L’HOMME D’AFFAIRES DE FITZROY-STREET

Je ne sais s’il est arrivé à quelqu’un de mes lecteurs de quitter tout à

coup, pour cause de panne, une confortable automobile et de faire dans

la poussière, sous un soleil de plomb, quatre milles anglais, ce qui

représente exactement quatre fois seize cent neuf mètres, c’est-à-dire

une bonne lieue et demie de France.

Cela manque de charme, surtout pour un détective qui a caressé un

instant l’idée de «pincer» un criminel et qui voit soudain ce criminel

prendre sur lui une avance considérable.

La nature m’a heureusement doué d’une certaine dose de philosophie, sans

quoi, dans différentes circonstances, j’aurais, comme on dit, jeté bien

souvent le manche après la cognée.

Mais j’ai du ressort: je ressemble un peu à ces stayers qui reprennent

de la vigueur et de l’énergie en apercevant le poteau... et dont les

superbes efforts déconcertent toutes les prévisions.

Mon overcoat sous le bras, j’avalai donc mes quatre milles et quand je

pénétrai dans le faubourg de Richmond qui mène à Melbourne-Ville, il

était exactement une heure trente-cinq.

Hélant alors un hansom qui maraudait en cherchant l’ombre, je me fis

conduire à Wilson-Hall, dans une petite rue où je savais trouver un

lavatory.

Une fois rasé, coiffé, brossé, ciré, je remontai en voiture en jetant

cette adresse au cabman:

--18, Fitzroy-Street.

L’homme acquiesça d’un signe, éteignit sa pipe qu’il avait allumée

pendant que je me faisais bichonner et enleva son cheval d’un vigoureux

claquement de langue.

Le hansom partit comme un trait, traversa à toute allure

Victoria-Parade, longea la cathédrale Saint-Paul, Albert-Park et

Gressington, puis ralentit brusquement devant un immeuble de huit

étages.

--Stop! dis-je au cabman.

--_Well!_ fit l’homme en rallumant sa pipe et en tirant de dessous son

siège un numéro du _Melbourne Magazine_.

La maison devant laquelle je me trouvais semblait de haut en bas être

habitée bourgeoisement.

A ma grande surprise, je ne voyais ni sur la porte d’entrée ni sur les

balcons de la façade aucune de ces plaques de tôle vernie ou émaillée

qui signalent ordinairement les maisons de banque et d’affaires ou les

officiers ministériels. Je ne découvris rien autre que la lanterne rouge

d’un médecin[5].

[5] En Angleterre et en Australie les médecins mettent à leur porte

une lanterne rouge semblable à celle de nos commissariats.

N. de l’A.

Pourtant, je pénétrai sous le vestibule afin de consulter la liste des

locataires, et j’y trouvai, à ma grande satisfaction, l’indication que

je désirais.

_Third floor_.--C. A. WITHWORTH.

_Agent_.

Je grimpai quatre à quatre les escaliers et sonnai à une grande porte

brune à deux battants.

Une accorte petite bonne vint m’ouvrir. Je lui remis ma carte qu’elle

lut aussitôt avec un sans-gêne qui me surprit un peu, puis elle disparut

dans un couloir très sombre, éclairé par une lanterne en fer forgé

représentant un satyre jouant de la flûte.

Quelques instants après, elle reparaissait, me faisait signe de la

suivre et m’introduisait dans un cabinet de travail où un amoncellement

d’objets de toutes sortes que je distinguai mal en entrant, interceptait

ou plutôt absorbait la lumière.

Un vieillard de petite taille se tenait debout dans la partie la plus

éclairée, devant une table de vieux chêne: il était chenu et très barbu,

à la façon de ces singes de l’Inde qu’on appelle gibbons.

C’est du moins l’impression que j’en eus tout d’abord.

--Monsieur Withworth? demandai-je.

--C’est moi, répondit le vieillard en me désignant un siège.

Je m’assis.

Le haut fauteuil sur lequel j’avais pris place me paraissait être un de

ces meubles de musée disgracieux et incommodes auxquels l’ancienneté

seule donne quelque valeur.

L’occupant du lieu me faisait aussi plutôt l’effet d’un collectionneur

que d’un _businessman_, car je distinguai, derrière lui, entre deux

bahuts en bois sculpté, la haute silhouette d’une armure érigée toute

droite, une hallebarde au gantelet.

M. Withworth attendait que je l’instruisisse du motif de ma visite et il

me faisait de petits signes interrogateurs tout en rajustant sa robe de

chambre.

--Vous savez qui je suis? dis-je d’un ton confidentiel.

Mon interlocuteur inclina la tête.

--Et vous savez également que M. Ugo Chancer, de Green-Park, est mort?

--J’ai fait frapper d’opposition tous les titres que possédait le

défunt.

--Vous allez au-devant de ma question, monsieur; ainsi vous étiez

l’homme d’affaires de ce pauvre M. Chancer?

--Son homme de confiance, oui... je m’occupais de ses placements... M.

Ugo Chancer était mon meilleur ami.

--Tout va bien alors et je me félicite du hasard qui m’a mis en

possession de votre adresse... Vous voyiez souvent M. Chancer?

--Il y a vingt-cinq ans que je ne l’ai vu; mais il était, je vous le

répète, mon meilleur ami;... nos relations s’entretenaient par

correspondance.

--Alors vous êtes absolument au courant de la situation de fortune de M.

Chancer?

--Oui... j’opérais en son nom toutes les ventes et tous les achats de

valeurs.

--Vous devez avoir les numéros de ses titres?

--Tous, oui monsieur.

--Mais pas les titres?

--Non... M. Ugo Chancer les gardait chez lui.

--Ils ont donc été volés?

--Je l’ai pensé, c’est pourquoi je les ai fait frapper d’opposition.

--C’est une sage précaution qui pourra nous être fort utile pour la

suite de l’affaire. Excusez-moi, monsieur, mais votre opinion n’est-elle

pas que M. Ugo Chancer a été assassiné?

--Je n’ai pas d’opinion... c’est à la police de m’en faire une... j’ai

agi comme je croyais devoir le faire... voilà tout.

--Et vous avez été très bien inspiré, monsieur... Mon avis à moi c’est

que M. Chancer a été victime d’un cambrioleur-assassin... et je suis en

ce moment sur une piste.

--Que vous croyez bonne?

--Oui...

--Allons, tant mieux!

--Je dois d’abord vous dire que je me suis livré à une perquisition chez

le défunt et que je n’ai trouvé en tout et pour tout que cent

quatre-vingt-trois livres en or.

--M. Chancer, je vous le répète, gardait par devers lui tous les

certificats de ses actions et obligations. Mon honorable ami était fort

imprudent... Il n’avait pas même de coffre-fort. Je sais qu’il serrait

ses papiers dans un petit meuble de son cabinet de travail, meuble très

rare que je lui vendis autrefois pour un prix dérisoire.

--Un secrétaire en bois de rose?

--Parfaitement... un secrétaire qui provenait de la succession de sir

Walter Raleigh...

--C’est bien en effet dans l’un des tiroirs de ce meuble que j’ai

découvert les piles d’or dont je vous ai parlé.

--Les titres devaient s’y trouver également... Vous êtes détective...

concluez...

--J’ai toujours cru à un vol.

--Oui, l’argent monnayé que vous avez vu chez ce pauvre Chancer a été

abandonné à dessein... pour donner le change.

--C’est aussi mon avis, monsieur.

Le petit vieux parut réfléchir un instant puis il reprit:

--Une chose me frappe en outre dans ce que vous m’avez dit... c’est le

peu d’importance de la somme trouvée dans le secrétaire.

--Cent quatre-vingt-trois livres.

--Je sais... M. Chancer qui était un original conservait toujours chez

lui dix ou quinze mille livres en or... et chose qui est à retenir, il

marquait toutes ses pièces... c’était une manie... qu’il avait!... Ah!

il était si bizarre, ce pauvre ami!

Je tendis à M. Withworth les quatre souverains que j’avais, la veille,

glissés dans la poche de mon gilet.

Le vieillard s’approcha de la fenêtre et les considéra longuement au

jour.

Ensuite, il prit une grosse loupe sur la table et examina minutieusement

chaque pièce.

--Ces souverains n’ont jamais appartenu à M. Chancer, déclara-t-il.

--Comment cela?

--C’est la vérité... Je vous l’ai dit, mon honorable ami avait une

manie: il marquait tout son or d’un signe à lui.

M. Withworth m’appela près de la fenêtre et me mettant en main la loupe

et une des pièces d’or:

--Remarquez, dit-il, qu’il n’y a rien sur le cou de la Reine...

--??

--Oui... M. Chancer avait un poinçon très fin, une imperceptible étoile

à six branches qu’il gravait sur toutes ses pièces du côté face, à la

section du cou et de la figure.

J’admirai le stratagème du défunt et lui décernai mentalement des

louanges posthumes pour m’avoir fourni ainsi des armes de premier ordre.

M. Withworth jeta violemment l’une après l’autre les quatre pièces sur

un petit meuble d’ébène.

--D’ailleurs, dit-il, ces souverains sont faux...

Et il fit dans l’un d’eux une petite incision avec la pointe de son

canif.

--Ils sont, poursuivit-il, composés d’un alliage sans valeur, mais assez

bien imités... c’est du beau travail de faux-monnayeur...

Si mon opinion n’avait pas été faite, je n’aurais plus eu de doutes à

cette heure; Slang n’était pas de taille à avoir combiné seul un vol

aussi savant.

Slang n’était qu’un comparse, l’exécuteur d’une association de

malfaiteurs adroits qui préparaient leurs coups dans l’ombre avec toutes

les ressources de la science et d’une imagination cultivée.

Il paierait cet honneur de sa tête... soit... mais c’était insuffisant.

Je devais à l’honneur de mon nom de démasquer les véritables coupables,

c’est-à-dire les bénéficiaires de cet attentat sans précédent.

J’eus tout de suite dressé mes batteries.

--Voulez-vous me permettre, dis-je à M. Withworth, de relever les

numéros des titres qui étaient la propriété de M. Chancer?

--Mais certainement, monsieur, me répondit le vieillard en se dirigeant

vers un cartonnier surmonté d’une potiche japonaise.

Et il me soumit un registre où se trouvaient méthodiquement consignées

les particularités afférentes à chaque valeur: séries, numéros d’ordre,

dates et prix d’achat, montant du revenu, nombre de coupons demeurés au

titre lors de l’acquisition, etc...

Ces renseignements étaient précieux et je les consignai scrupuleusement

sur mon calepin.

Tandis que j’écrivais, d’un rapide calcul de tête j’évaluais le chiffre

de la fortune de M. Chancer.

Elle se montait à quatre cent mille livres sterling!...

Il était évident que ce Pactole ne s’était pas englouti dans la poche du

seul Slang, chauffeur.

Après avoir remercié M. Withworth de l’amabilité avec laquelle il

s’était mis à ma disposition, je m’apprêtais à prendre, congé, quand il

me retint par la manche:

--Vous savez, dit-il, j’ai ici des objets merveilleux que vous ne

trouverez nulle part, pas même à Londres... Voici un buste de Napoléon

attribué à Hudson Lowe, une statuette de Nelson par Van den Brocke, un

chiffonnier ayant appartenu à Marie-Antoinette... un manuscrit de

Cromwell... le portrait du prince Albert, par Sweet... J’ai aussi de

fort jolis meubles moyen âge, des faïences italiennes du seizième siècle

et tenez... voici quelque chose qui ferait très bien sur la cheminée de

votre bureau: la tête de James Blomfield Rush, pendu à Norfolk en avril

1849... Cette tête a été moulée par Higghins, une heure après

l’exécution...

--Merci... fis-je... une autre fois... très curieux, en effet... Je

reviendrai certainement vous rendre visite, quand je serai moins

pressé...

--Dans l’attente de vos ordres, monsieur Dickson, répondit le petit

vieux en me remettant sa carte... Ici tous les objets vendus sont

garantis authentiques... et comme vous vous occupez de l’affaire de

Green-Park je vous ferai exceptionnellement des prix d’ami...

Décidément, quoiqu’il s’en défendît, ce M. Withworth était un homme

d’affaires et il savait profiter de toutes les circonstances.

Malheureusement il tombait mal, car j’avais d’autres préoccupations en

tête.

--Ah! s’il eût offert de me vendre la piste de Slang, je la lui aurais

payée à prix d’or!

Muni des précieux renseignements qu’il m’avait donnés en ce qui

concernait les titres et les souverains de M. Chancer, je me rendis en

hâte au Police-Office, certain que j’allais émerveiller le

chief-inspector et l’édifier une fois de plus sur l’incapacité de ses

agents.

La ténébreuse affaire de Green-Park · 第 20 / 43 题