THÉATRE D’AMATEURS

En ce temps-là, j’entrais dans ma dix-huitième année et je commençais

mon cours de philosophie; mais j’étais, je l’avoue, plus féru de théâtre

que de psychologie et de logique; je lisais les drames de Victor Hugo

plus amoureusement que le _Discours sur la méthode_. Je n’étais jamais

sorti de ma petite ville et n’avais jamais assisté qu’aux

représentations données par une troupe de quatrième ordre dans une salle

étroite et enfumée; n’importe, mon imagination suppléait à l’indigence

des décors et à l’insuffisance des acteurs, et quand j’avais vu

représenter la _Ciguë_, ou _Claudie_, la prose de George Sand ou les

vers d’Augier bourdonnaient dans mon cerveau nuit et jour. Je finis par

communiquer un peu de mon feu sacré à mes camarades de classe et je les

décidai à jouer la comédie. Un de nos condisciples, dont le père était

fabricant de toiles de coton, nous offrit le vaste grenier de sa famille

comme salle de spectacle, et chacun se cotisa pour y édifier un théâtre.

L’installation était fort primitive et rudimentaire. Cela ne ressemblait

en rien à ces coquettes scènes illuminées et fleuries qu’on retrouve en

hiver dans chaque salon parisien, depuis que les représentations

théâtrales sont devenues une sorte de sport à la mode. Pourtant, chaque

fois que j’assiste à l’une de ces représentations mondaines, je resonge

avec une joie mélancolique à notre théâtricule; je revois, comme si j’y

étais encore, notre salle de spectacle installée sous les toits.

* * * * *

Le grenier avait été coupé en deux dans sa largeur par une cloison de

toile. D’un côté était le «foyer des acteurs»; de l’autre s’étendait, au

fond, la scène, et, en avant, la place réservée aux spectateurs. La

scène était de plain-pied et manquait de dégagements, mais nous avions

deux décors: un salon et une chaumière, et notre rideau tombait avec une

lenteur presque aussi majestueuse qu’au Théâtre-Français. Au-dessus de

la salle sombre et nue, les solives du toit enchevêtraient leur

charpente touffue, et, dans les encoignures, les araignées grises, au

bruit de nos coups de marteau, interrompaient, effarées, l’ourdissage de

leur toile. Quand nous eûmes achevé de construire le théâtre à la sueur

de nos fronts, nous discutâmes longuement le choix des pièces. Nous nous

heurtions dès le début à une grosse pierre d’achoppement: l’absence de

femmes dans notre troupe. Bien que presque tous complètement imberbes,

nous manquions absolument de la grâce, de la souplesse et du charme

nécessaires pour jouer des rôles de jeunes femmes ou de jeunes filles.

Or, comme il n’y a guère de pièces sans amour, et d’amour sans

amoureuses, nous nous trouvions fort empêchés.--Après de tumultueux

débats, je proposai _Passé minuit_ où deux hommes seulement sont en

scène, et le quatrième acte de _Ruy-Blas_, où il n’existe qu’un rôle de

femme, la _duègne_,

affreuse compagnonne

Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne.

Or ce rôle-là devait être admirablement tenu par un de nos camarades,

dont la barbe naissante et la bourgeonnante figure feraient une duègne

accomplie.--Ce programme une fois arrêté, les répétitions commencèrent.

* * * * *

Oh! ces répétitions de l’après-midi, dans la pénombre de l’obscur

grenier où les senteurs des bois de teinture entassés dans les caisses

se mêlaient à l’odeur âcre des toiles de coton fraîchement tissées, je

m’en souviens avec délices! J’avais grand’peine à faire comprendre à mes

prosaïques compagnons les vers lyriques d’Hugo, mais moi, je m’incarnais

dans mon rôle de _don César_, et je m’y délectais. Le grenier aux murs

humides, aux poutres drapées de toile d’aragne, disparaissait. Je me

croyais à Madrid, au fond de la petite chambre «somptueuse et sombre» de

la maison de Ruy Blas, et je me sentais pris d’une vague et béate

mélancolie en débitant ces vers:

Buvons! Tous tes doublons

Ne valent pas le chant d’un ivrogne qui passe!...

D’ailleurs, un attrait fort vif était venu s’ajouter au plaisir des

répétitions. Notre hôte, le fils du fabricant, avait une sœur de

dix-neuf ans, fort jolie, et cette jeune personne, après avoir

énergiquement refusé d’être actrice, avait néanmoins offert ses services

comme _souffleuse_. Mlle Delphine, c’était son prénom, venait à chaque

répétition s’asseoir dans la coulisse, avec la brochure sur ses genoux,

et son aimable profil s’enlevait en silhouette sur le jour froid des

fenêtres du fond. Elle était déjà très formée, svelte avec de belles

épaules; sa coiffure à la Sévigné encadrait d’abondantes boucles blondes

une figure rose un peu moutonnière, où luisaient deux grands yeux bleus

étonnés et où s’entr’ouvrait une bouche toujours souriante. Nous ne nous

lassions pas de la regarder,--plus attentifs à ses œillades qu’aux

répliques qu’elle nous soufflait.--Elle s’apercevait bien de

l’impression que sa jeune beauté de dix-neuf ans produisait sur la

troupe, et je crois qu’elle n’en était pas fâchée, ayant un bon fonds de

coquetterie.--Hélas! comme dit un vieux proverbe latin: _Ubi Helena, ibi

Troja_; là où il y a une Hélène, naît une guerre de Troie. Les deux

acteurs les plus âgés, celui qui jouait _don Guritan_ et celui qui

faisait la _duègne_, se disputaient surtout ses bonnes grâces, et comme

la coquette fille les leur distribuait à doses égales, la rivalité de

ces deux jeunes coqs menaçait à chaque instant de troubler le bon ordre

des répétitions. Il ne fallait rien moins que la crainte d’un éclat pour

les empêcher de se prendre aux cheveux.

* * * * *

Cependant les rôles étaient sus, la pièce se trouvait au point et on

résolut de procéder à une répétition générale en costumes, à laquelle on

convia les parents et les amis.--On avait frappé les trois coups, le

rideau s’était levé solennellement en présence d’une trentaine de

spectateurs. Ruy Blas était en scène et débitait son monologue; moi, je

m’étais blotti au fond, derrière la cheminée d’où je devais dégringoler,

quand, au moment où Ruy Blas disait d’une voix creuse:

Le sort trouble nos têtes

Dans la rapidité des choses sitôt faites!

Un tumulte s’éleva dans la coulisse, suivi d’un échange de gros mots et

du claquement d’un soufflet vigoureusement appliqué. C’était _don

Guritan_ qui avait surpris la _duègne_ en train de baiser la main de la

_souffleuse_, et qui giflait violemment son rival. En un clin d’œil,

tous les parents et amis avaient envahi la scène:--scandale, cris de

réprobation, expulsion de don Guritan et de la duègne en costume,

évanouissement de la jolie Delphine, tout cela fut l’affaire d’une

minute et la représentation s’en alla à vau-l’eau.--Le pis fut que le

lendemain notre professeur de philosophie, instruit de l’esclandre, en

profita pour refaire le discours de J.-J. Rousseau sur le _Danger des

spectacles_: après quoi, il consigna tous les acteurs.

Et ainsi s’effondra piteusement notre théâtre d’amateurs.

Contes tendres · 第 20 / 36 题