Je comprends l’infortuné Pellisson élevant une araignée dans son cachot
de la Bastille pour charmer les loisirs d’une horrible captivité.
Je n’étais pas depuis une demi-heure en prison que je m’étais moi-même
découvert une araignée à apprivoiser.
Cette bestiole rétive d’abord, et absolument inaccessible, parut peu à
peu vouloir s’apprivoiser. Elle souffrit ensuite que je la regardasse
sous toutes ses faces, se prêta à ce que je demandai d’elle pour que je
visse bien sans doute à quel genre d’araignée j’avais affaire, puis se
laissa prendre enfin et si bien que je ne la lâchai plus.
Cette araignée, c’est dans un coin de mon cerveau que je l’avais
découverte.
Je la sentis quelque temps confusément me trotter par la tête et je n’y
prêtai pas plus d’attention qu’il convenait.
Cependant, comme elle devenait obsédante, force me fut bien d’en faire
cas.
Je me livrai alors au jeu de la manipuler avec une curiosité d’instant
en instant grandissante.
«Voyons, me disais-je, que signifie tout cela? Je suis trouvé dans
l’espace de deux minutes en possession de l’argent dérobé à M. Ugo
Chancer... cet argent est de l’argent criminel et le policier du
_Pacific Club_ a bien fait de me mettre en état d’arrestation... Il a
obéi à la consigne que j’avais donnée moi-même... Cependant, comment me
suis-je trouvé avoir en main cet or coupable? Je n’avais plus un penny
vaillant et je venais d’emprunter cinq livres à M. Crawford... c’est
donc de M. Crawford que je tenais les souverains marqués du signe de
Hugo Chancer... Comment se faisait-il qu’il eût lui-même ces souverains?
Les avait-il gagnés au jeu? c’était plus que certain... Donc, un des
assassins de Green-Park se trouvait dans la salle et écoulait, sans se
douter qu’elles fussent marquées, les pièces de M. Chancer...»
La seule réponse satisfaisante, c’est M. Crawford lui-même qui pouvait
me la donner.
J’avais timidement émis cette opinion devant le chef de poste mais il
avait passé outre avec une indifférence qui m’avait surpris.
Je sentais, peut-être à tort, dans la façon désinvolte avec laquelle ce
fonctionnaire avait agi à mon égard, une manifestation de cette jalousie
sourde que vouent les officiels aux détectives amateurs.
J’aurais eu tort, évidemment, de compter sur la moindre bienveillance de
la part d’un inspecteur de police.
M. Crawford n’ayant pas été appelé à s’expliquer, il me restait à
découvrir avec mes propres moyens la clef de l’énigme.
Deux explications étaient également plausibles.
M. Crawford qui jouait au moment où je lui empruntai cinq livres,
pouvait avoir à son insu, comme je le disais tout à l’heure, ramassé les
pièces suspectes avec son gain.
Ou bien les souverains étaient auparavant la propriété de M. Crawford et
alors il fallait de toute nécessité que ledit M. Crawford justifiât de
leur provenance.
Je ne pouvais pas, de la prison où j’étais, établir, grâce à mon
habituelle méthode inductive, par quels procédés, quelle succession
d’intermédiaires, mon voisin de Broad-West se trouvait avoir dans sa
poche l’argent provenant d’un vol qualifié.
Je pensai un moment à la possibilité d’un échange de monnaie consenti
par le chauffeur Slang à son maître... Sans doute cela était admissible,
mais je n’en aurais le cœur net qu’en me retrouvant face à face avec M.
Crawford.
Le lendemain, sans nul doute, suivant la loi australienne, on me ferait
subir un interrogatoire plus sérieux.
Il serait alors tout naturel que j’insistasse pour être confronté avec
le millionnaire.
Cela allait de soi et faisait si peu de difficulté que j’en vins à
penser qu’on me le proposerait spontanément.
Cette formalité me parut même tellement inévitable, nécessaire,
inéluctable que je résolus d’éviter à tout prix une telle confrontation.
En effet, la réponse de M. Crawford serait certainement décisive.
L’affaire de Green-Park entrerait dès lors dans sa dernière phase, mais
elle m’échapperait en même temps; elle deviendrait _la chose_ de la
police.
J’en serais pour mes frais, mes calculs et mon dévouement--dévouement
qui allait jusqu’à me faire dévaliser d’abord et emprisonner
ensuite--D’autres recueilleraient les lauriers de cette gloire si
chèrement acquise.
Et cela, je ne le voulais à aucun prix.
Il fallait que j’eusse une explication avec M. Crawford; mais il
importait que cette explication eût lieu en dehors de toute ingérence
policière.
Il n’y avait à ce problème qu’une solution: la fuite.
C’est alors que je commençai à prêter quelque complaisance à la petite
bête qui me trottait dans le cerveau.
Cela avait une voix menue qui me murmurait sans relâche:
--S’évader? mais rien de plus simple... Est-il déshonorant de s’évader
quand on a été emprisonné par erreur... Les barreaux? ils ne sont jamais
bien solides à la prison préventive... de simples épouvantails, tout au
plus... Ce premier pas franchi, se laisser glisser en bas? Rien... un
jeu d’enfant pour un homme de sport... Ah! ça ne serait certes pas un
tour de force héroïque à la Monte-Cristo.
Mais j’entends une grosse voix couvrir ici le petit cri tentateur qui
m’obsédait de plus en plus.
Cette voix est la vôtre, lecteur... Elle proteste, elle se récrie avec
véhémence:
--A d’autres!... on ne s’évade pas ainsi des prisons modernes...
D’abord, pour se ménager une issue, il faut des outils... Or vous
n’aviez pas d’outils, monsieur... on vous avait fouillé, vous nous
l’avez dit vous-même.
--Oui, cher lecteur, on m’avait fouillé... et cependant j’avais sur moi
un petit attirail d’évasion.
Je ne pensais certes pas avoir jamais à me servir d’une lime pour scier
les barreaux d’une geôle ni d’une corde solide pour me soustraire à la
justice de mon pays.
Non, cette éventualité-là, je ne l’avais pas envisagée...
Mais on ne sait jamais ce qui peut arriver dans le métier de détective.
Tout est possible; on vient d’en avoir la preuve.
Je pouvais un jour ou l’autre être séquestré, mis au secret par des
malfaiteurs, des jaloux, que sais-je?
Et en prévision de cela j’avais toujours sur moi une de ces petites
scies dont la description a été faite maintes fois: un ressort de montre
finement dentelé dont les morsures sont funestes aux barreaux des
fenêtres, un vrai joujou qui ne tient pas plus de place qu’un cure-dent
et que je conservais toujours avec une petite pièce d’or, dans la
doublure de mon gilet.
J’avais aussi mon grand pardessus beige dont je ne me sépare jamais,
quelque temps qu’il fasse et l’on a vu les services que cet overcoat
m’avait déjà rendus en me permettant, grâce à sa doublure, de me livrer
aux plus rapides transformations.
Cette doublure avait aussi un autre avantage: elle recelait, outre
quelques menus objets que je tenais à sauver des curiosités indiscrètes,
une longue corde de soie aussi solide qu’un câble, grâce à la qualité de
la soie employée et au procédé de tissage.
Cette corde, à peine grosse comme un chalumeau d’avoine, et que je
pouvais grossir en la doublant ou en la triplant, faisait plusieurs fois
le tour de mon pardessus dans la couture des bords inférieurs où
l’épaisseur normale du vêtement rendait sa présence invisible.
Il faut être prévoyant quand on est détective et l’on voit que j’avais
plus d’un tour dans mon sac... ou plutôt dans mon pardessus.
L’électricité brilla tout à coup au plafond de ma cellule qui était des
mieux aménagées. Outre la lumière électrique, elle comportait un lavabo
complet avec jet d’eau froide et d’eau chaude, une table à écrire
pourvue d’un menu matériel de bureau, deux sièges dont un fauteuil en
bambou et une crédence où voisinaient, avec des commentaires de la
Bible, quelques livres de voyage et d’histoire.
Le lit, très simple, monté sur un sommier métallique avait cet aspect
d’élégance sobre que donnent l’extrême propreté et le luisant du cuivre
soigneusement entretenu.
C’était en réalité un «home» confortable où il faisait bon vivre et je
compris fort bien que de pauvres diables préférassent cette hospitalité
à l’abri précaire des garnis borgnes et des logis de rencontre.
Le repas qu’on me servit était fort mangeable et le gardien-chef de la
prison me fit même l’honneur de venir me tenir compagnie pendant que
j’étais à table.
C’était un gros homme, au crâne piriforme, aux yeux rieurs et au nez
rouge et pointu comme un piment.
--Vous savez, me dit-il, la lourde prévention qui pèse sur vous?
--Je sais, monsieur... répondis-je en m’excusant de poursuivre la
dégustation d’un haricot de mouton dont je lui fis compliment.
--Votre affaire est très grave... Je n’ai pas à vous interroger... mais
si j’ai un conseil à vous donner, c’est de fournir sans réticences tous
les détails possibles sur votre complicité dans le crime de Green-Park.
Vous avez été écroué ici sous un faux nom, hein?
--Pourquoi aurais-je donné un faux nom, monsieur?
--Ah! ah! ah! mais pour égarer la justice, parbleu!
Je haussai les épaules.
Le gardien-chef me regarda curieusement:
--Vous paraissez avoir reçu une certaine éducation... c’est
regrettable... oui, très regrettable... Allons, avouez-le, c’est la
noce, n’est-ce pas, qui vous a conduit là? Ah! ah! ah! Enfin la nuit
porte conseil... pensez à ce que je vous ai dit...
Je remerciai le brave gardien et très ostensiblement je fis mine de me
coucher.
Le bonhomme me souhaita le bonsoir; je lui rendis ses souhaits et il me
laissa seul.
Neuf heures sonnaient à ce moment à l’horloge de Wellington-Gaol qui
possède, par parenthèse, un carillon des plus harmonieux.
Bien que très calme de nature et aussi par profession, j’étais, on le
conçoit, d’une impatience fébrile.
Je n’osais pourtant mettre mon projet à exécution avant que les derniers
bruits se fussent éteints dans la prison.
Il convenait d’agir avec prudence.
Je montai sur une chaise et jetai un coup d’œil par la fenêtre.
Des ombres passaient et repassaient dans une grande cour à demi obscure;
c’étaient probablement des gardiens qui allaient prendre leur service de
nuit.
De temps à autre, j’entendais de longs appels, un grand bruit de verrous
et par-dessus tout cela le ronflement sourd et régulier de la machine à
vapeur qui distribue l’électricité dans la prison modèle de
Wellington-Gaol.
Enfin, vers onze heures, les couloirs et les fenêtres des cellules
parurent moins lumineux et un silence relatif remplaça le vacarme de
tout à l’heure.
--Allons! à l’œuvre... me dis-je.
J’atteignis au toucher la petite scie roulée en spirale et dissimulée
dans mon gilet, puis j’ouvris la fenêtre avec précaution.
C’était une sorte de baie cintrée de moyenne ouverture qui présentait
deux barreaux verticaux espacés l’un de l’autre de vingt centimètres
environ.
Comme je suis très mince, il me suffisait d’enlever un seul barreau.
Je me mis donc au travail.
Les dents imperceptibles de ma scie faisaient merveille. Je les sentais
mordre âprement le fer et c’est à peine si l’on entendait un léger
crissement.
Tout en activant ma besogne, je mesurais de l’œil la hauteur à laquelle
je me trouvais. Rien d’une évasion romanesque du haut d’un donjon, en
effet!... car ma cellule était au premier étage du bâtiment. N’eussent
été le risque de faire une chute sur quelque obstacle invisible et la
crainte du bruit que produirait inévitablement la rencontre de mes
bottines avec le sol, j’aurais pu sauter simplement sans avoir recours à
ma corde.
Le barreau céda enfin.
D’une violente poussée, je l’écartai au dehors pour y glisser ma modeste
corpulence. Cela fait, je revins à mon lit, y pris mon overcoat, et d’un
coup de dent, je pratiquai dans la doublure un tout petit trou par
lequel je pinçai du bout des doigts la corde enroulée à l’intérieur.
Cette corde extraite de sa cachette, je la triplai, non pour lui donner
plus de force, car elle était, comme je l’ai dit, d’une solidité à toute
épreuve, mais de façon à pouvoir la serrer avec mes mains, puis j’en
fixai une extrémité au barreau demeuré intact.
Tout était prêt...
J’écoutai encore pendant quelques minutes, puis j’endossai mon
inséparable overcoat, enfonçai mon chapeau jusqu’aux oreilles et
enjambai l’appui de la petite fenêtre.
En trois flexions de bras, j’avais atteint le sol où j’atterris sans
faire plus de bruit qu’un oiseau se posant sur une branche.
J’éprouvai, je l’avoue, une réelle satisfaction à me sentir à l’air
libre, quelque chose comme la joie du collégien partant en vacances ou
du militaire qui vient d’être libéré.
--Aïe! je m’étais réjoui trop tôt!
J’étais dehors, sans doute, mais dans la cour... c’est-à-dire encore
entre les murs de la prison.
Il me restait à franchir le pas le plus redoutable: la grande porte...
et le cerbère qui la gardait ne manquerait certainement pas de s’étonner
en me voyant surgir des ténèbres. Il fallait payer d’audace jusqu’au
bout.
Je me dirigeai donc, d’un pas assuré et en faisant sonner le talon, vers
la voûte sous laquelle s’ouvrait la loge du concierge.
Devant moi la lourde porte dressait ses vantaux ferrés et rébarbatifs.
Au delà c’était la liberté!
Ma foi, tant pis! je jouai mon va-tout et, me ruant sur le guichet, je
l’ébranlai d’un coup de poing formidable.
--Holà! criai-je... holà _door-keeper!_ (portier) _awake!... awake!..._
(Réveillez-vous).
Il se fit un mouvement à l’intérieur de la loge... j’eus une seconde de
véritable angoisse...
--M’entends-tu, brute, repris-je en haussant le ton... Lève-toi et
vivement!
Une porte s’entre-bâilla et je vis apparaître à la lueur du falot qui
éclairait la voûte, une figure d’homme mal éveillée enfouie dans une
barbe à la Robinson.
Je ne laissai pas le temps au brave portier d’ouvrir la bouche:
--Cours vite chercher un cab, enjoignis-je, une voiture quelconque à
deux places... Monsieur le directeur me suit...
L’homme me regarda en clignant des yeux, comme un hibou surpris par
l’aurore:
--Ah! c’est vous, monsieur Nash? dit-il enfin.
--Bien sûr... tu ne me reconnais donc pas? Allons, dépêche-toi... nous
venons de recevoir un coup de téléphone... il faut que nous allions
immédiatement chez le chief-inspector...
Le portier balbutia, me sembla-t-il, quelques excuses, puis, ne prenant
que le temps de s’envelopper d’une grande capote, il sortit, fit jouer
les ferrures sonores de la grande porte, l’ouvrit mais se plaça devant
moi pour me barrer le passage.
--Eh bien... et ce cab? répétai-je d’un ton furieux.
--J’irai le chercher quand Monsieur le Directeur sera là... Vous savez
bien, monsieur Nash, qu’il ne veut pas que l’on sorte, passé dix
heures...
--C’est vrai, dis-je en m’approchant sournoisement.
Et d’un _swing_ vigoureusement appliqué, j’envoyai le malheureux
_door-keeper_ rouler sous la voûte.
Inutile de dire que lorsqu’il se releva j’étais déjà loin.
Cette fois j’avais été bien servi par le hasard, puisque je ressemblais,
paraît-il, à un certain M. Nash qui devait être quelque fonctionnaire
important de Wellington-Gaol.
Et, de fait, j’eus plus tard l’occasion de constater qu’entre M. Nash et
moi on pouvait parfaitement se méprendre.
Ainsi, sans m’en douter, j’avais un sosie dans une prison... un bon
sosie, un sosie providentiel à qui je dois aujourd’hui d’avoir pu
m’illustrer dans l’affaire de Green-Park.
Un quart d’heure après, étendu sur la banquette d’un confortable wagon
de première classe, je roulais vers Broad-West.