Le feu dont vous me bruslez, a si peu de fumée, que je défie le plus
severe Capuchon d’y noircir sa conscience et son humeur; Cette chaleur
celeste, pour qui tant de fois S. Xavier pensa crever son pourpoinct,
n’estoit pas plus pure que la mienne, puis que je vous aime, comme il
aimoit Dieu, sans vous avoir jamais veuë. Il est vray que la personne
qui me parla de vous, fit de vos charmes un Tableau si achevé, que tant
que dura le travail de son chef d’œuvre, je ne pû m’imaginer qu’elle
vous peignoit, mais qu’elle vous produisoit. Ç’a esté sur sa caution que
j’ay capitulé de me rendre, ma Lettre en est l’ostage: Traittez-la, je
vous prie humainement, et agissez avec elle de bonne guerre; car quand
le droit des Gens ne vous y obligeroit pas, la prise n’est pas si peu
considerable, qu’elle en puisse faire rougir le Conquerant. Je ne nie
pas, à la verité, que la seule imagination des puissans traits de vos
yeux, ne m’ait fait tomber les armes de ma main, et ne m’ait contraint
de vous demander la vie; Mais aussi, en verité, je pense avoir beaucoup
aidé a vostre victoire; Je combattois, comme qui vouloit estre vaincu;
Je presentois à vos assauts toûjours le costé le plus foible; et tandis
que j’encourageois ma raison au triomphe, je formois en mon ame des vœux
pour sa défaite: Moy-mesme, contre moy, je vous prestois main forte, et
cependant le repentir d’un dessein si temeraire me forçoit d’en pleurer.
Je me persuadois que vous tiriez ces larmes de mon cœur, pour le rendre
plus combustible, ayant osté l’eau d’une Maison, où vous vouliez mettre
le feu; et je me confirmois dans cette pensée, lors qu’il me venoit en
memoire que le cœur est une place au contraire des autres, qu’on ne peut
garder, si l’on ne la brusle. Vous ne croyez peut estre pas que je parle
serieusement; Si fait en verité; et je vous proteste, si je ne vous vois
bien-tost, que la bile et l’Amour me vont rostir d’une si belle sorte,
que je laisseray aux Vers du Cimetiere l’esperance d’un maigre déjeusné.
Quoy vous vous en riez: Non, non, je ne me mocque point, et je prevoy
par tant de Sonnets, de Madrigaux et d’Elegies, que vous avez receus ces
jours cy de moy (qui ne sçait ce que c’est de Poësie) que l’amour me
destine au voyage du Royaume des Dieux, puis qu’il m’a enseigné la
langue du Païs: Si toutefois quelque pitié vous émeut à differer ma
mort, mandez-moy que vous me permettez de vous aller offrir ma
servitude; car si vous ne le faites, et bientost, on vous reprochera que
vous avez, sans connoissance de cause, inhumainement tué de tous vos
Serviteurs le plus passionné, le plus humble, et le plus obeïssant
Serviteur,