UN FILS DE VEUVE

La maison occupée par la veuve Jacobé formait le coin de deux rues

débouchant à angle droit sur le rond-point de la station du chemin de

fer. C’était une étroite bâtisse neuve, dressant seule encore, entre des

jardins maraîchers, ses quatre murs de pierre de taille et son toit

recouvert de tuiles rouges. La veuve Jacobé n’était venue y loger qu’en

juillet 1870, lors de la déclaration de guerre, et après que son fils

cadet, Aristide Jacobé, était parti pour Verdun avec les mobiles de la

Meuse. Elle avait choisi ce logement parce qu’il offrait l’avantage

d’être tout près du chemin de fer. Il semblait à la bonne dame que de

cette façon, elle serait plus rapprochée de son garçon et que, lorsqu’il

reviendrait, il n’aurait que deux pas à faire pour tomber dans ses bras.

Aristide était son préféré; son autre fils, l’aîné, habitait Paris, où

il s’était marié contre le gré de sa mère. Depuis ce temps-là on s’était

battu froid et la veuve avait reporté toutes ses affections sur le

cadet. Aussi, quel crève-cœur quand le Benjamin était parti, le visage

humide de baisers, le sac bourré de provisions, pour aller rejoindre son

bataillon! La pauvre dame avait eu d’abord, pour se consoler, des

lettres se succédant à des intervalles réguliers. Puis, le département

ayant été envahi par l’armée allemande, et la ville occupée par deux

régiments bavarois, les communications avaient été coupées et les

lettres étaient devenues très rares, apportées de loin en loin par

quelques commissionnaires qui les transportaient en fraude. La dernière

reçue était du 30 août et avait été écrite dans un village proche de

Sedan. Puis, plus rien; un absolu silence. Aristide avait-il été tué ou

emmené prisonnier à la suite de la capitulation de Sedan? Mme Jacobé

n’avait pu recueillir aucune information précise. La seule chose

certaine, c’était l’absence de nouvelles depuis le 30 août; mais aucun

acte de décès n’avait été envoyé, et la veuve ne pouvait ni ne voulait

croire qu’Aristide fût mort. Elle se disait qu’il était sans doute

enfermé en Allemagne, dans quelque forteresse d’où il lui était

impossible d’écrire, mais qu’il reviendrait lorsque cette horrible

guerre serait finie,--et elle l’attendait toujours.

* * * * *

Après les transes des longs mois d’hiver, on apprit enfin la

capitulation de Paris, la signature des préliminaires de paix, et le

cœur de la veuve se remit à battre, agité par une sourde et vivace

espérance.--Les prisonniers allaient être rendus. Ils étaient en

route.--Quelques-uns des enfants du pays étaient déjà revenus. On les

voyait débarquer à la gare, hâves, souffreteux, les vêtements en loques,

mais ayant dans leurs yeux creux une lueur joyeuse à la vue du vignoble

natal. Mme Jacobé ne manquait pas une seule arrivée des trains

d’Allemagne, dévisageant les nouveaux débarqués, interrogeant avidement

ceux qui étaient de la ville. Mais personne ne pouvait lui donner de

nouvelles d’Aristide. On ne l’avait plus revu depuis le jour de la

capitulation de Sedan.--Néanmoins, ajoutaient quelques jeunes soldats,

tout n’était pas perdu: Aristide était peut-être resté là-bas, au fond

d’une casemate prussienne, expiant quelque incartade commise en pays

ennemi.--Et Mme Jacobé écrivait de nouveau à l’autorité allemande,

s’accrochant anxieusement chaque jour à un nouvel espoir. Tous les

soirs, dans la petite salle à manger de la maison neuve, elle préparait

un souper froid, dressait la nappe, y installait un couvert et une

bouteille de vin vieux; puis elle attendait, tressaillant aux

sifflements aigus des locomotives, écoutant avec un douloureux serrement

de cœur les giboulées de mars tinter aux vitres...

* * * * *

Un soir, par une nuit pluvieuse et très obscure, le dernier train venant

de Strasbourg entra en gare. Il n’allait pas plus loin ce jour-là et

débarqua tout son contingent de voyageurs sur la plate-forme. Du dernier

compartiment des troisièmes descendit péniblement un jeune soldat

portant l’uniforme des mobiles. Il traînait la jambe, paraissait vanné

de fatigue et, à la lueur vacillante des becs de gaz de la gare, on

distinguait sa pâle figure tirée, sa barbe longue et ses épaules

voûtées. Comme il ne pouvait continuer sa route que le lendemain, il

s’enquit d’une auberge, et on lui en indiqua une non loin du rond-point

de la station. Il sortit le dernier. Déjà les voyageurs qui se rendaient

en ville s’étaient dispersés dans l’obscurité et il errait dans les

ténèbres en quête de l’auberge. Ses pieds endoloris pataugeaient dans

les flaques boueuses, se heurtaient à des obstacles inaperçus, et à

chaque soubresaut on entendait son _quart_ de fer-blanc tinter contre le

bidon vide pendu à son sac. A la fin, il distingua dans la nuit une

blafarde maison isolée, à la fenêtre de laquelle une lampe brillait

encore; pensant que c’était là le gîte dont on lui avait parlé, il

s’approcha du seuil, tâtonna dans l’ombre, trouva un cordon de sonnette

et le tira brusquement.

Brusquement aussi, la fenêtre éclairée s’ouvrit, une tête de femme se

pencha au dehors et une voix étranglée par l’émotion s’écria:

--O cher enfant, c’est donc toi enfin!

Puis des pas hâtifs retentirent dans le vestibule, des verrous furent

tirés, et le mobile ébaubi se trouva en présence d’une vieille dame à

cheveux gris qui, soulevant la lampe, le regarda avec stupeur et murmura

sourdement:

--Mon Dieu! Seigneur, ce n’est pas lui...

* * * * *

--Excusez-moi, madame, répondit le mobile qui comprit la méprise et en

fut tout remué, je vois que j’ai fait erreur... On m’avait parlé d’une

auberge qui était proche, et je me suis trompé de porte... J’aurais dû

voir tout de suite que votre maison n’était pas celle que je cherchais,

mais je suis si fatigué que j’en ai comme la berlue.

Mme Jacobé était restée paralysée par le contre-coup de sa déception.

Pourtant, à l’aspect de ce jeune soldat éreinté, qui avait le même âge

qu’Aristide, elle se sentit touchée de pitié et des larmes roulèrent

dans ses yeux.

--Entrez tout de même! reprit-elle enfin; il ne sera pas dit que j’aurai

laissé dehors un chrétien par un temps pareil... Qui sait si mon pauvre

enfant, à cette heure, ne vague pas aussi à la recherche d’un gîte, dans

quelque ville inconnue?...

Elle le fit entrer, lui enleva son sac, lui servit en pleurant le souper

froid constamment préparé pour Aristide, et, tout en le servant, elle

lui parlait de son fils disparu. Quand il eut fini de manger, elle vit

qu’il tombait de sommeil et elle le conduisit dans la propre chambre de

son garçon. Puis, le lendemain matin, lorsque le mobile se fut habillé

et se prépara à partir, elle lui servit encore un copieux déjeuner et

recommença à lui conter l’histoire d’Aristide.

--Le malheureux enfant! soupirait-elle, comme il doit souffrir là-bas, à

l’étranger!... D’après ce que vous me dites, c’est une vie de privations

continuelles, et lui qui était si gâté et choyé à la maison!... Quand il

est parti, je lui avais tricoté de mes mains un passe-montagne de laine

bleue, afin que sa nuque et ses oreilles fussent garanties du froid, car

il souffre cruellement de névralgies... Pourvu qu’il ait songé à le

mettre pendant ces rudes nuits d’hiver!...

Le soldat ne mangeait plus; les morceaux s’arrêtaient dans son gosier.

Il se souvenait tout à coup que, lorsqu’il était parqué avec les

camarades dans la prairie de Sedan, où les sentinelles allemandes les

gardaient comme un troupeau, il avait à côté de lui un jeune mobile

répondant au signalement d’Aristide et coiffé justement d’un

passe-montagne de laine bleue. Au milieu de leur détresse, les troupiers

riaient fort de cet accoutrement et avaient baptisé le mobile: «le petit

bleu». Un soir «le petit bleu» avait tenté de s’évader. Il était à peine

à vingt pas de l’enceinte qu’une sentinelle tirait dessus et le couchait

raide dans la prairie... Le képi avait roulé à terre et on voyait la

tête pâle du mobile mort, dans l’encadrement du passe-montagne de laine

bleue.

Le soldat se leva, remercia la veuve, l’embrassa en lui disant qu’il

fallait espérer et qu’il restait encore plus d’un Français dans les

forteresses allemandes... Pour sûr, Aristide reviendrait!...

Puis il reprit son sac et s’éloigna. Quand il fut dehors, il se moucha

brusquement et frotta ses yeux humides... Il savait bien que «le petit

bleu» ne reviendrait plus.

Contes tendres · 第 12 / 36 题