D. Comment vous nourrissiez-vous?

R. Je préparais mes aliments moi-même. Je suis très-sobre, je ne

bois presque pas de vin. Je suis sûre que je n'en bois pas 20

litres par an. Je préfère le café, j'en prenais pas mal;

quelquefois cela me portait un peu sur les nerfs.

D. Depuis que vous êtes ici, êtes vous plus tranquille, a-t-on

cessé de vous tourmenter?

R. Oui, je suis tranquille; pourtant les soeurs sont contrariées que

je n'aie pas voulu répondre au directeur. Mais je ne dois de

réponse qu'au juge d'instruction. Je vois bien qu'on cherche à me

gagner; le curé de Montmartre est déjà en communication avec les

soeurs d'ici. Ils vont faire tout ce qu'ils pourront pour mettre

cela sur le compte de la folie; c'est qu'il faudra prêter serment,

et ils savent bien que je ne vais pas me présenter bouche close à

la Cour d'assises. Oui, je dirai devant tout le monde que s'il y a

tant de repris de justice qui ne reviennent pas au bien, c'est la

faute des prêtres; Ils sucent jusqu'à la dernière goutte de notre

sang. Je ne suis pas inquiète, allez, je les tiens.

Nous avons tenu à reproduire fidèlement les paroles de la fille

C...; mais ce que nous ne pouvons rendre, c'est l'accent de

conviction avec lequel ses réponses nous ont été faites.

Nous aurions pu insister sur quelques détails qui l'auraient

montrée laborieuse, économe, d'une piété exagérée peut-être, mais

correspondant à un sentiment élevé, celui de sa réhabilitation:

nous avons pensé que nous devions nous en tenir exclusivement à

l'appréciation des faits qui ont précédé la tentative de meurtre à

laquelle elle s'est livrée, et qui, pour nous, n'est qu'une des

manifestations de l'état morbide qu'il nous reste à définir.

La fille C... est atteinte de délire lypémaniaque avec prédominance

d'idées de persécution. Si l'on cherchait à préciser le début des

troubles, on pourrait le faire remonter à l'époque où elle allait

quitter Paris, sous des vêtements d'homme, avec l'intention d'aller

provoquer son frère à Bruxelles. Si nous la perdons de vue pendant

les cinq années qu'elle a passées en prison, il nous est facile de

rétablir à partir de ce moment l'enchaînement des faits, de

constater les illusions du sens de la vue, et surtout de l'ouïe, de

suivre les déterminations déraisonnables, mais logiques, qu'elles

entraînent. La vie de la fille C... n'est plus, comme elle le dit

elle-même, qu'un martyre; et ne se rendant pas compte de l'origine

même de ce martyre, qui est son propre ouvrage, elle ne vit plus

que pour trouver aux faits les plus simples, les plus habituels de

son existence, une interprétation fausse. Chaque jour, ses griefs

prétendus augmentent; chaque jour, un incident nouveau vient

grossir le nombre des _taquineries_ dont elle se croit la victime.

Ses imaginaires persécuteurs sont des prêtres, qu'elle accuse

d'avoir divulgué sa cause; et, sans prendre garde que c'est la

préoccupation constante de la tenir cachée, qui s'est transformée

en elle, elle ne voit plus dans les attitudes, dans les gestes,

dans les paroles de ceux qu'elle soupçonne, que des allusions

blessantes qui l'irritent. Tout son délire s'alimente de ces

illusions incessantes; la surdité dont elle est atteinte en

favorise encore le retour. Elle cherche à lire sur les lèvres, et

ce qu'elle surprend, ce sont toujours de nouvelles insultes. Elle

n'a pas conscience de la part active qu'elle prend à la création de

ces interprétations fausses; et c'est avec ces éléments que se

constitue un délire, en apparence si complexe, au fond si précis et

si net, qui devait aboutir aux violences sur le curé de Montmartre,

organisateur, selon elle, du complot tramé contre son repos, contre

sa réputation.

Rien ne manque dans ses réponses, qui sont pour nous absolument

significatives, ni ces expressions qu'adoptent les aliénés de ce

genre, qui reviennent à chaque instant dans leurs discours, qui

sont caractéristiques d'un trouble mental essentiellement

chronique, Il n'y manque pas même la préméditation, dont, bien à

tort, on ne suppose pas les aliénés capables; mais cette

préméditation même a son caractère spécial.

La fille C... ne cache pas ses projets; il y a deux ans qu'elle

avertit le curé lui-même, l'ambassadeur de Belgique, le commissaire

de police, et il n'eût fallu qu'un peu plus de clairvoyance pour

empêcher un attentat dont les suites pouvaient être plus graves.

Plus nous avons examiné cette fille, plus s'est faite claire,

certaine, absolue, la conviction d'une aliénation mentale déjà

ancienne; et, si nous n'avions eu déjà l'examen direct pour nous

éclairer, nous aurions trouvé, dans le dossier, une lettre adressée

au curé de Montmartre, à la date du 7 septembre 1868, et qui ne

permet aucun doute; nous en extrayons les passages suivants:

«Monsieur, écrit-elle, je veux vous dire ce que j'ai sur le coeur.

Le jour de l'Adoration vous faisiez l'innocent, vous veniez de

bonne heure, comme pour me donner le change, comme pour dire, je ne

vois pas le prédicateur, je ne puis donc pas lui raconter votre

histoire, comme si je ne savais pas qu'avant d'arriver le prêtre me

connaissait; je n'ai qu'à me présenter dans l'une des églises qui

s'ouvrent à la neuvaine de Mai pour apprendre combien vous êtes

habile à donner les signalements. Mais pour les deux premiers

prêtres qui sont venus prêcher, c'est autre chose, vous les avez

fait venir pour me montrer à eux, vous m'avez parfaitement bien

fait espionner.

«... Vous avez détruit par vos paroles le peu de confiance que l'on

pouvait avoir encore en moi. Monsieur le curé, je ne mettrai plus

les pieds dans votre église; vous avez comblé la mesure. Je vous ai

prié, je vous ai supplié de ne pas me forcer à courir à l'autre

bout de Paris pour sanctifier mon Dimanche, je n'ai pu l'obtenir.

«Eh bien, s'il faut se tuer de fatigue, on se tuera, voilà tout. Du

reste, je ne tiens pas à la vie, car vous en avez fait un long

martyre; ma réputation, vous vous en êtes joué; mon existence, vous

l'avez compromise; vous m'avez fait au coeur une plaie incurable,

car, quand bien même je partirais, et ce ne sera pas long, je

penserai toujours avec une grande douleur que ceux-là même qui

devaient être bienveillants pour moi, qui auraient dû me protéger,

qui auraient dû donner l'exemple et cacher ma faute, que ce sont

ceux-là même qui ont été les plus pressés de la divulguer, qui ont

été mes ennemis les plus acharnés... Je me dis, les prêtres

voyagent, les soeurs de charité, les frères ignorantins aussi, et

comme je ne suis pas pour rester à Paris, si, n'importe où j'irai,

je venais à rencontrer un prêtre, soit un frère, soit une soeur, et

que ces trois différentes personnes me connaissent, je serais sûre

d'être trahie là où je serais rencontrée, comme je suis sûre d'être

trahie dans tout Paris, car quand le curé et le clergé donnent

l'exemple, les paroissiens ont carte blanche, etc.»

En effet, elle quitte Paris, mais ses préoccupations délirantes la

suivent partout. Elle se croit reconnue, espionnée, et, reprenant

au loin le système organisé par elle, elle ne doute pas que les

machinations odieuses dont elle était victime à Paris sont

continuées en province. Il semble que ce soit à Marseille, que le

projet de blesser M. le curé de Montmartre ait été conçu, et cela

«parce que dans la banlieue elle a vu des gens qui chuchotaient et

qui disaient: la voilà, il ne faut rien lui acheter.» Elle n'a pas

plus conscience de la valeur morale de cet acte, qu'elle n'a

conscience de l'état de trouble intellectuel permanent dans lequel

elle vit. Elle est calme, sans inquiétude; ce qu'elle a fait, elle

est prête encore à le faire; ce n'était pour elle, et ce n'est

aussi pour nous, que le complément de ses conceptions délirantes.

Ce dénouement nécessaire, malheureusement non prévu par tous ceux

qui ont méconnu son état, se serait produit beaucoup plus tôt

peut-être, si cette femme, au lieu de n'avoir que des illusions,

eût été sollicitée par des hallucinations. Mais il ne semble pas

que ce phénomène ait existé chez elle; elle parle bien des moyens à

l'aide desquels on parvient à savoir la pensée, mais elle ne donne

à ce sujet que des renseignements un peu vagues; elle affirme

qu'elle n'a rien vu, rien entendu, rien senti d'extraordinaire dans

sa chambre; seulement ses voisins, pour la taquiner, parce qu'elle

est très-propre, s'amusaient à cracher devant sa porte. Pour elle,

il y a toujours un fait extérieur, dénaturé, interprété dans le

sens de son délire, qui sert de point de départ à ses

déterminations.

Dans la prison, son attitude n'est pas moins caractéristique;

méfiante et soupçonneuse, elle est déjà convaincue que les soeurs de

Saint-Lazare l'espionnent pour le compte du curé de Montmartre.

Elle est en garde contre le directeur, auquel elle refuse de

répondre, parce que deux religieuses l'ont conduite auprès de lui.

On veut lui fermer la bouche, mais «je les tiens», nous

répète-t-elle, avec cette satisfaction à la fois vaniteuse et naïve

des aliénés atteints de délires systématisés.

De tous ces faits, de l'étude attentive à laquelle nous nous sommes

livrés, nous nous croyons autorisés à conclure:

1° Que la nommée C... (Anne-Joséphine) est atteinte d'aliénation

mentale.

2° Que les troubles intellectuels qu'elle présente appartiennent au

genre des délires de persécution avec illusions des sens.

3° Que le début de cette affection remonte à plusieurs années déjà.

S'il ne nous a pas été possible de préciser la date de son

apparition, il est resté, du moins, évident pour nous, que le

délire existait en 1868, avec les caractères que nous lui

retrouvons encore aujourd'hui.

4° Qu'à l'époque et au moment où la fille C... a commis l'acte dont

elle est inculpée, elle était dominée par des conceptions

délirantes qui lui étaient la conscience, et par conséquent, la

responsabilité de ses actions.

5° Que la fille C..., obéissant aux suggestions de son délire, est

absolument incapable de se diriger; que, de plus, ayant perdu toute

conscience de la valeur morale de ses actes, en tant qu'ils ont

rapport à ses conceptions délirantes, elle est depuis longtemps et

restera désormais une aliénée dangereuse.

6° Qu'il y a lieu, au point de vue de sa propre sécurité et dans un

intérêt d'ordre et de sécurité publies, de la placer et de la

maintenir dans un établissement spécialement consacré aux aliénés.

À Paris, le 27 septembre 1871.

Signé: A. MOTET, É. BLANCHE.

Dans ce fait significatif, deux crises plus manifestes et des accès de

moindre intensité attirent l'attention. La fille C... est prise d'une

impulsion au vol qui contraste avec sa conduite habituelle. Les détails

de cette poussée impulsive ne nous sont pas assez connus pour que nous y

insistions. La vie ultérieure de la malade se passe dans une sorte de

vagabondage moral familier aux aliénés de cette catégorie, interdit aux

persécutés passifs qui sont exempts d'attaques congestives et qui ne

commettent pas d'actes dangereux. À en croire son récit, le

découragement moral, l'impossibilité de trouver du secours, l'abandon du

clergé auquel elle s'était adressée, expliquent et justifient la

diversité de ses états psychologiques: si on rédige les observations des

maladies mentales sous la dictée des malades raisonneurs, la formule est

toujours la même; il est naturel que de telles causes provoquent de tels

effets, et la folie devient la résultante logique des événements.

En réalité, il n'en est pas ainsi, et ce qui le prouve, c'est que les

impulsions violentes naissent sans provocation, lentes ou instantanées,

passant ou non de la pensée à l'acte, suivant que l'excitation cérébrale

varie de degré.

Chez la fille C... aucun incident exceptionnel ne s'est produit. À ses

périodes multiples d'excitations physico-morales, tantôt elle part en

voyage à la recherche d'un parent, tantôt elle fuit au hasard pour se

soustraire aux persécutions; plus calme, elle revient et se rassérène.

Comment a-t-elle pu suffire, avec ses ressources plus que restreintes, à

cette vie errante, nul ne le sait.

Un jour, pendant la messe, ayant hésité si longtemps, elle tire deux

coups de pistolet sur le curé de sa paroisse. L'accès s'épuise

rapidement, comme il arrive presque toujours en pareil cas.

La fille C..., arrêtée sans résistance, plaide les circonstances plus

qu'atténuantes qui ont motivé sa violence. Elle se fait, à l'usage des

juges, le roman psychologique qu'elle s'est répété tant de fois. Un

élément nouveau vient cependant s'y ajouter: ce n'est pas pour elle,

c'est pour le droit qu'elle a combattu. À la fois héroïne et victime,

elle témoigne par le mélange des aspirations vaniteuses avec la

dépression mélancolique, qu'elle appartient au type des persécutés à

crises impulsives.

Dans la prison, nouvelle attaque d'excitation cérébrale, sans résultat

cette fois, mais qui se traduit par la terreur intermittente des

religieuses qui la surveillent. On voit ainsi l'appétit du meurtre et du

vol éclater comme par hasard, au cours d'un délire continu mais

inoffensif dans ses phases de mélancolie.

DÉLIRE DE PERSÉCUTION.--HALLUCINATIONS.--ILLUSIONS DES SENS.--ACCÈS

D'AGITATION MANIAQUE AIGUË.--GUÉRISON DE L'ACCÈS MANIAQUE.--PERSISTANCE

DE CONCEPTIONS DÉLIRANTES ET DES

HALLUCINATIONS.--MÉGALOMANIE.--MEURTRE.--IRRESPONSABILITÉ.

B..., Jean, âgé de 30 ans, né à Metz (Moselle), terrassier, est un

homme d'une haute stature, et qui a toutes les apparences d'une

grande force physique. La physionomie a une expression étrange et

qui annonce des préoccupations incessantes; il parle avec lenteur,

avec hésitation même, non comme s'il cherchait à dissimuler, mais

comme s'il craignait de révéler des secrets qui ne lui

appartiennent pas; il a même un accent de parfaite sincérité et des

formules de politesse naïve qui font contraste avec son aspect

grossier. Sa tête, mal conformée, est garnie d'une chevelure

épaisse, inculte, mal plantée, qui contribue encore à donner à

l'ensemble de sa personne un air sauvage.

B..., d'une santé habituellement bonne, n'avait pas d'habitudes

d'ivrognerie. Il était seulement sujet à des érysipèles de la face

et du cuir chevelu, et c'est à la suite du dernier, dont il a été

atteint dans le courant du mois de juin 1869, qu'il a présenté les

symptômes, d'abord d'une affection cérébrale aiguë, puis d'une

aliénation mentale avec accès de fureur. Conduit au dépôt de la

Préfecture de police, il est déclaré atteint de mélancolie

anxieuse, et envoyé d'abord à Sainte-Anne, puis dans un autre asile

où il entre le 15 juin, et d'où il sort le 10 juillet suivant, avec

la mention qu'il est actuellement guéri de l'aliénation mentale qui

avait motivé sa séquestration, et qu'il y a lieu de le mettre en

liberté. B... revient chez lui. Depuis ce moment jusqu'au 4

septembre, il ne semble pas que B... ait attiré l'attention par des

allures et des actes excentriques. Nous nous l'expliquons

d'ailleurs par les manières réservées et discrètes de l'inculpé qui

paraît sans cesse absorbé dans ses réflexions, et qui ne parle que

difficilement et peu.

Mais si l'enquête ne nous apprend rien de positif sur ce qui s'est

passé dans ce laps de temps, B... nous le fait savoir par ce qu'il

raconte de tout ce qu'il a souffert depuis son retour chez lui.

Nous allons reproduire textuellement le récit de B..., récit qui a

été fait en plusieurs fois, sans que jamais aucune trace de

simulation ait pu nous inspirer le moindre doute sur sa sincérité,

récit dans lequel il n'a jamais varié, et qui montre à quel point

B... a la raison troublée:

Voici ce que B... nous a dit: «Il s'est marié il y a 13 ans; il a

toujours aimé sa femme; c'est elle qui n'était pas bonne pour lui;

elle voulait se remarier; si elle avait pensé à la Providence

divine, elle n'aurait pas fait ce qu'elle a fait; elle n'aurait pas

débauché autant de peuple; il ne l'a jamais surprise, mais il l'a

su tout de même par beaucoup de monde; il a trouvé des signalements

contre elle qui lui faisaient des injustices.

«Elle ne le trouvait pas assez bel homme. Il ne veut pas parler; ce

serait trop long; il faut connaître la manière de comprendre le

secret; c'est un secret qu'il a dans l'estomac. Il faut qu'il parle

lentement; c'est la Providence qui le protège.

«Il entend bien le secret, lui, mais il ne peut pas le dire; il

pourrait bien le faire entendre d'ici au Palais-Royal à quelqu'un

qu'il voudrait; mais il ne le dirait pas à son frère: il ne peut

pas le dire; c'est pour la vie; ce doit être la Providence qui lui

a donné cela. Il y a au moins deux mois qu'il a vécu de poison, du

verre pilé que sa belle-soeur mettait dans son vin; ses cousins

étaient complices; il a été averti par des personnages somnambules;

il avait tout cela sur les épaules, ils l'ont assez travaillé; il

croit qu'il en est débarrassé; il a découvert et ôté les secrets

aux somnambules; il croit qu'ils n'embarrasseront plus beaucoup

Paris en ce moment. Il est arrivé beaucoup de choses par lui dans

ces derniers temps; nous devons le savoir, ça doit être connu; il

doit y avoir de l'argent de rentré par son ordre, parce que la

Providence le protège; l'argent appartient à la France; dans une

cellule il ne peut pas savoir la somme; il peut éteindre les

incendies dans toutes les villes d'Europe; il peut se promener

partout sans quitter l'endroit où il est; il ne peut pas rester en

cellule; la Providence lui annonce qu'il va être empereur;

avant-hier il a arrêté la colère de Dieu qui voulait punir le

peuple pour ses méchancetés; il serait bien content de connaître

l'empereur de France. Sa femme vit; ce n'est pas elle qui a été

tuée; ils disent que c'est la femme d'un des hommes qui sont dans

la cellule; c'est une somnambule qui a tué la femme; elle a voulu

le tuer aussi; il a reçu quatre coups de poignard.

(Il nous montre les cicatrices sur son ventre, et nous ne voyons

qu'une très-ancienne et très-petite cicatrice, produite

probablement par une piqûre de sangsue.)

«C'est une nommée Françoise qui a fait tuer la femme par un homme;

il se souvient que la femme a été prise par le col, et ensuite on

lui a coupé le col avec un rasoir; elle n'était pas encore

étranglée; il était couché dans le même lit, il n'a pas pu

l'empêcher; il ne peut pas couvrir tout contre les somnambules; il

en a eu jusqu'à vingt après lui, mais ils n'étaient pas assez

forts, c'étaient surtout des femmes. On lui mouillait son pantalon,

on voulait l'enlever pour le conduire dans son pays. On l'a fait

passer pour fou; on l'a fait mener à Sainte-Anne, de là dans un

autre asile; sa femme est venue le chercher en pleurant. Sa femme

l'a fait sortir pour le faire assassiner par les somnambules; elle

a pleuré devant les pieds de ces messieurs qu'elle avait besoin de

lui.

«Après son retour chez lui, les somnambules ont commencé à le

tourmenter; sa femme et ses complices ont commencé à lui donner du

verre pilé; elle mangeait au dehors avec ses compagnons, et lui,

mangeait son pain sec; c'était dans le vin qu'était le poison.»

Tel a été le récit de B... Dans toutes les visites que nous lui

avons faites, il a constamment répété les mêmes phrases en se

servant des mêmes expressions. Il lui est arrivé parfois de nous

éconduire, toujours avec les mêmes formes de politesse, assurant

qu'il ne pouvait pas parler. Cependant il a fini par nous avouer

que les somnambules continuaient à le tourmenter; que la nuit on

l'empêchait de dormir, qu'on le soulevait dans son lit, que le

matelas lui donnait des secousses; et, en effet, le surveillant

nous apprend que B... a rejeté le matelas tout neuf sur lequel il

couchait, se plaignant qu'il avait une mauvaise odeur et qu'il

contenait du poison; il a également rendu les draps, il s'enveloppe

dans une couverture et s'étend sur la paillasse. On nous informe

aussi qu'un jour il a eu un accès d'emportement; il menaçait de

tout briser si on ne voulait pas laisser venir sa femme qu'il

entendait l'appeler; il murmure des mots inintelligibles et il

semble écouter des voix qui lui parlent; quand il se décide à

répondre, il tient les discours les plus incohérents et les plus

insensés; il croit que tout est détruit dans Paris, que la colonne

de Juillet est renversée; il nous dit tantôt que la Seine est

gelée, tantôt que l'eau est changée en sang; il voit Dieu et cause

avec lui; il a vu aussi la sainte Vierge et l'enfant Jésus dans sa

maison; Dieu lui parle et lui fait connaître ses volontés; c'est

lui, B..., qui doit sauver le monde.

Il dit tantôt que c'est sa femme qui a été tuée, tantôt que c'est

une inconnue; il accuse toujours les somnambules de le travailler;

B... est tellement dominé par ses hallucinations, qu'il ne prend

aucun soin de sa personne, qu'il satisfait ses besoins personnels

dans son lit ou dans ses vêtements, et qu'il résiste quand on veut

le nettoyer; il est constamment absorbé dans ses pensées; il passe

ses journées entières à écouter les voix qui lui parlent.

Ainsi que nous l'avons déjà dit, rien dans la tenue, ni dans

l'accent de B... n'annonce la moindre idée de simulation; toute sa

personne, au contraire, l'expression de sa physionomie, sa voix,

tout est marqué au sceau de la plus parfaite sincérité. D'ailleurs,

la forme même des conceptions délirantes que l'on trouve chez B...

est caractéristique, et ne pourrait être imaginée et réalisée par

un homme sain d'esprit qui voudrait en imposer et simuler la folie.

Pour aller au-devant de l'objection de la simulation, nous avons

soumis B... à une très-longue observation, et, dans les nombreuses

visites que nous lui avons faites, nous n'avons jamais surpris le

moindre indice qui pût nous faire douter de la réalité de

l'aliénation mentale dont il présente les symptômes.

À l'appui de cette opinion, nous pouvons encore invoquer la tenue

et la conduite de B... pendant et après le meurtre de sa femme. Un

enfant déjà d'un certain âge, un témoin, par conséquent, est là

dans la même chambre; il dort, il est vrai, mais il peut se

réveiller, et, en effet, il se réveille, puisqu'il demande à B...

ce qu'il scie pendant que celui-ci coupe le col de sa femme avec le

rasoir; eh bien, B... ne choisit pas un moment où l'enfant serait

absent, et la présence de cet enfant ne l'arrête pas. Le meurtre

accompli, il recouvre le corps de sa femme avec le drap, et il

reste paisiblement à côté du lit; le matin, il emmène l'enfant

faire une promenade, après lui avoir dit que sa mère dormait; il

rentre avec l'enfant, puis il l'envoie déjeuner au dehors, et lui,

reste là, dans la chambre, et le soir, quand les voisins arrivent

avec le commissaire de police, il ne paraît pas ému, il montre où

est sa femme, et il se laisse emmener, sans avoir pendant toute la

journée fait aucune tentative pour se soustraire aux conséquences

de son action.

Ce n'est certes pas ainsi que se conduisent les criminels, et la

manière d'être de B... dans la matinée et dans la journée du 5

septembre est certainement celle d'un homme qui n'a pas conscience

de ses actes. De tout ce qui précède, nous concluons que:

1° B... (Jean) est atteint d'aliénation mentale, et le début de sa

maladie remonte probablement à une époque déjà assez éloignée;

2° Au moment où il a commis le meurtre dont il est inculpé, B...

était dominé par des conceptions délirantes et des hallucinations

qui lui ôtaient la conscience de ses actes;

3° B... ne saurait être déclaré responsable du meurtre qui lui est

imputé;

4° B... (Jean) est un aliéné des plus dangereux, et il y a

nécessité de le séquestrer dans un asile spécial, où il devra être

entouré de la surveillance la plus rigoureuse.

À Paris, le 18 octobre 1869.

Signé: G. BERGERON, É. BLANCHE.

J'ai reproduit entièrement ce rapport, parce que le cas de B... me

paraît offrir plusieurs points intéressants. Les renseignements sur les

antécédents héréditaires manquent, mais B... a une malformation

congénitale de la tête. B... n'a pas d'habitudes d'ivrognerie; il est

habituellement d'une très-bonne santé, sauf qu'il est sujet à des

érysipèles de la face et du cuir chevelu. La crise d'agitation maniaque

aiguë qui a nécessité son placement dans un asile est survenu vers la

fin d'un érysipèle. Cette crise n'a été que de courte durée, et B... est

redevenu promptement calme, d'un caractère concentré, taciturne, ne

communiquant pas ses pensées, régulier dans sa tenue, bref, mais correct

dans ses réponses, il a pu dissimuler le véritable état de son esprit,

et sur les instances de sa femme, il a été remis en liberté.

À peine rentré chez lui, B... est retombé sous l'empire de conceptions

délirantes et d'hallucinations qui ne lui ont presque plus laissé de

répit; il a lutté pendant quelques semaines contre les suggestions de

son délire; puis, une nouvelle crise de surexcitation cérébrale s'est

produite, et B... a tué sa femme; le meurtre accompli, il est demeuré

absolument tranquille, et s'est laissé arrêter sans résistance.

Ainsi qu'on l'observe ordinairement, B... a éprouvé comme un soulagement

après avoir commis l'acte qu'il considérait comme le châtiment mérité de

ses justes griefs; mais le délire a persisté, et dans la prison, il y a

eu un nouvel accès de surexcitation maniaque.

B..., déclaré irresponsable, a été placé de nouveau dans un asile; j'ai

eu occasion de l'y voir plusieurs fois, et à une de mes visites je l'ai

trouvé très-excité et très-irrité, et on a dû prendre à son égard des

mesures exceptionnelles de surveillance; il était certainement sollicité

par une nouvelle impulsion à des actes de violence.

DÉBILITÉ INTELLECTUELLE CONGÉNITALE.--DÉLIRE DE PERSÉCUTION.--ILLUSIONS

DES SENS.--IDÉES DE SUICIDE.--ACCÈS

D'EMPORTEMENT.--MEURTRE.--IRRESPONSABILITÉ.

Nous, soussignés, É. Blanche et A. Motet, docteurs en médecine de

la Faculté de Paris, commis le 20 novembre 1871, par ordonnance de

M. Perrot de Chezelles, juge d'instruction près le tribunal de

première instance du département de la Seine, à l'effet de

constater l'état mental du nommé L... Antoine, âgé de 53 ans,

inculpé d'assassinat commis le 7 octobre sur la personne du sieur

M...; après avoir prêté serment, pris connaissance du dossier,

visité le prévenu, et recueilli tous les renseignements de nature à

nous éclairer, avons consigné dans le présent rapport les résultats

de notre examen:

L... est un homme de 53 ans, bien constitué, qui n'a jamais

présenté d'autres troubles dans sa santé que des accidents fébriles

à forme intermittente, sans caractère pernicieux d'ailleurs. Son

existence a été assez aventureuse. Jeune, il est allé en Californie

avec M..., alors son ami, plus tard son associé; il ne fit pas aux

placers une brillante fortune, mais il en revint avec une vingtaine

de mille francs. Après avoir passé quelque temps dans sa famille,

il se maria, revint à Paris, et s'associa avec M... pour

l'exploitation d'une maison de commerce: les affaires furent assez

prospères pour qu'à la fin de son contrat, L... put aller vivre à

E... de ses revenus, laissant M... continuer la gestion de la

maison de commerce.

Nous insistons sur ces détails; ils ont une importance sérieuse

pour nous; les mobiles du crime dont L... est inculpé, doivent être

recherchés jusque dans les relations qui existaient à cette époque

et qui se sont maintenues depuis entre les deux associés.

Tant qu'ils vécurent l'un près de l'autre, L... et M... n'eurent

pas de difficultés. La maison marchait bien, et les discussions qui

pouvaient naître au sujet des affaires, étaient vite apaisées.

Cependant, dès cette époque, on reconnaissait à L... un caractère

méfiant, soupçonneux; comme il n'avait pas de sujet sérieux de

plaintes, qu'il pouvait facilement contrôler lui-même la gestion de

la maison, la tenue des livres, comme d'un autre côté il trouvait

dans ses occupations au dehors une diversion assez puissante, il

n'y eut jamais de scènes de violences, ni même de récriminations

très-vives. Il n'en fut plus ainsi quand L... quitta la maison de

commerce, laissant M... seul à la tête des affaires. Sa situation

avait été nettement établie, la liquidation s'était faite

régulièrement; les termes de paiement des sommes et des intérêts

dus à L... avaient été convenus, rien, en un mot, n'avait été

négligé, et il eût dû trouver dans l'exactitude avec laquelle ces

conventions furent exécutées en 1800 et 1870 une sécurité entière.

Il n'en fut rien.

Il se produisit chez lui ce qui se voit trop fréquemment chez les

hommes qui passent tout à coup d'une vie laborieuse et active à une

vie oisive. Il prit ombrage de tout. Il se figura que son associé

ne lui rendait pas de comptes fidèles, il vécut avec cette idée,

sans cesse présente à son esprit, assez inquiet pour en parler

souvent à sa femme, assez maître encore de lui, dans les premiers

temps, pour ne pas venir lui-même à Paris, pour y envoyer sa femme

à l'époque des échéances. Peu à peu les préoccupations, de vagues

qu'elles étaient, prennent une forme plus précise: «Il a entendu

dire que son associé M... prétendait que lui, L..., était mort dans

une maison de fous.»

Par qui a-t-il entendu tenir ce propos? «C'est un homme âgé qu'il

ne connaît pas, qui doit demeurer dans un village voisin, qui est

venu pour l'avertir; il a d'autres indices: M... lui a écrit une

lettre à laquelle il ne comprend rien, on lui a dit d'apporter du

papier timbré, qu'est-ce que cela veut dire? Ce sont des énigmes

pour lui.» Jusque-là encore L... reste dans cet état d'indécision,

d'incertitude, qui appartient aux périodes initiales des délires;

mais il y apporte un caractère particulier qui nous semble

important à signaler. Il oublie pendant de longs mois ses

inquiétudes; il vit, calme en apparence, partage entre des

occupations d'une extrême simplicité, il va à la pêche tous les

jours, rentre paisiblement chez lui, n'a pas d'habitudes

alcooliques, est, en un mot, pour tout le monde, un de ces hommes

inoffensifs qui ne donnent aucun prétexte à la malignité publique

de s'occuper d'eux. Et cependant, en y regardant d'un peu plus

près, on trouve dans le dossier même des renseignements curieux: le

brigadier du gendarmerie, le maire de la commune déclarent que L...

est très faible d'esprit, que ses idées sont souvent décousues,

qu'il n'a pas toujours la tête à lui, que du reste, il n'a jamais

donné lieu à des plaintes, que, s'il a parfois le caractère

emporté, il ne s'est livré sur personne à des violences. Le rapport

ajoute qu'il parlait volontiers de ses affaires et de

l'irrégularité avec laquelle M... tenait ses engagements vis-à-vis

de lui.

Son départ pour Paris dans les premiers jours d'octobre ne fut pas

annoncé. Sa femme était venue comme d'habitude, quelques jours

auparavant, elle n'avait pas terminé le règlement des comptes.

L..., mécontent, résolut de faire lui-même le voyage, et sans

laisser soupçonner qu'il eût de mauvais desseins, il s'exprima,

cependant, dès ce moment, sur le compte de M... avec une vive

animosité.

Arrivé à Paris, il visite quelques personnes; partout il se montre

excité contre M..., on prévoit une discussion, on ne prévoyait pas

cependant qu'un meurtre en serait la conséquence dernière. Le

troisième jour de son arrivée, L... se présente le matin chez son

associé; ne le trouvant pas, il va déjeuner; ce déjeuner n'est pour

lui l'occasion d'aucun excès, et vers deux heures de l'après-midi,

il se présente de nouveau chez M..., qui l'attendait. Là, sans

discussion, sans provocation d'aucune sorte, comme l'affirment les

témoins. L... frappe M... d'un coup de couteau dans le ventre, en

présence du caissier, de deux jeunes gens, employés de la maison,

qui se trouvaient à quelques pas de lui dans le magasin.

Tel est l'acte sur le caractère duquel nous avons à nous prononcer.

A-t-il été commis avec conscience, avec une entière liberté morale?

Est-ce au contraire un acte qui ne saurait être considéré comme

entraînant la responsabilité du prévenu?

C'est dans l'examen attentif de L..., dans l'observation prolongée

à laquelle nous l'avons soumis, dans les réponses qu'il a faites à

nos questions, dans les pièces même du dossier, que nous trouvons

les éléments d'une conviction absolue, et les conclusions qui nous

sont demandées. L... est détenu depuis le 7 octobre; nous le

trouvons à la prison de Mazas, et dès notre première visite, nous

pouvons constater combien son intelligence est peu active, combien

sa mémoire est affaiblie. Il a peine à se souvenir du nombre de

jours écoulés depuis son arrivée à la prison, et nos tentatives

pour l'amener à faire un calcul d'une extrême simplicité

n'aboutissent qu'à cette réponse: «Voyez-vous, messieurs, les

chiffres, ce n'est pas mon fort.» Nous l'avons visité un grand

nombre de fois, et voici le résumé de nos longues entrevues avec

lui. Il nous est impossible de laisser aux discours de L... leur

physionomie réelle; avec quelque soin que nous ayons cherché à les

reproduire, ils sont tellement diffus, incohérents même, que rien

n'est plus difficile que de les fixer, et, involontairement nous

leur donnons une suite qu'ils n'ont pas, et qui ne peut manquer de

les faire considérer comme moins déraisonnables qu'ils ne le sont

en réalité.

Cependant, il y a, dans le courant de ces récits, qui nous

transportent tout à coup de Paris jusqu'en Californie, des

expressions caractéristiques, des phrases qui traduisent un état

mental tout spécial, et qui ont été pour nous une nouvelle source

de convictions.

Des homicides commis par les aliénés · 第 25 / 42 题