_Pour qui veut connaître à fond un seul homme, un individu, tout trompe,
tout est sujet à méprise, et l'apparence, et l'habitude, et les
opinions, et le langage, et les actions même qui, souvent, sont en sens
inverse de leur mobile: il n'y a qu'une chose qui ne trompe pas, c'est
quand on a pu saisir une fois le secret ressort d'un chacun, sa passion
maîtresse et dominante._
* * * * *
_Il est très-utile d'abord de commencer par le commencement, et, quand
on en a le moyen, de prendre l'écrivain supérieur ou distingué, dans son
pays natal, dans sa race... Pour le critique qui étudie un talent, il
n'est rien de tel que de le surprendre dans son premier feu, dans son
premier jet; de le respirer à son heure matinale, dans sa fleur d'âme et
de jeunesse._
* * * * *
_Quand on s'est bien édifié autant qu'on le peut sur les origines, sur
la parenté immédiate et prochaine d'un écrivain éminent, un point
essentiel est à déterminer, après le chapitre de ses études et de son
éducation: c'est le premier milieu, le premier groupe d'amis et de
contemporains dans lequel il s'est trouvé au moment où son talent a
éclaté, a pris corps et est devenu adulte._
* * * * *
_On ne saurait s'y prendre de trop de façons et par trop de bouts pour
connaître un homme, c'est-à-dire autre chose qu'un pur esprit. Tant
qu'on ne s'est pas adressé sur un auteur un certain nombre de questions
et qu'on n'y a pas répondu, on n'est pas sûr de le tenir tout entier...
Que pensait-il en religion? Comment était-il affecté du spectacle de la
nature? Comment se comportait-il sur l'article des femmes? Sur l'article
de l'argent? Était-il riche, était-il pauvre? Quel était son régime,
quelle était sa manière journalière de vivre? etc. Aucune des réponses à
ces questions n'est indifférente pour juger l'auteur d'un livre et le
livre lui-même.--Ces diables de biographes ont en la plupart jusqu'ici
la manie de rester dans les termes généraux. Ils trouvent que c'est plus
noble.--Ces gens-là masquent et suppriment la nature._
* * * * *
_Ce n'est pas moi qui blâmerai un critique de nous indiquer, même avec
détail, la physiologie de son auteur et son degré de bonne ou mauvaise
santé, influant certainement sur son moral et son talent. Accroissons le
plus possible le nombre de ces livres naturels, où des esprits et des
coeurs vivants se montrent avec sincérité et apportent une expérience de
plus dans le trésor de l'observation humaine. Connaître et bien
connaître un homme de plus, surtout si cet homme est un individu
marquant et célèbre, c'est une grande chose et qui ne saurait être à
dédaigner._
* * * * *
_Le plus grand intérêt et le premier rang n'appartiennent qu'aux hommes
qui ont couru toute leur pleine carrière et qui ont épuisé toutes les
fortunes, qui ont donné toute leur mesure. Lorsque la critique
s'applique à des talents aussi éminents, à des oeuvres aussi distinguées,
cette critique présuppose toujours une grande louange et une haute
estime._
* * * * *
_Il m'a semblé qu'à défaut de la flamme poétique qui colore, mais qui
leurre, il n'y avait point d'emploi plus légitime et plus honorable de
l'esprit que de voir les choses et les hommes comme ils sont, et de les
exprimer tels qu'on les voit._
* * * * *
_M. Villemain lisait un jour à Sieyès son éloge de Montaigne. Quand il
en fut au passage où il est dit:_ Mais je craindrais en lisant Rousseau
d'arrêter trop longtemps mes regards sur de coupables faiblesses qu'il
faut toujours tenir loin de soi, _Sieyès l'interrompit en disant: «Mais
non, il vaut mieux les laisser approcher de soi pour pouvoir les étudier
de plus près.» Le dirais-je? je suis comme Sieyès.--Les tribunaux sont
de mauvais juges en ces matières, et on a beau jeu sur le mur de la vie
privée. C'est un beau thème à l'avocat général._
* * * * *
_La plupart des hommes, d'ailleurs, n'ont pas lu ceux qu'ils jugent: ils
ont une prévention première acquise par ouï-dire et on ne sait comment;
ils ont lu, à travers cela, quelques pages de vous, à la volée, et ils
ignorent complétement l'origine littéraire et politique de l'homme, la
suite de ses écrits recueillis; ils n'ont pas même eu entre les mains
les principaux de ses ouvrages et ceux sur lesquels il a consumé des
années.--Avec cela, en général, ils n'aiment pas la vérité, c'est-à-dire
cet ensemble non arrangé de qualités et de défauts, de vertus et de
vices qui constituent la personne humaine. Ils veulent leur homme, leur
héros, tout d'une pièce, tout un, ange ou démon! C'est leur gâter leur
idée, que de venir leur montrer dans un miroir fidèle le visage d'un
mort avec son front, son teint et ses verrues. Pourquoi donc reculer
devant l'expression entière de la nature humaine dans sa vérité?
Pourquoi l'affaiblir à dessein et presque en rougir? Aurons-nous
toujours l'idole et jamais l'homme?_
* * * * *
_Voyons les hommes par l'endroit et par l'envers. Sachons ce que leur
morale pratique confère ou retire d'autorité aux doctrines que célèbre
et professe avec éclat leur talent._
* * * * *
_Quand je dis de ne pas masquer l'homme, ce n'est pas que j'aie la
grossièreté de vouloir qu'on exprime tout. Il y a des coins de vérité
qu'on présentera plus agréablement sous un léger voile._
* * * * *
_Les hommes, vus de près et dans l'intérieur, sont souvent pires, mais
quelquefois aussi ils valent mieux que quand on ne les voit et qu'on ne
les juge que d'après le monde et sur l'étiquette de la renommée._
* * * * *
_Quand on le peut et quand le modèle a posé suffisamment devant vous, il
faut faire les portraits les plus ressemblants possible, les plus
étudiés, et réellement vivants; y mettre les verrues, les signes au
visage, tout ce qui caractérise une physionomie au naturel... Je crois
que la vie y gagne et que la grandeur vraie n'y perd pas._
* * * * *
_Je n'aime pas les portraits de convention, le public les aime assez; il
est toujours délicat de déranger un de ces portraits tels qu'il les a
vus et tels qu'il les veut; il semble qu'en y mettant les verrues et les
taches, on ait dessein de le salir et de l'outrager...
Tranquillisez-vous, ne vous fâchez pas! on ne prétend rien ôter que de
faux, on ne veut y remettre que la vérité de la physionomie et l'entière
ressemblance._
* * * * *
_Il n'est rien de tel, pour fortifier son jugement et accroître son
expérience, que d'écouter les esprits supérieurs et de recueillir leurs
témoignages, quand ils ne s'expriment pas en vue de la foule et pour
amuser la galerie, mais quand ils parlent avec netteté et simplicité
pour se laisser voir tels qu'ils sont à ceux qui sont dignes de les bien
voir._
* * * * *
_Sur ceux qui ont beaucoup écrit et surtout qui ont jugé les écrivains,
on écrit beaucoup. La plume appelle la plume, et les amours-propres
intéressés ont beaucoup de babil. Sur Malherbe, sur Boileau, sur Pope,
sur Johnson, non content de les juger par leurs ouvrages, on a fait des
livres, on a recueilli leurs moindres mots, on les a étudiés et
poursuivis jusque dans le détail domestique de leur vie._
* * * * *
_Si par la même méthode, sans plus d'art, mais avec la même
impartialité, on bâtissait sur chacun de nos grands auteurs des volumes
ainsi farcis et composés de détails biographiques, jugements, analyses,
fragments de lettres, témoignages pour et contre, anecdotes et_ ana, _on
aurait toute la vérité désirable, on saurait d'original et de fond en
comble, le talent, le caractère et la personne. Ce serait tout gain pour
le lecteur; la part et le mérite du collecteur disparaîtraient dans le
résultat._
SAINTE-BEUVE, _passim_.