MADEMOISELLE,

I’ay receu vos brasselets marquez de vos chifres; ne craignez donc plus

qu’un prisonier arété par les bras et par le cœur, vous échape. Je vous

confesseray cependant (si vous ne me sembliez trop belle pour estre

sorcière) que votre don m’ût été suspect, a cause qu’il entre quasi

toujours des cheueux et des caractères dans la composicion des charmes.

Mais comme vous étes en possession de massacrer impunement, le venin

vous est inutile, et quoy que ie vous puisse conuaincre auec ces

brasselets d’auoir usé sur moy, sinon de sortilége, au moins de

ligature, i’aurois tort de me dérober aux secrets de votre magie;

puisqu’aiant à choir sous vos coups, mon trépas sera plus glorieux, s’il

ariue par des moiens surnaturels, et s’il faut un miracle pour me tuer.

Ie m’imagine que vous prenez tout ceci pour une matamorade. Hé!

bien,--parlons sérieusement; dites moy donc en conscience, nesse pas

auoir un cœur à bon marché, qui ne vous coûte que trois coups de

brosses; ma foy, si vous en trouuez plusieurs a ce pris la, ie vous

conseille de les prendre; vous risquez peu de chose, et pouuez gangner

beaucoup; car il reuient toûjours des cheueux à la teste, et non des

cœurs à la poitrine. Peut estre que mesurant mon mérite, a la hardiesse

d’éleuer mes desirs iusqu’à vous, vous m’offrez votre cheuelure, pour me

traiter en Dieu. Mais peut estre aussi (petite moqueuse) que me voulant

donner à connoître comme vous étiez viuement touchée de mon amour, vous

m’auez enuoié de votre personne la partie la plus insensible. Quelque

malicieuses, cependant, que soient vos intencions, du bien ou du mal que

vous me faites, ie confons tellement la simpathie auec l’anthipatie que

les mains qui me frapent, ou qui me carressent me paroissent également

souhaitables lorsqu’elles sont à vous. Cette lettre en est une preuue

assez conuaincante; puisqu’elle ne tend qu’a vous remercier de m’auoir

tiré par les cheueux, de m’auoir lié les bras, et par toutes ces

violences m’auoir fait,

Lettres d'amour · 第 23 / 41 题