur toute la ligne et déclarait la guerre à

quiconque lui refusait des gages et ne consentait pas à faire profession

publique de dévotion et de monarchisme. Son influence gagnait jusqu'aux

écoles: le professeur Alibert, médecin du roi Louis XVIII, recevait le

dimanche à déjeuner des gens du monde spirituels, et apprenait de leur

bouche les anecdotes et propos du jour, qu'il allait, au sortir de là,

raconter à son royal malade. «Sa visite du dimanche ne l'embarrassait

jamais; il n'était à court que dans la semaine. Mais la congrégation

triomphe; elle est au pinacle: la scène change aussitôt, et d'un

déjeuner à l'autre,--un vrai changement à vue. Au lieu de convives tout

profanes, de personnes un peu vives et même légères, d'actrices

peut-être, on eut des abbés, des avocats généraux bien pensants, des

vaudevillistes devenus censeurs, et plus le plus petit mot pour rire. M.

de Montmorency meurt vers ce temps-là; il était de l'administration des

hospices; on célébrait pour lui un service dans chaque hôpital:--Ne

manquez pas d'y aller, disait le même médecin aux élèves à qui il

portait intérêt, cela fera bien.»

Sur ces entrefaites, un des professeurs destitués par le parti-prêtre,

M. Dubois, ayant fondé, de concert avec l'ouvrier typographe P. Leroux,

le journal littéraire _le Globe_, y appela Sainte-Beuve, qu'il avait eu

pour élève à Charlemagne. La lecture de ce journal, faite aujourd'hui,

donne une excellente idée des écrivains qui le rédigeaient. Que

d'articles substantiels et vifs, sans rien du pathos exigé depuis par

les Revues, où la pensée est soufflée et délayée en vue d'une abondance

de copie, où l'on tire tant qu'on peut sur la couenne pour obtenir le

nombre de pages demandé! Tous les sujets y sont traités brièvement et

avec compétence. Dédaigneux de la littérature de l'empire, correcte et

claire, mais sans couleur ni relief, les rédacteurs ont compris qu'il

fallut croiser les races, pour l'esprit comme pour le reste; sans quoi,

l'on croupit sur place, et par trop de peur de s'abâtardir, on

n'engendre plus. Aussi passent-ils la frontière sur tous les points et

vont-ils emprunter à l'Angleterre, à l'Allemagne, à l'Espagne et à

l'Italie de nouvelles sources d'inspiration. Le mouvement libéral,

imprimé aux esprits par les trois chaires de Guizot, Cousin et

Villemain, y trouve aussi son écho, et la question religieuse elle-même

y est abordée hardiment; c'est là que Th. Jouffroy publia son fameux

article: _Comment les dogmes finissent_. Phénomène unique depuis la

Révolution et qui ne s'est pas renouvelé: cette feuille, quoique

purement littéraire, eut du succès. La politique n'y fut introduite que

vers la fin, lorsque de Broglie et Guizot, l'ayant achetée, en firent un

des plus puissants leviers mis en branle pour jeter à bas les Bourbons

de la branché aînée.

Quelle fut dans ce journal la part de Sainte-Beuve? Elle fut double et

des plus actives; ses remontes d'idées se firent sans passer la

frontière. S'il la franchit un instant, ce fut pour s'en revenir au plus

vite, après avoir pris du pays un aperçu tel quel. Son gibier était à

l'intérieur: tandis que les livres nouveaux, dont il rendait compte,

ceux de Thiers et de Mignet, par exemple, lui fournissaient l'occasion

d'inaugurer le rôle de héraut d'armes, de porte-voix des renommées

naissantes, qu'il exercera avec tant de zèle et d'autorité pendant

quarante ans, il entamait, d'un autre côté, l'histoire littéraire de

notre pays, qu'il ne devait composer que sous forme fragmentaire, en

taillant artistement chaque pierre, mais sans jamais réunir les

matériaux dans un monument définitif. Son coup d'essai en ce sens, le

_Tableau de la poésie française au XVIe siècle_, est déjà d'un maître.

Il y prouve victorieusement que Ronsard n'est pas du tout le mauvais et

ridicule poëte que prétendaient les classiques, et surtout que ce XVIe

siècle, traité jusque-là de barbare, fut très-fécond, puissant, savant,

et déjà délicat par portions. La plupart des qualités qui distingueront

son oeuvre s'y montrent en germe: sûreté et fermeté de jugement, finesse

de goût, heureuse curiosité d'expression, hardiesse de vues tempérée par

un bon sens supérieur. L'âge de l'auteur ne s'y décèle que sur un point,

je veux dire l'empressement à étaler une érudition de fraîche date; il y

a trop de noms cités, pas assez de choix. Un autre reproche lui fut

adressé par les érudits, les savants en _us_; c'était de risquer, sur

les origines du théâtre français, des théories incomplètes ou même

inexactes. Il a depuis soigneusement réparé cette erreur; mais la

chicane lui laissa de l'aigreur contre la gent pédante, en qui le savoir

étouffe trop souvent le goût. Il comparait plaisamment ces déchiffreurs

de vieux textes aux animaux dont on utilise l'instinct à déterrer les

truffes. Dès qu'ils en ont trouvé une, disait-il, il faut courir bien

vite et leur donner du bâton sur le nez; sinon, ils l'avalent, et elle

est perdue pour les fins gourmets[4]. Lui, au contraire, était un de ces

habiles cuisiniers qui relèvent, par la délicatesse de leur art, les

inventions et les idées d'autrui. À ce point de vue, son ouvrage est une

merveille d'exécution, une élégante coupe toute pleine de vins

fortifiants, tirés des meilleurs crus. En y repensant plus de vingt ans

après, il n'en était pas trop mécontent: «Ce livre-là est mon premier-né

et le fruit de mes amours d'étudiant: il s'en ressent à bien des égards,

et pourtant je l'aime à cause même de ses espiègleries et de ses jeunes

licences.» Le succès fut tel que, sans prendre la peine d'aller chercher

sa trousse à l'amphithéâtre, il abandonna décidément la médecine et n'en

garda que l'amour de la recherche et de l'analyse, le sens précis et

pratique des sciences naturelles.

Sainte Beuve et ses inconnues · 第 11 / 31 题