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[Illustration]

Le mercredi, 7 septembre 1707 (que de sept en ce mercredi!) le suisse de

Notre-Dame de Paris agrippait au collet et traînait jusqu’au bureau du

sieur Delamarre, commissaire du Châtelet, un individu qui, sans débat,

avouait tout aussitôt les faits mis à sa charge.

C’était un de ces aberrants passionnels que les psychiâtres d’à présent

nomment «exhibitionnistes». Le mot n’existait pas encore dans la

technologie médicale de ce temps-là; mais la chose précède toujours le

mot. Le plaisir favori de cet homme était de flâner dans les chapelles,

de rôder autour des piliers de la nef et, quand il se croyait à peu près

sûr d’être impuni, de dévoiler brusquement son sexe aux yeux des dévotes

médusées.

Vu la rareté du cas, le lieu du sacrilège et le nom du criminel, le

commissaire Delamarre, ayant confié son prisonnier à la garde de

l’exempt Simonnet, réclamait du lieutenant de police des instructions

spéciales. Fallait-il écrouer le satyre à l’Hôpital ou bien, comme il

avait de quoi payer pension, à Saint-Lazare, à Charenton?--«Le Roy veut

que vous le fassiez mettre à la Bastille», répondait le ministre

Pontchartrain à qui le lieutenant de police en avait lui-même référé;

«et que vous l’interrogiez à fond sur sa naissance et sur les désordres

qui ont donné lieu de l’arrester; après quoi, on verra ce qu’il

conviendra de faire».

Ces pourparlers avaient pris plusieurs jours. L’exhibitionniste ne fut

mené à la Bastille que le 25 septembre. Le 6 octobre suivant,

conformément aux ordres reçus, M. d’Argenson en personne procédait, dans

la grande salle du château, à un interrogatoire dont il rapportait le

curieux procès-verbal ci-dessous:

«Interrogé... a dit qu’il se nomme PIERRE DE CYRANO, âgé de

cinquante-un ans, de la religion catholique, apostolique et romaine;

estre bourgeois de Paris, natif de cette ville et qu’il a esté arresté

de l’ordre du Roy;

«Que son père estoit bourgeois de Paris où il vivoit de son bien; que

Cyrano de Bergerac estoit son oncle et que ses ouvrages ont esté

dédiés par le sieur Le Brest (qui les a recueillys et fait imprimer)

[_à_] Abel Cyrano de Mauvières, père de lui, répondant; que les

ouvrages de Cyrano de Bergerac sont, entr’autres choses, _Agrippine_,

tragédie; des _Lettres_ satiriques et amoureuses; _Les États de

l’Empire de la Lune et du Soleil_ et la comédie du _Pédant Joué_;

«Que son oncle estoit originaire de Paris, et fils d’Abel Cyrano,

ayeul du répondant, qui estoit de Paris et y vivoit de son bien; qu’il

croit qu’il a esté baptisé ou sur les fonts de la paroisse

Saint-Nicolas-des-Champs ou sur ceux de Saint-Eustache et que le nom

de Bergerac que portoit son oncle avec celui de Cyrano, vient d’une

petite terre ou hameau située près de Chevreuse, ainsi que celle de

Mauvières, dont le père du répondant portoit le nom, lesquelles deux

terres ont esté vendues par l’ayeul du répondant en l’année 1636;

«Qu’il a entendu dire que son ayeul estoit originaire de Paris et que

son bisayeul estoit originaire de Sardaigne; que son père est mort il

y a vingt-un ans et qu’il n’y a pas plus de cinq mois et demy que sa

mère avec laquelle luy, répondant, demeuroit, est décédée et a esté

enterrée dans l’église Saint-Benoist; que sa mère estoit fille de

Simon Marcy, marchand mercier au faubourg Saint-Jacques, dit de Soy;

que celle de Cyrano de Bergerac, son oncle, se nommoit Espérance

Belanger et estoit fille d’Estienne Belanger duquel le répondant n’a

pas sçu la qualité;

«Qu’il a estudié jusqu’en seconde au collège des Jésuites, qu’ensuite

il est entré, en qualité de cadet dans le régiment de Navarre et,

après y avoir servi deux années, il est entré dans le régiment

Colonel-Général de la cavalerie où il y a servy trois campagnes, et

enfin qu’il est entré dans la gendarmerie, compagnie des gendarmes de

Flandres, brigade de feu M. de Marsin où il y a servy dix campagnes,

s’estant trouvé aux batailles de Stinkerque, de la Marsaille et de

Fleurus; qu’il a esté dangereusement blessé à la dernière, d’un coup

de feu à la teste, et qu’estant tombé malade en l’année 1698, demanda

son congé qu’il obtint de M. le marquis de Beauvau qui estoit pour

l’ors au quartier à Ham;

«Qu’il n’a qu’une sœur laquelle est mariée au sieur Vlaighels, commis

dans les gabelles de Saint-Quentin;

«Qu’il jouit de 400 livres de rentes qui lui appartiennent sur

l’hostel de Ville de Paris et proviennent de la succession de son

père;

«Que provoqué par le vin et l’eau-de-vie dont sa fénéantise luy a

malheureusement fait contracter l’habitude, il s’est abandonné à des

infamies dont il se repent et en demande pardon à Dieu et au Roy...»

Suit le détail des «infamies» auxquelles se livrait le «répondant». Mais

ceci n’intéresse plus notre sujet. Bornons-nous à noter que Pierre de

Cyrano sortit de la Bastille le 19 octobre 1707, «pour être transporté

dans un autre lieu de détention», où nous n’avons pas poursuivi sa

trace.

Pour nous, le point capital dans cette pièce d’archives, jusqu’ici

demeurée inédite, c’est la généalogie de ce gendarme à passions. Par un

témoignage qui ne saurait être révoqué en doute, sont précisés et

confirmés les dires des biographes avisés qui ont combattu la légende,

trop longtemps tenue pour vérité, du Cyrano de Bergerac gascon, parce

que de Bergerac, en Gascogne.

L’auteur des _Lettres d’Amour_ que nous avons entrepris de restituer au

public lettré d’après le seul manuscrit contemporain que l’on connaisse,

était Parisien, fils de Parisien; c’est son propre neveu qui l’atteste.

Et son nom de Bergerac venait d’une terre que son père possédait auprès

de Chevreuse. Ajoutons que ce dernier, noble homme Abel de Cyrano,

écuyer, seigneur de Mauvières et de Bergerac, tenait en plein fief de

Charles de Lorraine, duc de Chevreuse, cette terre et seigneurie qui se

nommait Sous-Forêt avant que de s’appeler Bergerac.

* * * * *

Savinien de Cyrano, cinquième fils d’Abel et d’Espérance Belanger,

mariés en 1612 à la paroisse Saint-Gervais, fut baptisé le 10 mars 1619,

à la paroisse Saint-Sauveur. Tous ses aînés moururent en bas âge, sauf

le deuxième, prénommé Abel, comme son père. (A la mort du seigneur de

Mauvières et de Bergerac, Abel devait prendre le nom de Cyrano de

Mauvières; Savinien, celui de Cyrano de Bergerac).

Deux filles, Marie et Anne, vinrent au monde après Savinien. Comme on

n’a pu découvrir leurs actes de baptême à Paris, on a présumé que la

famille Cyrano abandonna, postérieurement à 1619, son logis de la rue

des Prouvaires pour aller se fixer à la campagne; peut-être à Bergerac

ou à Mauvières, puisque ces domaines ne furent vendus qu’en 1636. Il est

probable également qu’après cette vente les Cyrano revinrent dans la

capitale; ce qui est sûr, c’est que l’acte de décès d’Abel de Cyrano

père (1645) dit formellement que celui-ci habitait Paris au moment de sa

mort, et, de nouveau, rue des Prouvaires.

Toujours est-il que Savinien fut élevé aux champs. Son futur panégyriste

Le Bret, qui le connut et qui l’aima dès son enfance, était élève du

même maître: un curé de village, «bon prebstre» paraît-il, mais des

leçons et des corrections duquel Savinien faisait peu de cas, le

considérant comme un «âne aristotélique». Si bien que l’enfant obtenait

de son père d’être envoyé à Paris faire ses humanités au collège de

Dormans ou de Beauvais.

C’était tomber de Charybde en Scylla. Le principal de ce collège était

pour lors une espèce de savantasse fort érudit mais très maniaque, et

plus pédant encore. Jean Grangier s’était rendu fameux dans l’Université

de Paris par sa pouilleuse avarice autant que par ses polémiques

acerbes, par ses amours ancillaires autant que par ses saillies de

cuistre rhétoricien. Sans doute, le caractère tout d’une pièce de

Savinien se heurta plus d’une fois aux procédés d’éducation de ce

fouettard sorbonique. L’élève semble avoir gardé au maître une terrible

rancune des quelques années qu’il passa sous sa férule: la vengeance de

Cyrano devait s’intituler _Le Pédant Joué_, comédie où Grangier, mis en

scène presque nommément, est drapé de la belle manière.

Ses études achevées, vers l’âge de dix-huit ans, Savinien mena la vie

joyeuse des garçons de son âge. Nous croyons pourtant que ses biographes

ont exagéré en avançant qu’abandonné à lui-même, il se livra aux écarts

d’un effréné libertinage. D’abord il n’était pas abandonné des siens

puisque son père, ayant vendu Mauvières et Bergerac l’année d’avant,

devait être revenu à Paris en 1637. Par ailleurs Savinien ne manquait

point de parents pour veiller sur sa conduite. N’avait-il pas son oncle,

Samuel de Cyrano, trésorier des aumônes à l’Hôtel Dieu; et son oncle

Pierre, sur l’état de qui nous manquons de documents, mais que nous

savons avoir été paroissien de Saint-Germain-l’Auxerrois; et sa tante

Anne, épouse de Jacques Stoppar, trésorier des aumônes royales; et sa

tante Catherine, enfin, qui, plus tard, sera prieure des Filles de la

Croix? L’abandon de Cyrano à Paris est encore une de ces hypothèses

échafaudées sur sa prétendue origine gasconne et l’éloignement de la

ville de Bergerac. Lebret a écrit simplement ceci dans la notice qu’il

consacra à son ami en publiant ses œuvres: «Cet âge où la nature se

corrompt plus aisément et la grande liberté qu’il avoit de ne faire que

ce que bon lui sembloit, le portèrent sur un dangereux penchant où j’ose

dire que je l’arrestay». Mais Lebret ne dit pas quel était ce penchant.

Les femmes? Cyrano était un chaste, ou du moins un timide en amour et sa

remarquable laideur ne devait pas peu contribuer à lui inspirer «cette

grande retenue auprès du beau sexe» dont Lebret lui fait un mérite. Le

vin? Cyrano était d’une exemplaire sobriété dans le manger et dans le

boire; même il tenait le vin pour «un poison comparable à l’arsenic».

Les coups? Lebret témoigne que le talent d’escrimeur de Cyrano qui lui

valut une si grande réputation, ne s’exerça jamais qu’en qualité de

second, car «il n’eut jamais une querelle de son chef». Tous ces traits,

on en conviendra, ne peignent guère un débauché. Peut-être Cyrano fut-il

un prodigue. Il afficha jusqu’au tombeau un souverain mépris de

l’argent. Encore ce grief de prodigalité n’est-il, de notre part, qu’une

conjecture.

Quoi qu’il en soit, les déportements du jeune homme (si déportements il

y eut) furent de courte durée, puisque Lebret, que ses parents

destinaient à la carrière des armes, déterminait Cyrano à s’engager en

même temps que lui dans les gardes-nobles du capitaine Carbon de

Castel-Geloux.

Carbon comptait dans sa compagnie presque autant de gascons que de

soldats. Parmi ces raffinés d’honneur, qui la plupart n’avaient pour

biens qu’une épée solide et un nom sonore, Cyrano se fit, de prime-saut,

un renom par son adresse, par son esprit, par sa bravoure. Celle-ci

allait avoir l’occasion de s’affirmer au service du Roi.

C’était l’époque (1639) où la France, intervenant après le traité de

Prague qui clôturait la période suédoise de la guerre de Trente ans,

avait à la fois sur les bras l’Espagne, l’Allemagne et l’Italie. La

compagnie Carbon fut désignée pour être de la petite armée opposée en

Champagne à l’effort allemand. Enfermée dans Monzou où elle subit un

rigoureux blocus, elle ne se ravitaillait que par des sorties répétées.

A l’une, Cyrano reçut une balle de mousquet au travers du corps. Il

était à peine rétabli quand la place fut débloquée par le maréchal de

Châtillon. Cependant il rejoignait l’année suivante au siège d’Arras, où

nous tenions les Espagnols. Dans l’intervalle, il avait permuté, des

gardes-nobles aux gendarmes de Conti.

Cyrano n’était pas de ceux qu’une première blessure barde de prudence.

Avant la fin du siège, il était frappé à la gorge d’un coup d’épée dont

il se ressentit toute sa vie.

«Les incommodités que lui laissèrent ces deux grandes plaies (dit

Lebret) et le peu d’espérance qu’il avoit d’avancer», faute d’un patron

influent, le firent renoncer au métier des armes pour se consacrer tout

entier à l’étude. Il avait vingt-deux ans.

C’est alors que, rentré au bercail, il compléta son instruction en

suivant les leçons privées que professait Gassendi, récemment établi à

Paris chez son ami François Luillier, maître des requêtes. Gassendi

avait pour élèves: Chapelle, fils naturel de Luillier; Jean-Baptiste

Poquelin, le futur Molière; Bernier, Hesnaut et La Mothe Le Vayer.

Cyrano compléta la demi-douzaine...

Combien de temps durèrent ces leçons? Il n’est guère possible de le

savoir au juste. Pas plus qu’il n’est possible de classer désormais sous

des dates précises la plupart des faits et gestes de Cyrano jusqu’à la

veille, presque, de sa mort.

Quelques-uns prétendent qu’il voyagea en Angleterre, en Italie, en

Pologne, fondant leur assertion sur certains passages de ses œuvres où

il semble en effet se désigner comme ayant visité ces pays. Mais rien

n’est moins prouvé. Car si l’on admet qu’il est lui-même ce philosophe

des _États et Empires de la Lune_, lequel parle de «sa traversée de

France en Angleterre», doit-on admettre également qu’il alla au Canada,

parce qu’il raconte (même ouvrage) son arrivée aérienne dans la

Nouvelle-France, sur une ceinture de «phioles pleines de rosée»? Et si

l’on tient pour sérieux le récit de son séjour à Rome et de son

embarquement à Civita-Vecchia, doit-on prendre de même au pied de la

lettre ces lignes de l’_Histoire de la République du Soleil_ où il dit

avoir retrouvé en Pologne sa boîte aérostatique? Il est bien malaisé,

dans tout cela, de départager entre la fiction et la réalité. Toute la

période de l’existence de Cyrano qui va de 1642 à 1648 est en vérité

fort obscure et nous n’avons pour jalonner notre route que quelques

anecdotes assez décousues.

L’une, rapportée par Lebret, est la lutte homérique qu’il soutint seul,

un soir, l’épée au poing, contre cent coupe-jarrets apostés qui

guettaient le poète Linières à la porte de Nesles; Linières, prévenu,

n’osait point retourner coucher à son domicile: «Prends une lanterne et

marche derrière moi, dit Cyrano à son ami. Je veux t’aider moi-même à

faire ta couverture.» Le lendemain matin, on relevait au lieu dit sept

blessés et deux morts; les quatre-vingt-onze autres chenapans avaient

fui devant ce «démon de la bravoure».

Une autre historiette, moins héroïque et peut-être inventée, est le

combat de Cyrano contre le singe de Brioché, montreur de marionnettes,

près du Pont-Neuf. Ce singe, appelé Fagotin, était «grand comme un petit

homme et gros comme un pâté d’Amiens». Son maître qui se servait de lui

pour ses parades, l’avait affublé «d’une fraise à la Scaramouche, revêtu

d’un pourpoint à six basques et d’un baudrier où pendait une lame sans

pointe». Pour justifier cette inoffensive colichemarde, il lui avait

enseigné l’escrime et Fagotin déguisé, en bretteur, imitait sans le

savoir Cyrano. On se figure la joie des laquais massés devant les

tréteaux de Brioché quand, d’aventure, ils aperçurent un jour Cyrano

dans la foule, le modèle près de la copie. Savinien n’était pas très

endurant. Aux premiers lazzis de cette populace, il met flamberge au

vent; les laquais dégaînent aussi (la valetaille portait encore l’épée).

Notre héros, à qui cent spadassins ne pesaient guère, n’eut pas gros

mérite à mettre en déroute cette racaille. Mais le malheur voulut que

Fagotin, qui prenait cela pour un jeu, se campât en garde devant Cyrano

et que Cyrano prît Fagotin pour un laquais plus brave que les autres.

D’un coup d’estoc il vous l’embrocha net. D’où procès, que Cyrano gagna,

dit-on, tant sa bonne foi sauta aux yeux des juges.

Tel est du moins le récit, très enjolivé, d’un contemporain, récit

publié après la mort de Cyrano. Le même factum contient un portrait en

pied, à la plume, qui ne correspond guère aux portraits au burin que

nous ont laissés les graveurs:

Bergerac n’estoit ni de la nature des Lapons ny de celle des géans. Sa

tête paraissoit presque veuve de cheveux: on les eût comptez de dix

pas. Ses yeux se perdoient dans ses sourcils; son nez, large par la

tige et recourbé, représentoit celuy de ces babillards jaunes et verds

qu’on apporte d’Amérique. Ses jambes brouillées avec sa chair

figuroient des fuseaux. Son œsophage pagotoit un peu. Son estomach

étoit une copie de la bedaine ésopique. Il n’est pas vray que notre

auteur fut malpropre; mais il est vray que ses souliers aimoient fort

madame la boue; ils ne se quittoient presque point...

Nous connaissons encore, par les Lettres satiriques de Cyrano, ses

querelles avec Scarron, Beaulieu, Loret, avec le comédien Montfleury,

auquel il interdit (s’il en faut croire le _Ménagiana_) de paraître sur

la scène un mois durant, l’invectivant du milieu du parterre et défiant

collectivement les spectateurs qui faisaient mine de s’interposer.

Nous n’ignorons pas qu’il sut se faire, malgré tant d’ennemis, des

amitiés précieuses: Longueville-Gontier, conseiller au Parlement; Gilles

Filleau des Billettes, l’érudit; Adrien de la Morlière, le chanoine

généalogiste; Michel de Marolles, abbé de Villeloin; Jacques Rohault, le

mathématicien philosophe; Tristan L’hermite, le duelliste, et Le Royer

de Prades, l’historien... Sans parler de ses anciens compagnons d’armes:

Cavoye, Brissailles, Saint-Gilles, Châteaufort, Brienne, Cuigny,

Bourgogne, bien d’autres encore dont il serait fastidieux d’énumérer les

noms. Mais nous ignorons où, quand, comment, il les connut.

De façon plus sûre nous savons que Cyrano était à Paris en 1648,

puisqu’il écrivait, à cette date, une préface pour le _Jugement de

Paris_ de Dassoucy, ami d’aujourd’hui, ennemi de demain. Nous savons

aussi qu’il prit parti dans la Fronde, d’abord contre, ensuite pour

Mazarin.

Lebret nous apprend que MM. de Bourgogne et de Cuigny, témoins de

l’exploit de Cyrano à la porte de Nesles, ayant narré l’aventure au

maréchal de Gassion, celui-ci s’était offert pour prendre à sa solde un

homme si valeureux. Mais Bergerac était trop orgueilleux pour accepter

une domesticité même dorée. Il préférait «ses grandes libertés de

sentiments et de paroles en sa qualité d’esprit fort», comme dit La

Monnoye. Il avait donc décliné l’offre, encore que celle-ci n’eût rien

que d’honorable à une époque où tous les hommes de lettres vivaient plus

ou moins, de leurs dédicaces, aux crocs de quelque grand seigneur.

Cependant, assagi par les ans, assoupli peut-être par la misère, Cyrano

devait se résoudre à subir le collier. En 1653 il se donnait au duc

d’Arpajon qui le logeait en qualité de secrétaire dans son hôtel de la

rue des Archives, au Marais, près du couvent de la Merci. Savinien

jusque-là avait habité, croit-on, dans le faubourg Saint-Jacques.

Mais il était écrit que Cyrano ne vivrait jamais tranquille. Il avait

déjà indisposé son Mécène par le succès de scandale de son _Agrippine_,

quand, un soir de juillet 1654, rentrant au Marais, il reçut sur le

crâne une poutre qui faillit le tuer du coup. Crime ou accident? On n’a

jamais su. Et tous les doutes sont permis en présence du silence

mystérieux des biographes, en présence aussi de l’attitude de M.

d’Arpajon qui s’empressa de mettre son «client» à la porte.

Cyrano malade, mourant, dut accepter l’hospitalité généreuse que lui

offrait un ami de Le Bret, M. Tanneguy des Bois-Clairs, conseiller du

Roi. Savinien languit pendant quatorze mois sans pouvoir se rétablir,

quotidiennement chapitré par trois pieuses femmes qui avaient conspiré

de réconcilier avec le ciel un libertin philosophe: l’une d’elles était

cette tante dont il fut question plus haut, Catherine de Cyrano, en

religion sœur Saint-Hyacinthe, prieure des Filles de la Croix.

Enfin, au mois de septembre 1655, Bergerac, se sentant perdu, voulut

être porté à la campagne, chez son cousin, Pierre Cyrano, fils de

Samuel. Il mourut cinq jours plus tard, âgé de trente-six ans et demi,

laissant aux Filles de la Croix neuf cents livres, pour une messe

hebdomadaire, à perpétuité. Par reconnaissance, ces dominicaines

réclamèrent le corps de l’écrivain qui fut inhumé dans la chapelle même

de leur couvent.

Ce couvent existe encore au numéro 92 de la rue de Charonne. Les cendres

de Cyrano de Bergerac y reposent donc, à moins qu’elles n’aient été

jetées au vent sous la Terreur, alors que l’église était transformée en

dépôt de charbon.

* * * * *

Nous ne saurions, au sujet des seules _Lettres d’Amour_ entreprendre une

étude, même succincte, des Œuvres complètes de Cyrano. Nous devons dire

pourtant quelques mots de son style et chercher le pourquoi de son

_écriture_ bizarre.

Afféterie des termes, mythologie tortillée, raffinements burlesques,

esprit de mauvais aloi, abus des concetti et des _pointes_, voilà ce qui

frappe dès l’abord chez Cyrano. Mais ces défauts de plume étaient ceux

de tous les épistolaires admirés de son temps, Balzac et Voiture en

tête. L’Hôtel de Rambouillet donnait le ton à la société polie quand

notre auteur naquit aux lettres; et, lorsqu’il mourut, les samedis de

Mlle de Scudéry étaient en pleine vogue. Nul ne trouvait encore les

précieuses ridicules. Alors que les Corneille, les Saint-Evremont, les

Larochefoucauld, les Ménage, les Chapelain, les Sarrasin raffolaient de

la _pointe_, comment un nouveau venu dans la littérature aurait-il

échappé à cette espèce d’épidémie qui frappait les amoureux de bel

esprit?

La _pointe_ telle que la cultiva le XVIIe siècle était une manière de

calembour honteux, équivoquant non sur des sons, mais sur les sens

multiples de certains mots. Le fin du fin consistait à bien placer les

équivoques. Cyrano se conformait à la mode des ruelles en faisant,

quelque part, agenouiller le brin de thym devant la tulipe «à cause

qu’elle porte un calice»; en plaçant, dans les Enfers, Lucain, que Néron

fit tuer par jalousie de poète, à côté de petits enfants «que les vers

ont fait mourir»; et Raymond Lulle, l’alchimiste fameux «qui juroit

d’avoir rendu l’or potable», en compagnie d’ivrognes «qui avoient fait

la même chose», buvant leurs écus. Tout cela est assurément d’un goût

lamentable; mais c’était le goût du jour. Et si Bergerac force parfois

la note, c’est qu’il vise en outre au burlesque et recherche l’effet

comique.

Par où, en revanche, Cyrano se distingue de la plupart des précieux de

son temps, c’est par son procédé de recherche. Et l’on ne découvrirait

peut-être pas la source secrète où s’abreuva sa verve, si l’on oubliait

qu’il fut, un moment, l’élève de Gassendi. Sans doute lui-même eût été

bien en peine d’_anatomiser_ comment, du naturalisme scientifique de son

professeur, il tira son naturalisme à lui, disciple excentrique. Les

auteurs novices, ou qui s’essaient dans un genre nouveau, n’ont pas le

loisir d’analyser leur propre mentalité ni de décrire la spécialité de

leur état d’âme. Mais si les compositions de Cyrano, précurseur de nos

humoristes familiers, ne nous exposent ni sa méthode littéraire ni ses

disciplines philosophiques, il n’en demeure pas moins très visible que

la doctrine gassendiste a réglé et dominé sa fantaisie.

Les gassendistes, qui se réclamaient d’Épicure, prisaient fort, avec les

épicuriens, la qualité irréductible des sensations, la saveur de ce qui

est individuel, la physionomie pittoresque de la chose vue, le charme,

saisi sur le vif, d’une rencontre inopinée. Tandis que les cartésiens,

tournés vers l’étude abstraite des phénomènes moraux, estimaient trop

bas les objets sensibles et repoussaient comme indignes du penseur et du

styliste les vils accidents de la substance-matière, les gassendistes

professaient une curiosité naturaliste toujours en éveil, et quêtaient

perpétuellement la sensation neuve.

Chez un gassendiste savant, le devoir de curiosité, enseigné par le

maître, s’aiguillera vers la découverte des lois mécaniques de

l’univers. Chez un imaginatif, comme Cyrano, cette curiosité se traduira

par la recherche inconsciente ou réfléchie de l’inédit littéraire, par

la haine du plagiat, par le mépris du _déjà lu_; Cyrano sera le

_chasseur d’images_ si bien crayonné depuis par M. Jules Renard: «Ses

yeux servent de filets où les images s’emprisonnent d’elles-mêmes...» Et

notre auteur burlesque trouvera dans ce mariage du concret et de

l’abstrait, de l’image réaliste et de l’équivoque morale, les meilleures

bouffonneries de son style pointu.

Lorsque Cyrano écrit à une dame: «Encore si vous n’aviez mon cœur,

j’aurois le cœur de me défendre; mais j’ai fait, par ce présent, que je

n’oserois pas même me fier à vous, à cause que vous avez le cœur

double...», c’est comme s’il écrivait: «Je vous ai donné mon cœur; je

n’en ai plus et vous en avez deux; on ne peut se fier à un cœur double».

Il équivoque, c’est convenu, sur le sens de duplicité inclus dans le mot

double. Mais il n’arrive à cette équivoque qu’en posant comme prémisse

une absurdité physique: vous avez deux cœurs. Et cette recherche,

intentionnelle quoique irrationnelle, de l’aspect physique d’une

situation morale, fait l’originalité de sa pointe.

Lorsqu’il dit à une autre: «Dois-je pleurer, dois-je écrire, dois-je

mourir? Il vaut mieux que j’écrive; mon cornet me prêtera plus d’encre

que mes yeux ne me fourniront de larmes...», c’est encore par une

contingence physique, hors du champ de l’attention de son lecteur, qu’il

provoque ce dernier à sourire. Pointe burlesque par réalisme, phrase

relevée par l’épice imprévue d’une trivialité préméditée.

Le burlesque de Cyrano ne serait ni meilleur ni pire que celui de Sorel,

de Dassoucy ou de Scarron, si l’on n’y retrouvait ce constant scrupule

d’observation qui rend parfois ses comparaisons ingénieuses et jolies.

C’est ainsi qu’avant le «chemin qui marche» de Pascal, il voit un

aqueduc comme «un os dont la moelle chemine»; avant l’«obélisque vert»

de Flaubert, il voit le cyprès comme «une pique allumée à la flamme

verte»; le lys, sur quoi furent débitées tant de fadeurs, lui apparaît

tel un «géant de lait caillé», et les nuages lui semblent de «grands

arrosoirs» qui se promènent au ciel.

Qu’on n’aille pas conclure que Cyrano fut un descriptif à outrance. Tout

au contraire, il est sobre, presque sec, dans ses descriptions. Et s’il

s’efforce de peindre d’après nature, quand ses contemporains ne peignent

que «de chic» ou d’après l’antique, c’est toujours par petites touches

qu’il procède, fichant çà et là ses impressions, comme on pique des

fleurs sur un tapis de mousse.

Au résumé, Bergerac ouvrit le premier la veine que devaient exploiter

longtemps après lui tant de nos écrivains modernes. Mort jeune, il ne

pouvait qu’être incompris des classiques de son temps qui le regardaient

un peu comme un fou, à cause de ses allures extérieures de bravo

littéraire. Ce n’était qu’un amant de la douce nature, né dans la peau

rude d’un «réfractaire».

* * * * *

Les _Lettres d’Amour_ que nous publions ci-après ne peuvent être

absolument qualifiées: inédites. Elles n’ont pourtant jamais été éditées

fidèlement. Les éditions imprimées présentent avec le manuscrit que nous

avons eu sous les yeux des différences importantes.

Ce manuscrit, d’une grosse écriture du XVIIe siècle appartint au

regretté savant Monmerqué qui l’avait acheté en 1837 près de

Saint-Sulpice.

Il écrivait à ce propos en 1856 au bibliophile Paul Lacroix: «Mon

manuscrit est du temps de Bergerac et je ne serais pas éloigné de croire

qu’il est de sa main; mais je n’ai jamais vu une lettre écrite et signée

par lui...»

Ce précieux recueil fut vendu en 1861 et il faisait partie, en 1890, de

la bibliothèque de M. Deullin, d’Épernay, lorsque ce dernier l’offrit à

la Bibliothèque nationale.

Nous avons extrait onze lettres des quarante et une qu’il renferme;

quelques-unes sont étiquetées formellement: _d’amour_. D’autres, qui

entrent par leur sujet dans la même catégorie, portent des titres

spéciaux que nous avons reproduits. Nous avons aussi scrupuleusement

respecté l’orthographe et nous n’avons modifié la ponctuation, souvent

défectueuse, que pour rendre le texte intelligible.

Ces lettres furent-elles adressées à des correspondantes de chair et

d’os? Ou bien faut-il ne voir dans ces galanteries caricaturales que des

exercices de rhétorique pure? C’est un problème que nous ne nous

chargerons point de résoudre, la vie privée de Cyrano étant trop

inconnue pour rien hasarder sur ses liaisons amoureuses. Il faut laisser

aux poètes et aux dramaturges le soin d’arranger ou de déranger

l’Histoire.

G. Capon,

R. Yve-Plessis.

Lettres d'amour · 第 4 / 41 题