Bien loin d’avoir perdu le cœur quand je vous fis hommage de ma liberté,
je me trouve au contraire depuis ce jour là, le cœur beaucoup plus
grand: Je pense qu’il s’est multiplié, et que comme s’il n’estoit pas
assez d’un pour tous vos coups, il s’est efforcé de se reproduire en
toutes mes arteres, où je le sens palpiter, afin d’estre present en plus
de lieux, et de devenir luy seul, le seul objet de tous vos traits.
Cependant, Madame, la franchise, ce tresor precieux pour qui Rome
autrefois a risqué l’Empire du monde; Cette charmante liberté, vous me
l’avez ravie; et rien de ce qui chez l’ame se glisse par les sens, n’en
a fait la conqueste: Vôtre esprit seul meritoit cette gloire; sa
vivacité, sa douceur, son etenduë, et sa force, valoient bien que je
l’abandonnasse à de si nobles fers: Cette belle et grande ame élevée
dans un Ciel, si fort au dessus de la raisonnable, et si proche de
l’intelligible, qu’elle en possede éminemment tout le beau; Et je dirois
mesme beaucoup du Souverain Créateur qui l’a formée, si de tous les
attributs, qui sont essentiels à sa perfection, il ne manquoit en elle
celuy de misericordieuse; Oüy, si l’on peut imaginer dans une Divinité
quelque défaut, je vous accuse de celuy-là. Ne vous souvient-il pas de
ma derniere visite, où me plaignant de vos rigueurs, vous me promistes
au sortir de chez vous, que je vous retrouverois plus humaine, si vous
me retrouviez plus discret, et que je vinsse, en me disant adieu, le
lendemain, parce que vous aviez resolu d’en faire l’épreuve? Mais helas!
demander l’espace d’un jour, pour appliquer le remede à des blessures
qui sont au cœur! N’est-ce pas attendre, pour secourir un malade, qu’il
ait cessé de vivre? et ce qui m’étonne encore davantage, c’est que vous
défiant que ce miracle ne puisse arriver, vous fuyez de chez vous pour
éviter ma rencontre funeste: Hé bien! Madame, hé bien! fuyez-moy,
cachez-vous, mesme de mon souvenir; on doit prendre la fuite, et l’on se
doit cacher quand on a fait un meurtre. Que dis-je, grands Dieux: Ha!
Madame, excusez la fureur d’un desesperé; Non, non, paroissez, c’est une
Loy pour les hommes, qui n’est pas faite pour vous, car il est inoüy que
les Souverains ayent jamais rendu compte de la mort de leurs Esclaves;
Ouy je dois estimer mon sort très-glorieux, d’avoir merité que vous
prissiez la peine de causer sa ruine; car du moins puis que vous avez
daigné me haïr, ce sera un témoignage à la posterité, que je ne vous
estois pas indifferent. Aussi la mort dont vous avez crû me punir, me
cause de la joye; Et si vous avez de la peine à comprendre quelle peut
estre cette joye, c’est la satisfaction secrete que je ressens d’estre
mort pour vous, en vous faisant ingrate: Ouy, Madame, je suis mort, et
je prevois que vous aurez bien de la difficulté a concevoir, comment il
se peut faire si ma mort est veritable, que moy même je vous en mande la
nouvelle: Cependant il n’est rien de plus vray; mais apprenez que
l’homme a deux trépas à souffrir sur la terre, l’un violent, qui est
l’Amour, et l’autre naturel qui nous rejoint à l’indolence de la
matiere; Et cette mort qu’on appelle Amour, est d’autant plus cruelle,
qu’en commençant d’aimer, on commence aussi-tost à mourir. C’est le
passage reciproque de deux ames qui se cherchent, pour animer en commun
ce qu’elles aiment, et dont une moitié ne peut estre separée de sa
moitié, sans mourir, comme il est arrivé