Je ne te vois qu’à demy, parce que je t’aime trop; et tu pense me voir
trop, parce que tu ne m’aime qu’à demy. Viens chez moy tout à l’heure,
si tu veux convaincre de mensonge l’apprehension que j’ay de ne te voir
jamais. Il y a déjà un jour que nous ne nous sommes veus: Un jour, bons
Dieux! Ha! je ne le veux pas croire, ou bien il faut me resoudre à
mourir. Penses-tu donc m’avoir laissé dans le cœur ton image assez
achevée, pour se reposer sur elle de tout ce qu’elle me doit promettre
de ta part? Il est vray qu’elle y est, et tres-veritable encore qu’elle
y est peinte fort bien: Mais je n’oserois la presenter à mes yeux, parce
que je m’imagine qu’il la faudroit tirer de mon cœur, et je ne sçay si
je l’y pourrois remettre sans toy. Je voy bien maintenant que je ne suis
pas un Soleil comme tu m’as souvent appellée; car les Cadrans ne
s’accordent pas au compte que je fais des heures, j’en compte plus de
mille depuis ta cruelle absence de chez nous. Cependant tu ne regarde
l’Horloge que pour y apprendre l’heure de ton disner; sans te soucier si
celle que tu souhaites ne sera point peut-estre ma derniere; ou quand tu
viendras faire de belles excuses, si tu me trouveras en vie pour les
écouter.
Achevé d’imprimer
à Laval
le mardi 28 février 1905
sur les presses de
L. BARNÉOUD et Cie
pour
PLESSIS, libraire
à Paris
LES «LETTRES
D’AMOUR»
SE TROUVENT CHEZ
PLESSIS, LIBRAIRE
23, RUE DE CHATEAUDUN,
PARIS