Le grand œuvre.
Une heure plus tard, vêtu d’une laine sans tache et la mitre magique au
front, ayant à ma ceinture la serpe, la baguette et l’épée,--car la
serpe coupe les mauvaises Pensées, la baguette évoque les bons Esprits,
et l’épée écarte les Terreurs,--je me tenais debout, au centre d’un
inextricable fouillis de fourneaux, de cornues, de serpentins, de vases
et de fioles de toute sorte, sous de hautes poutres d’où pendaient des
animaux étranges, vaguement agités. J’étais dans le laboratoire que le
grand-duc de Courlande avait fait disposer selon mes indications, dans
sa propre résidence. Le soleil, qui s’inclinait vers l’horizon, entrait
magnifiquement par une large fenêtre, allumait les yeux d’émail des
bêtes mortes, faisait étinceler la verrerie des ustensiles hermétiques,
et me baignait moi-même d’une splendeur sacrée.
On frappa à la porte. Sans faire un mouvement, je dis:
--Qui que tu sois, entre.
Le grand-duc se présenta, vêtu selon les rites, d’une longue robe sans
ceinture; il avait la tête découverte et les pieds nus.
--Qui es-tu, toi qui es entré? m’écriai-je.
Il répondit:
--Je suis un des princes de la terre où nous sommes.
--Tu n’es pas même un des vers de la terre où nous dormirons!
répliquai-je. Malheur à qui s’enorgueillit de son rang ou de sa
naissance, dans l’asile de la science et de la vérité! Malheur à qui se
nomme prince ou roi, en présence de celui en qui revivent les mages
illustres de jadis: Osiris, qui fut Dieu; Orphée, qui fut prophète;
Apollonius de Thyane, qui disait de Jésus: «Mon frère»; Raymond Lulle,
qui fut le bûcheron de l’arbre du bien et du mal; Nicolas Flamel, qui
mourut pauvre au milieu de la pluie d’or qu’il répandait sur le monde;
Jérôme Cardan, le pur ascète, dont l’esprit s’était affranchi des
apparences terrestres; Cornélius Agrippa, à qui les empereurs et les
papes envoyaient des ambassades; Guillaume Postel, qui conquit la
doctrine absolue; et le plus grand de tous, Philippe-Théophraste
Bombaste, appelé Auréole Paracelse, l’irréprochable ivrogne qui vécut
dans une frénésie divine et lucide, et qui guérissait à distance par
l’effluve de son regard!
Sous ces reproches, le prince de Courlande baissa la tête.
--Dis que tu es un homme, cela suffit, repris-je, et tâche d’en être un.
Que demandes-tu?
--Je suis un humble profane, dévoré du désir d’être initié.
--Tu demandes beaucoup, répondis-je; l’initié,--ainsi que le prouvera un
sage qui naîtra dans vingt-trois ans, six mois et douze jours,--est
celui qui possède la lampe du Trismégiste, le manteau d’Apollonius et le
bâton des Patriarches.
--Je me contenterai d’être adepte.
--Tu demandes plus encore. L’adepte est celui qui, par la pensée et par
l’œuvre, s’exalte jusqu’à la divinité! As-tu renoncé aux préjugés, aux
passions? Es-tu certain de tenir à la raison, à la vérité, à la justice,
plus qu’à toute autre chose humaine? Te sens-tu capable d’obéir aux
quatre verbes du mage: SAVOIR, OSER, VOULOIR, SE TAIRE? Si tu peux à ces
questions répondre «oui» avec franchise, je te conduirai dans le
_Sanctum Regnum_, qui est le royaume de la Magie.
--Je ne l’entends pas ainsi, fit le prince. Je voudrais avoir la Pierre
philosophale, qui transforme en or tous les métaux, préserve de toutes
les maladies, assure la jeunesse, la santé, la beauté et la vie
immortelle.
--Tu demandes peu, répondis-je avec un ton de dédain. Écoute cette
parabole: Une fois, Jésus voyageait de compagnie avec Judas Iscariote et
Simon Baryona. Ils arrivèrent dans une hôtellerie, et comme ils avaient
grand’faim, ils furent attristés de n’y trouver qu’une oie très petite
et très maigre. Le régal était chétif pour des voyageurs affamés; la
troisième partie de la bête n’eût fait qu’aiguillonner l’appétit de
chacun. Jésus dit: «Nous avons sommeil; allons dormir. Au réveil, nous
nous raconterons nos rêves, et celui qui aura fait le plus beau songe
mangera tout seul la petite oie.» Ils firent comme Jésus avait dit. En
se réveillant: «Moi, dit saint Pierre, j’ai rêvé que j’étais le vicaire
de Dieu»; Jésus dit: «Moi, j’ai rêvé que j’étais Dieu même»; Judas
Iscariote, à son tour, dit d’un ton hypocrite: «Moi, j’ai rêvé qu’étant
somnambule je me relevais, descendais doucement à la cuisine, prenais
l’oie et la mangeais.» Là-dessus, on descendit; l’oie avait disparu;
Judas, au lieu de rêver, l’avait mangée.--Profane qui m’écoutes, est-ce
Judas que tu veux imiter? Préfères-tu la réalité vile aux sublimes
vérités des idées?
--Les beaux rêves sont une belle chose, dit le duc, mais Judas a mangé
l’oie.
--Reçois donc la moins bonne part, répliquai-je, tu auras la Pierre!
--Quoi! vraiment, je l’obtiendrai?
--Par moi, tu l’obtiendras. C’est un jeu pour le Mage de matérialiser le
principe de vie, de le résumer, de le condenser dans la pierre
philosophale, appelée aussi Or Vierge, et qui, broyée, donne la poudre
rouge, dont la sensibilité est telle qu’elle se dissout lentement sous
le regard.
Il me baisa les mains. Je repris:
--Les procédés par lesquels on obtient la pierre divine sont clairement
révélés en quelques préceptes que le grand Hermès grava sur la Table
d’Émeraude.
--Clairement?
--Clairement. Hermès dit:
«Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l’épais, doucement, avec
grande industrie.
«Il monte, et derechef il descend en terre, et reçoit la force des
choses supérieures et inférieures.
«Tu auras par ce moyen la gloire du monde universel, et pour cela toute
obscurité s’enfuira de toi.
«C’est la force forte de toute force, car elle vaincra toute chose
subtile et pénétrera toute chose solide.
«Ainsi le Monde a été créé.»
Le grand-duc m’écoutait avec une sorte d’épouvante.
--Hélas! j’entends des sons, dit-il, mais je ne perçois pas le sens.
--Je te parlerai donc comme on parlerait à un enfant, répondis-je en le
regardant avec un air de hautaine pitié. L’élément premier, c’est l’or
terrestre!
--J’entends cela. Il faut de l’or pour composer la Pierre Divine.
--Oui.
--Beaucoup?
--Beaucoup.
--N’importe, les coffres de l’État ne sont pas vides; d’ailleurs, on
peut établir des impôts. Continuez, maître.
--L’élément premier est soumis à l’action du grand et unique Athanor.
--Athanor?
--Tu as bien entendu.
--Qu’est-ce? Est-ce que je le possède?
--Tout le monde le possède. Il est sous la main de tout le monde.
J’imiterai la pudeur des vrais adeptes, en ne lui donnant pas son nom
vulgaire; tu devinerais facilement ce que c’est, quand je t’aurai dit
qu’on le désigne sous l’emblème de l’étoile à cinq pointes ou du
pentagramme lui-même.
--Hélas! soupira le prince.
--Je poursuis. L’élément premier, soumis à l’action du grande et unique
Athanor, s’épure spirituellement, et devient l’Or Philosophique--ou Or
pâle,--lequel, affiné par le soufre, le mercure et le sel, emprunte une
âme au germe universel. Après l’avoir réduit en limaille,--sous la
clarté des rayons lunaires,--il importe de le plonger dans l’eau-forte,
où il se dissout lentement; puis on place le mélange sur un feu gouverné
de façon à produire une évaporation lente et continue. Dégagée de
l’humidité, la masse restante est traitée une seconde fois par le
soufre, le mercure et le sel, et l’on obtient l’Or Noir. Celui-ci,
malléable à la main, répand des exhalaisons mortelles, et l’adepte doit
se hâter de poursuivre son travail, qui fait apparaître successivement
l’Or sombre ou Or Violet,--il faut éviter de le toucher, car il est
caustique,--l’Or Céleste ou Or Bleu, l’Or Mâle ou Or Jaune, l’Or Femelle
ou Or Rouge, dont la couleur devient plus vive quand on l’expose aux
rayons du soleil, et enfin l’Or Vierge ou Or Blanc, qui est vivant dans
la main et qui bat comme un cœur! Jusqu’à l’instant où il se livre, les
dangers de l’opération sont redoutables. Une négligence, une faute, un
ralentissement dans l’ardeur du feu, peuvent produire l’explosion du
laboratoire et la mort de l’adepte. Mais, au moment du succès, pendant
la dernière transformation, qui est sans danger matériel, alors, les
angoisses sont indicibles. Nicolas Flamel pleura en sentant l’Or Vierge
se tordre dans sa main, et Raymond Lulle, saisi d’une immense pitié,
livra aux flammes la matière animée qui se débattait sous ses doigts!
--L’Or Vierge! cria le duc frémissant d’espérance, la Pierre Divine! Eh
bien, qu’importent les angoisses! mon cœur est fort. Tentons sur l’heure
l’opération terrible...
--Pas encore, répondis-je. Nombre de soins préparatoires sont
indispensables. Il nous faut des vêtements de laine filée par une
vierge; il faut que le sceau de Salomon soit gravé sur le seuil de la
porte et sur les marches de l’escalier, et que le pentagramme, en qui se
résument toutes les figures cabalistiques, consacre les appareils dont
nous devons nous servir. Le sceau de Salomon, ou macrocosme, protège
celui qui s’occupe de l’œuvre; le pentagramme repousse les influences
funestes; le premier est une armure; le second est un bouclier. Et puis,
nous n’avons pas l’élément premier, qui doit être en quantité
suffisante...
--L’or?
--L’or.
--Combien en faut-il?
--Pour une expérience décisive?
--Oui.
--Mille marcs environ.
--Si vous les aviez, pourriez-vous tenter l’œuvre dès aujourd’hui?
--Peut-être.
Dès que j’eus prononcé ce peut-être, le grand-duc se dirigea vers la
porte. Je lui demandai où il allait; il ne répondit rien, sinon qu’il me
priait de l’attendre; il sortit en toute hâte.
Il me parut évident que mon disciple ne tarderait pas à revenir, chargé
de richesses. Tout autre alchimiste, à ma place, se fut réjoui. Je me
sentis plein d’ennui et d’hésitation.
En face de moi, le soleil se couchait dans un immense lit d’or, comme si
l’horizon eût été touché par la Pierre Divine. Très haut, bien au-dessus
d’une bande d’azur orangé, brillait une pure étoile d’argent; c’était
Hesperus qui surgissait; on aurait dit une blanche étincelle au front
d’un génie invisible. Puis le couchant empourpré s’obscurcit lentement;
il me sembla que mon esprit aussi devenait sombre. J’entendis des pas
sur le chemin, devant le château; je me penchai je vis un homme très
vieux qui geignait, l’échine courbée sous un fagot de branches mortes;
en passant, il montra le poing à la résidence princière. Aussitôt, je
jetai loin de moi la serpe, la baguette et l’épée, et, considérant ce
vieillard, j’avais comme une envie de descendre sur la route pour
l’aider à porter sa charge de bois.
Un lourd bruit d’or me rappela de ces rêveries. Le grand-duc était
revenu; quatre laquais déposaient des sacs sur une table voisine. Je me
levai, frémissant, et les serviteurs étaient à peine sortis que je
m’écriai d’une voix formidable:
--Prends cet or, tout cet or à poignées, Altesse, et jette-le par les
croisées du château!
--Hein? dit le grand-duc.
--M’as-tu entendu?
--Considérez, mon maître...
--Ton maître? Obéis donc!
Je n’oublierai jamais la mine singulière que fit en ce moment le prince
de Courlande. Sa perplexité était visible; si d’une part il était porté
à se soumettre par la crainte de me donner du ressentiment, et aussi par
l’idée que cette dispersion de métal était peut-être un commencement
d’opération magique, il lui paraissait fort dur, d’autre part, d’être le
Jupiter de cette pluie d’or, sans la compensation d’aucune Danaé.
--Eh bien? repris-je avec hauteur.
Il baissa la tête, prit trois sacs sur la table, et s’avança vers la
fenêtre. Mais, à peine eut-il mis le nez dehors, qu’il recula vivement.
Il m’annonça d’un air fort effrayé qu’il passait d’aventure sur le
chemin une bande de Tziganes, noirs, farouches, suivis de leurs femmes
et de chariots pleins d’enfants, d’où pendaient des loques rouges; les
marcs seraient absorbés par cette foule mendiante, comme une averse par
une terre sèche, et l’on ne pourrait pas en retrouver un seul.
--Jette! répétai-je.
En même temps, je saisis plusieurs sacs et lui donnai l’exemple.
Le grand-duc m’imita avec une condescendance dont je ne pus m’empêcher
de lui savoir gré.
Vous devinez l’effet produit par cette précieuse grêle! D’abord, les
bohémiens demeurèrent comme stupides d’étonnement; quand ils eurent
compris, à mes signes, qu’il leur était permis de ramasser la manne
grand-ducale, ce furent des bonds extravagants, des cris de joie, cent
gestes fous; toute la bande, et les enfants dégringolés des chariots, se
jetèrent sur les monnaies qui ne cessaient de pleuvoir. Bientôt, tous
nos sacs furent vides et toutes leurs poches furent pleines. Je leur
criai: «Dieu vous garde! retirez-vous!» et, après avoir fermé la
fenêtre, je me tournai vers le prince aussi stupéfait que les Tziganes,
mais par une raison justement contraire.
--Grand-duc ou roi, altesse ou majesté! lui dis-je, l’agent universel,
le principe suprême, ce n’est pas l’Athanor, c’est la justice qui, sous
sa forme la plus aimable, a pour nom Charité! Que vouliez-vous faire de
cet or? De l’or, n’est-ce pas? J’en ai fait des heureux.
Réjouissez-vous, il n’est pas de plus grand œuvre.
Il bégaya:
--Comte! comte! que dites-vous là?
--Je dis que je ne suis pas venu vers vous pour brûler du charbon, pour
faire chauffer des creusets, ni pour accroître vos revenus, mais pour
vous annoncer que l’heure est proche où l’humanité se rénovera, pour
vous jeter, vous et votre peuple, dans la fermentation universelle!
Êtes-vous donc si renfermé dans votre étroite puissance que vous ne
sachiez pas ce qui se passe au dehors? Je suis envoyé pour vous
l’apprendre; vous honoriez l’Alchimiste, saluez le Maçon!
--Le Maçon! répéta le grand-duc interdit.
--Oui, celui qui bâtit et qui cimente, celui qui, sur les ruines de la
société à demi écroulée, élève un jeune et vigoureux édifice. As-tu lu,
prince allemand, les philosophes de France? Sais-tu qu’il s’ouvre, dans
toutes les nations, des Loges où les Bourbons eux-mêmes viennent
réclamer leur part d’égalité, et que l’Illuminisme est comme un grand
bûcher glorieux, où des milliers de justiciers augustes, aux visages
masqués, jettent incessamment les préjugés, les esclavages, les fraudes,
le vain droit des rois, et les conquêtes sanglantes!
--Chimères! dit le prince, chez qui la stupéfaction commençait à faire
place au courroux.
--Oui, chimères, les choses du passé! chimères aussi, les sciences
mystérieuses dont nous balbutions à peine le premier mot! Je n’en parle
plus, je n’en veux rien savoir, je ne m’en suis servi que pour me
rapprocher de toi. Mais vérité, l’avenir! vérités, la loi nouvelle
d’équité et d’amour, l’émancipation de l’homme! Et voilà la Pierre
Divine que nous chercherons ensemble, si tu le veux, mon royal disciple!
J’ai toujours eu une assez grande facilité d’élocution, et comme le
sujet n’était pas sans prêter à des développements, je pense que je ne
me serais pas interrompu avant une bonne heure au moins, si le grand-duc
ne s’était écrié:
--Ainsi, tu n’es pas un alchimiste?
--Je suis un novateur.
--Tu es un charlatan et un larron! répondit-il.
Après ces mots, qui me blessèrent d’autant plus que ce jour-là
précisément je m’exprimais et me conduisais avec une honnêteté parfaite,
le prince de Courlande, tout rouge de colère,--car il avait un
tempérament qui le prédisposait à l’apoplexie,--se mit à pousser de
grands cris pour appeler ses gens. Je compris qu’il ne faisait pas bon
pour moi dans le laboratoire. Ma foi, puisque le révolutionnaire avait
compromis le mage, il était juste que le mage tirât le révolutionnaire
du péril. Rapidement, je me tournai vers un fourneau où il y avait de
grands bocaux pleins d’alcool et d’autres drogues inflammables; je les
renversai sur les braises, et, avant l’arrivée des valets, je disparus
par une petite porte, derrière un rempart effroyable de feu qui ne fut
pas, je pense, sans roussir quelque peu les cheveux et la barbe du
souverain courlandais.
Quand je me trouvai hors de la résidence,--grâce à un étroit passage
dont le secret m’était connu,--je ne perdis pas mon temps à pester
contre ce stupide grand-duc, qui avait fait mille caresses à un prétendu
sorcier, et qui n’eût pas hésité à fouailler un véritable philosophe;
éternelle injustice humaine! Je résolus de tirer une éclatante vengeance
de l’injure qu’on me faisait. Rien ne devait m’être plus facile. Mme de
Recke ne m’avait-elle pas offert la dignité grand’ducale? Maintenant,
j’étais décidé à l’accepter,--ce qui serait fort du goût de ma chère
Lorenza,--et je me dirigeai en toute hâte du côté de ma demeure. Mon
intention était de revêtir des habits convenables, et de me présenter
sans retard chez la grande dame. Mais le destin disposa de moi d’une
autre façon.
Il y avait devant ma porte une chaise de voyage prête à partir, et je
reconnus mes coffres sur la voiture.
Comme je m’approchais, passablement surpris, la tête de ma femme parut à
la portière.
--Monte vite, dit Lorenza.
Je savais qu’elle était, sous ses airs frivoles, une personne prudente
et de bon conseil; je montai donc auprès d’elle; j’étais à peine assis
que les chevaux partirent au galop.
Alors ma femme me raconta ce qui était arrivé. Pendant mon absence,
«quelqu’un» était venu de la part de «quelqu’un». Ce que cela
signifiait, je le compris tout de suite! et, malgré moi, j’eus le
frisson. Celui qui était venu avait dit: «C’est l’heure», et il avait
laissé pour moi une lettre cachetée et une petite cassette que Lorenza
me fit voir. La cassette, en chêne, à coins dorés, était d’une pesanteur
étrange; sur le dos de la lettre, au-dessous d’un signe que je reconnus,
ces mots étaient écrits: «Le comte de Cagliostro se trouvera, le douze
juillet, à la nuit tombante, dans la ville de Merspurg, près du lac de
Constance, à l’hôtellerie de la Poste. Le comte de Cagliostro ouvrira
cette lettre le douze juillet, après que l’horloge de la cathédrale aura
sonné _dix heures du soir_; il saura alors ce qu’on attend de lui.» A
cet ordre, toute considération personnelle devait céder; je louai
Lorenza d’avoir tout préparé pour notre départ,--car j’avais à peine le
temps d’arriver à Merspurg au jour marqué;--je plaçai la cassette, qui
rendit un son clair, presque lumineux, pour ainsi dire, sous la
banquette de la chaise, la lettre dans la poche de ma robe magique, et
pendant que les chevaux nous emportaient, je me mis à rêver, non sans
inquiétude, à la nouvelle aventure où j’étais destiné à jouer un rôle.
Je sais bien ce qu’on a raconté à propos de ce brusque départ; on a dit
que j’avais dû quitter Mittau à la suite d’un vol de mille marcs d’or
commis au préjudice du grand-duc. J’ai raconté l’histoire de ces marcs,
et je pense qu’elle est de nature à me faire honneur. Ce qui donna lieu
sans doute à une aussi invraisemblable calomnie, c’est que, peu après
avoir passé les portes de la ville, je fis la rencontre des bohémiens
envers lesquels j’avais usé de tant de générosité. Comme je les
considérais, ils me reconnurent, et ces braves gens,--avec une
délicatesse peu commune chez ceux de leur nation,--me prièrent
d’accepter la moitié des sommes qu’on leur avait jetées. Je voulus
refuser, mais voyant à leur air que mon refus les désobligeait, je n’y
persistai pas, par un sentiment qu’apprécieront toutes les âmes un peu
bien situées. Mes ennemis se sont autorisés de cela pour ajouter que
c’était moi qui avais donné l’ordre aux Tziganes de passer sous la
fenêtre du laboratoire. On conviendra que c’est là une imagination bien
fantasque. Au total, ils me remirent cinq cents marcs d’or que
j’employai, par la suite, à fonder un hôpital dans la ville de
Strasbourg et à acheter des rubis balais à ma Lorenza bien-aimée.