Je crains de n'avoir plus une amour si parfaite,
Et que si de Léon on me fait un époux,
Un bien si désiré ne me soit plus si doux. 1440
Je ne sais si le rang m'auroit fait changer d'âme;
Mais je tremble à penser que je serois sa femme,
Et qu'on n'épouse point l'amant le plus chéri,
Qu'on ne se fasse un maître aussitôt qu'un mari.
J'aimerois à régner avec l'indépendance 1445
Que des vrais souverains s'assure la prudence;
Je voudrois que le ciel inspirât au sénat
De me laisser moi seule à gouverner l'État,
De m'épargner ce maître, et vois d'un œil d'envie[412]
Toujours Sémiramis, et toujours Zénobie. 1450
On triompha de l'une; et pour Sémiramis,
Elle usurpa le nom et l'habit de son fils;
Et sous l'obscurité d'une longue tutelle,
Cet habit et ce nom régnoient tous deux plus qu'elle.
Mais mon cœur de leur sort n'en est pas moins jaloux: 1455
C'étoit régner enfin, et régner sans époux.
Le triomphe n'en fait qu'affermir la mémoire;
Et le déguisement n'en détruit point la gloire.
JUSTINE.
Que les choses bientôt prendroient un autre tour
Si le sénat prenoit le parti de l'amour! 1460
Que bientôt.... Mais je vois Aspar avec mon père.
PULCHÉRIE.
Sachons d'eux quel destin le ciel vient de me faire.
SCÈNE II.
MARTIAN, ASPAR, PULCHÉRIE, JUSTINE.
MARTIAN.
Madame, le sénat nous députe tous deux
Pour vous jurer encor qu'il suivra tous vos vœux.
Après qu'entre vos mains il a remis l'empire, 1465
C'est faire un attentat que de vous rien prescrire;
Et son respect vous prie une seconde fois
De lui donner vous seule un maître à votre choix.
PULCHÉRIE.
Il pouvoit le choisir.
MARTIAN.
Il s'en défend l'audace,
Madame; et sur ce point il vous demande grâce. 1470
PULCHÉRIE.
Pourquoi donc m'en fait-il une nécessité?
MARTIAN.
Pour donner plus de force à votre autorité.
PULCHÉRIE.
Son zèle est grand pour elle: il faut le satisfaire.
Et lui mieux obéir qu'il n'a daigné me plaire.
Sexe, ton sort en moi ne peut se démentir: 1475
Pour être souveraine il faut m'assujettir,
En[413] montant sur le trône entrer dans l'esclavage,
Et recevoir des lois de qui me rend hommage.
Allez, dans quelques jours je vous ferai savoir
Le choix que par son ordre aura fait mon devoir. 1480
ASPAR.
Il tiendroit à faveur et bien haute et bien rare
De le savoir, Madame, avant qu'il se sépare.
PULCHÉRIE.
Quoi? pas un seul moment pour en délibérer.
Mais je ferois un crime à le plus différer;
Il vaut mieux, pour essai de ma toute-puissance, 1485
Montrer un digne effet de pleine obéissance.
Retirez-vous, Aspar: vous aurez votre tour.
SCÈNE III.
PULCHÉRIE, MARTIAN, JUSTINE.
PULCHÉRIE.
On m'a dit que pour moi vous aviez de l'amour,
Seigneur; seroit-il vrai?
MARTIAN.
Qui vous l'a dit, Madame?
PULCHÉRIE.
Vos services, mes yeux, le trouble de votre âme, 1490
L'exil que mon hymen vous devoit imposer:
Sont-ce là des témoins, Seigneur, à récuser?
MARTIAN.
C'est donc à moi, Madame, à confesser mon crime.
L'amour naît aisément du zèle et de l'estime;
Et l'assiduité près d'un charmant objet 1495
N'attend point notre aveu pour faire son effet.
Il m'est honteux d'aimer; il vous l'est d'être aimée
D'un homme dont la vie est déjà consumée,
Qui ne vit qu'à regret depuis qu'il a pu voir
Jusqu'où ses yeux charmés ont trahi son devoir. 1500
Mon cœur, qu'un si long âge en mettoit hors d'alarmes,
S'est vu livré par eux à ces dangereux charmes.
En vain, Madame, en vain je m'en suis défendu;
En vain j'ai su me taire après m'être rendu:
On m'a forcé d'aimer, on me force à le dire. 1505
Depuis plus de dix ans je languis, je soupire,
Sans que de tout l'excès d'un si long déplaisir
Vous ayez pu surprendre une larme, un soupir;
Mais enfin la langueur qu'on voit sur mon visage
Est encor plus l'effet de l'amour que de l'âge. 1510
Il faut faire un heureux, le jour n'en est pas loin:
Pardonnez à l'horreur d'en être le témoin,
Si mes maux et ce feu digne de votre haine
Cherchent dans un exil leur remède, et sa peine.
Adieu: vivez heureuse; et si tant de jaloux.... 1515
PULCHÉRIE.
Ne partez pas, Seigneur, je les tromperai tous;
Et puisque de ce choix aucun ne me dispense,
Il est fait, et de tel à qui pas un ne pense.
MARTIAN.
Quel qu'il soit, il sera l'arrêt de mon trépas,
Madame.
PULCHÉRIE.
Encore un coup, ne vous éloignez pas. 1520
Seigneur, jusques ici vous m'avez bien servie;
Vos lumières ont fait tout l'éclat de ma vie;
La vôtre s'est usée à me favoriser:
Il faut encor plus faire, il faut....
MARTIAN.
Quoi?
PULCHÉRIE.
M'épouser.
MARTIAN.
Moi, Madame?
PULCHÉRIE.
Oui, Seigneur; c'est le plus grand service
Que vos soins puissent rendre à votre impératrice.
Non qu'en m'offrant à vous je réponde à vos feux
Jusques à souhaiter des fils et des neveux:
Mon aïeul, dont partout les hauts faits retentissent,
Voudra bien qu'avec moi ses descendants finissent, 1530
Que j'en sois la dernière, et ferme dignement
D'un si grand empereur l'auguste monument.
Qu'on ne prétende plus que ma gloire s'expose
A laisser des Césars du sang de Théodose.
Qu'ai-je affaire de race à me déshonorer, 1535
Moi qui n'ai que trop vu ce sang dégénérer,
Et que s'il est fécond en illustres princesses,
Dans les princes qu'il forme il n'a que des foiblesses?
Ce n'est pas que Léon, choisi pour souverain,
Pour me rendre à mon rang n'eût obtenu ma main.
Mon amour, à ce prix, se fût rendu justice;
Mais puisqu'on m'a sans lui nommée impératrice,
Je dois à ce haut rang d'assez nobles projets
Pour n'admettre en mon lit aucun de mes sujets.
Je ne veux plus d'époux, mais il m'en faut une ombre,
Qui des Césars pour moi puisse grossir le nombre;
Un mari qui content d'être au-dessus des rois,
Me donne ses clartés, et dispense mes lois;
Qui n'étant en effet que mon premier ministre,
Pare ce que sous moi l'on craindroit de sinistre, 1550
Et pour tenir en bride un peuple sans raison,
Paroisse mon époux, et n'en ait que le nom.
Vous m'entendez, Seigneur, et c'est assez vous dire.
Prêtez-moi votre main[414], je vous donne l'empire:
Éblouissons le peuple, et vivons entre nous 1555
Comme s'il n'étoit point d'épouses ni d'époux.
Si ce n'est posséder l'objet de votre[415] flamme,
C'est vous rendre du moins le maître de son âme,
L'ôter à vos rivaux, vous mettre au-dessus d'eux,
Et de tous mes amants vous voir le plus heureux. 1560
MARTIAN.
Madame....
PULCHÉRIE.
A vos hauts faits je dois ce grand salaire;
Et j'acquitte envers vous et l'État et mon frère.
MARTIAN.
Auroit-on jamais cru, Madame...?
PULCHÉRIE.
Allez, Seigneur,
Allez en plein sénat faire voir l'Empereur.
Il demeure assemblé pour recevoir son maître: 1565
Allez-y de ma part vous faire reconnoître;
Ou si votre souhait ne répond pas au mien,
Faites grâce à mon sexe, et ne m'en dites rien.
MARTIAN.
Souffrez qu'à vos genoux, Madame....
PULCHÉRIE.
Allez, vous dis-je:
Je m'oblige encor plus que je ne vous oblige; 1570
Et mon cœur qui vous vient d'ouvrir ses sentiments,
N'en veut ni de refus ni de remercîments.
SCÈNE IV.
PULCHÉRIE, ASPAR, JUSTINE.
PULCHÉRIE.
Faites rentrer Aspar[416]. Que faites-vous d'Irène?
Quand l'épouserez-vous? Ce mot vous fait-il peine?
Vous ne répondez point?
ASPAR.
Non, Madame, et je doi 1575
Ce respect aux bontés que vous avez pour moi.
Qui se tait obéit.
PULCHÉRIE.
J'aime assez qu'on s'explique.
Les silences de cour ont de la politique.
Sitôt que nous parlons, qui consent applaudit,
Et c'est en se taisant que l'on nous contredit[417]. 1580
Le temps m'éclaircira de ce que je soupçonne.
Cependant j'ai fait choix de l'époux qu'on m'ordonne.
Léon vous faisoit peine, et j'ai dompté l'amour,
Pour vous donner un maître admiré dans la cour,
Adoré dans l'armée, et que de cet empire 1585
Les plus fermes soutiens feroient gloire d'élire:
C'est Martian.
ASPAR.
Tout vieil et tout cassé qu'il est!
PULCHÉRIE.
Tout vieil et tout cassé, je l'épouse; il me plaît.
J'ai mes raisons. Au reste, il a besoin d'un gendre
Qui partage avec lui les soins qu'il lui faut prendre, 1590
Qui soutienne des ans penchés dans[418] le tombeau,
Et qui porte sous lui la moitié du fardeau.
Qui jugeriez-vous propre à remplir cette place?
Une seconde fois vous paroissez de glace!
ASPAR.
Madame, Aréobinde et Procope tous deux 1595
Ont engagé leur cœur et formé d'autres vœux:
Sans cela je dirois....
PULCHÉRIE.
Et sans cela moi-même
J'élèverois Aspar à cet honneur suprême;
Mais quand il seroit homme à pouvoir aisément
Renoncer aux douceurs de son attachement, 1600
Justine n'auroit pas une âme assez hardie
Pour accepter un cœur noirci de perfidie,
Et vous regarderoit comme un volage esprit
Toujours prêt à donner où la fortune rit.
N'en savez-vous aucun de qui l'ardeur fidèle.... 1605
ASPAR.
Madame, vos bontés choisiront mieux pour elle;
Comme pour Martian elles nous ont surpris,
Elles sauront encor surprendre nos esprits.
Je vous laisse en résoudre.
PULCHÉRIE.
Allez; et pour Irène,
Si vous ne sentez rien en l'âme qui vous gêne, 1610
Ne faites plus douter de vos longues amours,
Ou je dispose d'elle avant qu'il soit deux jours.
SCÈNE V.
PULCHÉRIE, JUSTINE.
PULCHÉRIE.
Ce n'est pas encor tout, Justine: je veux faire
Le malheureux Léon successeur de ton père.
Y contribueras-tu? prêteras-tu la main 1615
Au glorieux succès d'un si noble dessein?
JUSTINE.
Et la main et le cœur sont en votre puissance,
Madame: doutez-vous de mon obéissance,
Après que par votre ordre il m'a déjà coûté
Un conseil contre vous qui doit l'avoir flatté? 1620
PULCHÉRIE.
Achevons: le voici. Je réponds de ton père;
Son cœur est trop à moi pour nous être contraire.
SCÈNE VI.
PULCHÉRIE, LÉON, JUSTINE.
LÉON.
Je me le disois bien, que vos nouveaux serments,
Madame, ne seroient que des amusements.
PULCHÉRIE.
Vous commencez d'un air....
LÉON.
J'achèverai de même, 1625
Ingrate! ce n'est plus ce Léon qui vous aime;
Non, ce n'est plus....
PULCHÉRIE.
Sachez....
LÉON.
Je ne veux rien savoir,
Et je n'apporte ici ni respect ni devoir.
L'impétueuse ardeur d'une rage inquiète
N'y vient que mériter la mort que je souhaite; 1630
Et les emportements de ma juste fureur
Ne m'y parlent de vous que pour m'en faire horreur.
Oui, comme Pulchérie et comme impératrice,
Vous n'avez eu pour moi que détour, qu'injustice:
Si vos fausses bontés ont su me décevoir, 1635
Vos serments m'ont réduit au dernier désespoir.
PULCHÉRIE.
Ah! Léon.
LÉON.
Par quel art, que je ne puis comprendre,
Forcez-vous d'un soupir ma fureur à se rendre?
Un coup d'œil en triomphe; et dès que je vous voi,
Il ne me souvient plus de vos manques de foi. 1640
Ma bouche se refuse à vous nommer parjure,
Ma douleur se défend jusqu'au moindre murmure;
Et l'affreux désespoir qui m'amène en ces lieux
Cède au plaisir secret d'y mourir à vos yeux.
J'y vais mourir, Madame, et d'amour, non de rage:
De mon dernier soupir recevez l'humble hommage[419];
Et si de votre rang la fierté le permet,
Recevez-le, de grâce, avec quelque regret.
Jamais fidèle ardeur n'approcha de ma flamme,
Jamais frivole espoir ne flatta mieux une âme. 1650
Je ne méritois pas qu'il eût aucun effet,
Ni qu'un amour si pur se vît mieux satisfait.
Mais quand vous m'avez dit: «Quelque ordre qu'on me donne,
Nul autre ne sera maître de ma personne,»
J'ai dû me le promettre; et toutefois, hélas! 1655
Vous passez dès demain, Madame, en d'autres bras;
Et dès ce même jour, vous perdez la mémoire
De ce que vos bontés me commandoient de croire!
PULCHÉRIE.
Non, je ne la perds pas, et sais ce que je doi.
Prenez des sentiments qui soient dignes de moi, 1660
Et ne m'accusez point de manquer de parole,
Quand pour vous la tenir moi-même je m'immole.
LÉON.
Quoi? vous n'épousez pas Martian dès demain?
PULCHÉRIE.
Savez-vous à quel prix je lui donne la main?
LÉON.
Que m'importe à quel prix un tel bonheur s'achète? 1665
PULCHÉRIE.
Sortez, sortez du trouble où votre erreur vous jette,
Et sachez qu'avec moi ce grand titre d'époux
N'a point de privilége à vous rendre jaloux;
Que sous l'illusion de ce faux hyménée,
Je fais vœu de mourir telle que je suis née; 1670
Que Martian reçoit et ma main et ma foi
Pour me conserver toute, et tout l'empire à moi;
Et que tout le pouvoir que cette foi lui donne
Ne le fera jamais maître de ma personne.
Est-ce tenir parole? et reconnoissez-vous 1675
A quel point je vous sers quand j'en fais mon époux?
C'est pour vous qu'en ses mains je dépose l'empire;
C'est pour vous le garder qu'il me plaît de l'élire[420].
Rendez-vous, comme lui, digne de ce dépôt,
Que son âge penchant vous remettra bientôt; 1680
Suivez-le pas à pas; et marchant dans sa route,
Mettez ce premier rang après lui hors de doute.
Étudiez sous lui ce grand art de régner,
Que tout autre auroit peine à vous mieux enseigner;
Et pour vous assurer ce que j'en veux attendre, 1685
Attachez-vous au trône, et faites-vous son gendre:
Je vous donne Justine.
LÉON.
A moi, Madame!
PULCHÉRIE.
A vous,
Que je m'étois promis moi-même pour époux.
LÉON.
Ce n'est donc pas assez de vous avoir perdue,
De voir en d'autres mains la main qui m'étoit due, 1690
Il faut aimer ailleurs!
PULCHÉRIE.
Il faut être empereur,
Et le sceptre à la main, justifier mon cœur;
Montrer à l'univers, dans le héros que j'aime,
Tout ce qui rend un front digne du diadème;
Vous mettre, à mon exemple, au-dessus de l'amour,
Et par mon ordre enfin régner à votre tour.
Justine a du mérite, elle est jeune, elle est belle:
Tous vos rivaux pour moi le vont être pour elle;
Et l'empire pour dot est un trait si charmant,
Que je ne vous en puis répondre qu'un moment. 1700
LÉON.
Oui, Madame, après vous elle est incomparable:
Elle est de votre cœur la plus considérable;
Elle a des qualités à se faire adorer,
Mais, hélas! jusqu'à vous j'avois droit d'aspirer.
Voulez-vous qu'à vos yeux je trompe un tel mérite, 1705
Que sans amour pour elle à m'aimer je l'invite,
Qu'en vous laissant mon cœur je demande le sien,
Et lui promette tout pour ne lui donner rien?
PULCHÉRIE.
Et ne savez-vous pas qu'il est des hyménées
Que font sans nous au ciel les belles destinées? 1710
Quand il veut que l'effet en éclate ici-bas,
Lui-même il nous entraîne où nous ne pensions pas;
Et dès qu'il les résout, il sait trouver la voie
De nous faire accepter ses ordres avec joie.
LÉON.
Mais ne vous aimer plus! vous voler tous mes vœux!
PULCHÉRIE.
Aimez-moi, j'y consens; je dis plus, je le veux,
Mais comme impératrice, et non plus comme amante:
Que la passion cesse, et que le zèle augmente.
Justine, qui m'écoute, agréera bien, Seigneur,
Que je conserve ainsi ma part en votre cœur. 1720
Je connois tout le sien. Rendez-vous plus traitable,
Pour apprendre à l'aimer autant qu'elle est aimable;
Et laissez-vous conduire à qui sait mieux que vous
Les chemins de vous faire un sort illustre et doux.
Croyez-en votre amante et votre impératrice: 1725
L'une aime vos vertus, l'autre leur rend justice;
Et sur Justine et vous je dois pouvoir assez
Pour vous dire à tous deux: «Je parle, obéissez.»
LÉON[421].
J'obéis donc, Madame, à cet ordre suprême,
Pour vous offrir un cœur qui n'est pas à lui-même; 1730
Mais enfin je ne sais quand je pourrai donner
Ce que je ne puis même offrir sans le gêner;
Et cette offre d'un cœur entre les mains d'une autre[422]
Ne peut faire un amour qui mérite le vôtre.
JUSTINE.
Il est assez à moi, dans de si bonnes mains, 1735
Pour n'en point redouter de vrais et longs dédains;
Et je vous répondrois d'une amitié sincère,
Si j'en avois l'aveu de l'Empereur mon père.
Le temps fait tout, Seigneur.
SCÈNE VII.
PULCHÉRIE, MARTIAN, LÉON, JUSTINE.
MARTIAN.
D'une commune voix,
Madame, le sénat accepte votre choix. 1740
A vos bontés pour moi son allégresse unie
Soupire après le jour de la cérémonie;
Et le serment prêté, pour n'en retarder rien,
A votre auguste nom vient de mêler le mien.
PULCHÉRIE.
Cependant j'ai sans vous disposé de Justine, 1745
Seigneur, et c'est Léon à qui je la destine.
MARTIAN.
Pourrois-je lui choisir un plus illustre époux
Que celui que l'amour avoit choisi pour vous?
Il peut prendre après vous tout pouvoir dans l'empire,
S'y faire des emplois où l'univers l'admire, 1750
Afin que par votre ordre et les conseils d'Aspar
Nous l'installions au trône et le nommions César.
PULCHÉRIE.
Allons tout préparer pour ce double hyménée,
En ordonner la pompe, en choisir la journée.
D'Irène avec Aspar j'en voudrois faire autant; 1755
Mais j'ai donné deux jours à cet esprit flottant,
Et laisse jusque-là ma faveur incertaine,
Pour régler son destin sur le destin d'Irène.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
[412] L'édition de 1692 porte, par erreur: «et _voir_
d'un œil d'envie.»
[413] On lit _Et_, pour _En_, dans l'édition de 1682.
[414] Cette expression a été blâmée par Boubours
(_Remarques nouvelles sur la langue françoise_, 1675, in-4º, p.
385). Non-seulement Ménage en fait l'éloge, mais il ajoute: «J'ai
ouï dire plus d'une fois à M. Corneille que ce vers:
Prêtez-moi votre main, je vous donne l'empire,
étoit un des plus beaux qu'il eût jamais faits.» (_Observations de
M. Ménage sur la langue françoise. Segonde partie_, 1676, in-12,
p. 149.) Voyez le _Lexique_.
[415] L'édition de 1682 a la leçon impossible: _notre_,
pour _votre_.
[416] Cet hémistiche termine la scène III dans l'édition
de 1692, ainsi que dans celle de Voltaire (1764), qui donne
_entrer_, pour _rentrer_.
[417] «On ne manque jamais à leur applaudir (_aux rois_)
quand on entre dans leurs sentiments; et le seul moyen de leur
contredire avec le respect qui leur est dû, c'est de se taire.»
(_Examen_ du _Cid_, tome III, p. 93.)
[418] Tel est le texte de l'édition de 1682 et de celles
de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764). L'impression
originale (1673) donne seule: «penchés vers le tombeau.»
[419] Comparez à ce vers le vers 430 de _Polyeucte_:
De son dernier soupir puisse lui faire hommage!
[420] Voyez ci-dessus, p. 377, et la note 367 de la p.
378.
[421] On lit dans l'édition de 1692 et dans celle de
Voltaire (1764): LÉON, _à Justine_.
[422] _D'une autre_ est la leçon de Thomas Corneille et
de Voltaire. Les éditions antérieures (1673 et 1682) ont _d'un
autre_. Voyez tome 1, p. 228, note 3-_a_.
SURÉNA
GÉNÉRAL DES PARTHES
TRAGÉDIE
1674
NOTICE.
«Monsieur Corneille, dit Jolly[423], avoit en vue deux sujets de
tragédie lorsqu'il s'arrêta à celui-ci: le premier étoit
Usanguey, prince chinois dont les historiens font de grands
éloges[424], et le second, tiré de Tacite[425], étoit le fameux
Gaulois nommé Antonius Primus, lequel avoit contribué plus que
personne à mettre Vespasian sur le trône, et dont les services
furent mal reconnus. Ce nom lui paroissant peu propre à entrer
dans un vers, il préféra celui de Suréna, dont l'histoire
lui fournissoit les mêmes circonstances, et le caractère d'un
héros qui n'avoit point encore paru sur la scène.»
Il est fort curieux que Corneille ait ainsi songé, ne fût-ce
qu'un instant, à transporter la scène d'une de ses tragédies dans
un pays alors si mal connu, qu'il fallut encore en 1755 beaucoup
de hardiesse à Voltaire pour oser faire représenter son _Orphelin
de la Chine_.
Nous ne pouvons, du reste, contrôler le témoignage de Jolly par
aucun autre. Privé pour cette époque du secours que nous ont
fourni précédemment la _Gazette_ de Loret et les _Lettres en
vers_ de Robinet, nous avons fort peu de détails sur tout ce qui
concerne la tragédie de _Suréna_, et nous ignorons par quels
acteurs cette pièce fut représentée.
«La tragédie de _Suréna_, dit Voltaire dans sa préface, fut jouée
les derniers jours de 1674 et les premiers de 1675.» Les frères
Parfait en placent l'analyse à la fin de l'année 1674, sans
marquer ni le jour ni le mois de la première représentation. Elle
est fixée au mardi 11 décembre dans le _Journal du Théâtre
françois_[426], auquel nous n'avons guère recours qu'à défaut
d'autre document, mais dont l'indication concorde en cette
circonstance avec le passage suivant d'une lettre écrite par
Bayle à M. Minutoli à Rouen, en date du 15 décembre 1674[427]:
«On joue à l'hôtel de Bourgogne une nouvelle pièce de M.
Corneille l'aîné, dont j'ai oublié le nom, qui fait, à la vérité,
du bruit, mais pas eu égard au renom de l'auteur. Aussi dit-on
que M. de Montausier lui dit en raillant: «Monsieur Corneille,
j'ai vu le temps que je faisois d'assez bons vers; mais, ma foi,
depuis que je suis vieux, je ne fais rien qui vaille. Il faut
laisser cela pour les jeunes gens.»
Que M. de Montausier ait parfois traité certains poëtes amateurs
comme Alceste, dont il avait, dit-on, fourni le modèle, traite
Oronte dans _le Misanthrope_, on le comprend, et l'on n'a pas
le courage de lui en vouloir; mais on aime à douter qu'il
ait adressé des paroles aussi dures à un homme de génie qui
n'avait qu'un seul tort, bien respectable: celui de vieillir.
Le titre exact de la pièce est: SURENA, GÉNÉRAL DES PARTHES,
tragedie. _A Paris, chez Guillaume de Luyne_.... M.DC.LXXV. _Avec
Privilege du Roy_. L'Achevé d'imprimer est du 2 janvier 1675. Le
volume, de format in-12, se compose de 2 feuillets et 72 pages.
[423] _Avertissement_ du _Théâtre de P. Corneille_, p.
LXXI.
[424] Voyez l'histoire de la Chine, par le P. du Halde,
jésuite. (_Note de Jolly._)--L'ouvrage de du Halde n'a été
indiqué dans cette note qu'à titre de renseignement et non comme
la source à laquelle Corneille aurait puisé; son histoire ou
plutôt sa _Description géographique, historique, etc., de
l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise_, n'a paru qu'en
1735. Il y est question en divers endroits, aux tomes I et III,
d'Usangey (_Ou san guey_), ce fameux général chinois qui ayant
introduit les Tartares dans la Chine pour exterminer les
rebelles, et contribué, sans le vouloir, à la conquête qu'ils en
firent, forma le projet de délivrer sa patrie du joug tartare.
(Tome III, p. 113.) Il mourut accablé de vieillesse, après avoir
reçu la dignité de roi et le titre de _Ping si_, «pacificateur
d'Occident.» (Tome I, p. 467 et 476.) Le livre où Corneille avait
pris ce sujet chinois est sans doute celui du missionnaire
jésuite Martin Martini, qui fut publié à Rome en 1654, sous ce
titre: _De Bello Tartarico in Sinis_ (in-12), qui fut traduit,
dès cette même année 1654, et en italien, et en français (sous ce
titre: _Histoire de la guerre des Tartares contre la Chine,
traduite du latin du P. Martini_), puis de nouveau en français
par le P. Semedo, à la suite de l'_Histoire de la Chine_ (Lyon,
1667 in-4º).
[425] _Histoires_, livres II, III et IV.
[426] Tome III, feuillet 1329 recto.
[427] _Lettres de M. Bayle_, publiées sur les originaux
par des Maizeaux, Amsterdam, 1729, tome I, p. 61 et 62.
AU LECTEUR.
Le sujet de cette tragédie est tiré de Plutarque et d'Appian
Alexandrin[428]. Ils disent tous deux que Suréna[429] étoit le
plus noble, le plus riche, le mieux fait, et le plus vaillant des
Parthes[430]. Avec ces qualités, il ne pouvoit manquer d'être un
des premiers hommes de son siècle; et si je ne m'abuse, la
peinture que j'en ai faite ne l'a point rendu méconnoissable:
vous en jugerez.
[428] Voyez la _Vie de Crassus_ de Plutarque. Quant à
Appien, s'il a réellement écrit l'histoire de la guerre des
Parthes, comme il promet de le faire au chapitre XVIII du livre
II de ses _Guerres civiles_, où il mentionne en deux mots la
défaite et la mort de Crassus, cette partie de son ouvrage n'est
point parvenue jusqu'à nous. Le livre de la _Guerre des Parthes_
qu'on a mis sous son nom est tout simplement un extrait des _Vies
de Crassus_ et _d'Antoine_, de Plutarque.
[429] Voltaire reproche à Corneille de s'être mépris:
«Suréna, dit-il, n'est point un nom propre; c'est un titre
d'honneur, un nom de dignité.» Cette critique ne fait que
reproduire l'opinion adoptée par tous les modernes sur la foi de
Zosime; mais cette opinion est une erreur. Saint-Martin, dans ses
notes sur l'_Histoire du bas empire_ de le Beau (tome III, p.
79), a prouvé, par le témoignage des auteurs arméniens, que
Suréna était bien un nom propre.
[430] «Surena n'estoit point homme de basse ou petite
qualité, ains le second des Parthes après le Roy, tant en
noblesse qu'en richesse et en reputation; mais en vaillance,
suffisance et experience au fait des armes, le premier personnage
qui fust de son temps entre les Parthes, et au demourant en
grandeur et beaulté de corps ne cedant a nul autre.» (Plutarque,
_Vie de Crassus_, chapitre XXI, traduction d'Amyot.)--Un peu plus
loin, dans le même chapitre, Plutarque dit que Suréna n'avait pas
encore trente ans.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES
DE _SURÉNA_.
ÉDITION SÉPARÉE.
1675 in-12.
RECUEIL.
1682 in-12.
ACTEURS.
ORODE, roi des Parthes[431].
PACORUS, fils d'Orode[432].
SURÉNA, lieutenant d'Orode, et général de son armée contre
Crassus[433].
SILLACE, autre lieutenant d'Orode[434].
EURYDICE, fille d'Artabase, roi d'Arménie[435].
PALMIS, sœur de Suréna.
ORMÈNE, dame d'honneur d'Eurydice.
La scène est à Séleucie, sur l'Euphrate[436].