J’explique comment Jupiter a pu prendre la place d’Amphytrion, et je
rencontre Alcmène en domino rose.
Un paradis où les anges seraient vêtus en Isabelles et en Colombines,
tel est le Corso de Naples pendant le carnaval. Jeune comme j’étais et
bien fait de ma personne, on imagine aisément que je tentai plus d’une
belle folie amoureuse; j’en menai trois ou quatre à bonne fin. Je ne
manquais pas d’assurance, à cause de l’argent que j’avais, et surtout à
cause du nom que je commençai dès lors à porter. Le comte de Cagliostro!
cela sonnait bien. Remarquez que j’avais parfaitement le droit de me
faire appeler de la sorte, en souvenir de l’un de mes oncles, et parce
que je m’étais fabriqué des titres de noblesse tout à fait authentiques.
Quant aux façons de gentilhomme, nécessaires pour se pousser auprès des
dames, je n’étais pas maladroit à me les assimiler. Il faut même que
j’insiste, en passant, sur la faculté d’imitation qui m’a toujours
distingué; elle donnera la clef de quelques-unes de mes aventures qui,
sans cela, paraîtraient peu compréhensibles. Avec un peu d’étude et une
certaine contention d’esprit, je parvenais, non pas à modifier mes
traits eux-mêmes jusqu’à les faire ressembler parfaitement à ceux de
quelque autre personne, mais à copier ses allures, son regard, son
sourire, tout l’air de son visage. Pour y réussir, je tâchais d’avoir
une connaissance intime du caractère de mon modèle; je m’efforçais de
penser ses pensées, de m’identifier moralement à sa nature; et pourvu
qu’il ne fût pas dans des conditions physiques trop éloignées des
miennes, j’obtenais d’extraordinaires effets de ressemblance, basés
quelquefois sur d’imperceptibles manies, sur des nuances, sur des riens,
sur ces échappées involontaires qu’on pourrait appeler l’extériorité de
l’âme. Peut-être ai-je abusé quelquefois, dans des rendez-vous
crépusculaires, de ce don précieux. Mais il n’y avait pas grand mal, et
ce sont de menues peccadilles. L’important était de ne pas tromper sur
la qualité.
C’est précisément sur ce point que je faillis être dupé pendant le
carnaval de Naples. Je faisais «Corso», par une belle après-midi, me
laissant heurter et fouler par le peuple, lorgnant les dames aux
balcons, adressant des galanteries ou des quolibets aux carossées de
masques, quand je vis arriver une calèche où se trouvaient deux
personnes: un jeune homme à l’air grave et une dame fort parée, qui me
parut d’une beauté rare et d’une coquetterie non moins singulière. Elle
distribuait à droite et à gauche des sourires, et même des baisers, d’un
peu loin il est vrai. Enveloppée d’un domino de soie rose qui laissait
voir un cou d’une blancheur éblouissante, elle agitait avec une aimable
afféterie une petite tête la plus adorable du monde, et son masque de
velours, large de deux doigts, ne servait qu’à mettre en lumière, dans
un cadre sombre, deux yeux incomparables qui me troublèrent jusqu’à
l’âme. Un minois frais et riant, une petite bouche qui était un écrin de
perles, de beaux cheveux noirs, courts et bouclés, donnaient à cette
charmante fille un air délicieux d’adolescence à peine mûre. La mignonne
s’amusait de tout son cœur, renvoyant aux passants les dragées et les
bouquets qui pleuvaient sur elle. J’en reçus un par le nez, lancé
peut-être à dessein, car j’étais planté devant elle et ne cachais pas
mon admiration. J’attrapai les fleurs à la volée, et, après y avoir mis
un baiser, je les jetai sur ses genoux.
Dieu du ciel! que vis-je alors? Cet ange me tira la langue.
Mes illusions défaillirent. Quoi! avais-je admiré quelque banale et
impudente créature? Non, non, non! ces yeux, cette gaieté, cette candeur
visibles ne pouvaient me tromper; l’inconnue n’était point une
courtisane. Une pensionnaire plutôt! la malice dont j’avais été victime
n’était qu’une extravagance de fillette.
Devant ma surprise, elle éclata de rire, en me désignant à son
compagnon, grosse figure sournoise, qui me regarda d’un air de
commisération. Cela me piqua; je suivis leur calèche pendant les allées
et venues qu’elle fit sur le cours; je ne manquai pas d’échanger mainte
œillade avec la jeune femme qui semblait se plaire à ce manège. Un
moment vint où, feignant d’être blessée par son masque et sous ombre de
l’arranger, elle se découvrit le visage avec un sourire qui m’était
certainement adressé. Elle était parfaitement belle, j’en devins
parfaitement amoureux.
Comme je ne pouvais me méprendre sur ses bonnes dispositions, je
continuai de suivre la voiture avec une persistance qui fut récompensée.
Nous arrivâmes à l’hôtel d’Angleterre, où le couple descendit. Il était
évident que j’avais affaire à des étrangers, ou à des Italiens de petite
ville, venus à Naples pour y passer les meilleurs jours du carnaval. De
nouveaux épousés peut-être, faisant leur voyage de noces? L’indifférence
avec laquelle ils se traitaient ne s’opposait pas à cette hypothèse. Le
mariage a ses mystères.
L’hôtelier consentit à me montrer son livre de police. Les deux
voyageurs étaient inscrits sous ces noms: «Roméo Staffi, Lorenza
Feliciani.» C’était de Rome qu’ils venaient. Par une servante, que je
payai bien, j’appris en outre que le signor et la signora avaient une
chambre à deux alcôves et ne dormaient pas sous le même ciel de lit. Ce
Roméo Staffi était un imbécile.
Je réfléchissais à ces choses, quand le signor entra dans la salle
commune, suivi de la signora Lorenza qui se mit à rire en m’apercevant.
Elle était démasquée; je n’avais jamais vu d’aussi belle personne!
Sa gaieté ne laissait pas que de me confusionner un peu; le cavalier,
clignant de l’œil d’un air narquois, me dit à brûle-pourpoint:
--Avouez que vous mourez d’envie de faire notre connaissance?
Je l’avouai franchement, m’excusant sur la liberté du carnaval, et sur
une égratignure que m’avait faite un bouquet de roses et dont je voulais
demander raison à «madame».
--Dites «mademoiselle», répondit Roméo.
--Pourquoi donc? fit Lorenza.
Et nous voilà tous trois à nous regarder.
La jeune femme parlait avec une voix vibrante et sonore, une adorable
voix de contralto. Elle reprit sans nul embarras et en riant de plus
belle:
--Il est certain que s’il suffit de ne pas être mariée pour être
demoiselle, je suis une demoiselle véritable; mais s’il suffit de ne pas
être demoiselle pour être mariée, je suis mariée aussi.
Je ne compris pas un mot à ce discours plaisant; par bonheur, le
seigneur Roméo voulut bien me tirer de gêne.
--La vérité, monsieur, c’est que nous sommes fiancés malgré la volonté
de nos parents, et que nous courons le monde dans l’espoir de les
décider à nous unir. Mais notre vie, en dépit des apparences, est
parfaitement irréprochable...
Irréprochable! triple sot! Pourtant cette stupidité n’était pas pour me
déplaire, et, touché de leur confiance, je me mis à la disposition des
deux amants. Je leur offris mes conseils, ma bourse, mon épée,--et un
dîner qu’ils acceptèrent sans façon.
Vraiment, le repas fut très intéressant, d’autant que les petits
souliers de Lorenza, sous la table, ne semblaient pas avoir pour les
miens une antipathie insurmontable, et aussi parce que mes nouveaux amis
complétèrent leurs confidences.
La belle Lorenza était la fille d’un passementier de Rome. Touchante
conformité! mon père avait été passementier à Palerme! mais je me
gardai d’en souffler mot, pour ne pas contredire mes nobles
parchemins.--C’était à l’église de la Trinité des Pèlerins, où elle
était fort assidue, que Lorenza avait fait la connaissance de Roméo. De
quelle façon? En se confessant à lui. Roméo était prêtre en effet, ce
qui m’expliqua l’air un peu taciturne empreint sur les traits de ce
bizarre amoureux. Mais il espérait quitter les ordres pour se marier; il
était en instance à ce sujet auprès du saint-père. Ces «désordinations»
ne sont pas impossibles, et, appuyé par de hautes protections, Roméo
comptait réussir. Le fâcheux, c’était que les parents de Lorenza, loin
de se prêter au mariage secret que Roméo avait voulu contracter, en
attendant l’issue de son instance, avaient fait enfermer leur fille au
couvent de l’Annonciade et défendu leur porte au jeune prêtre. Roméo,
pour leur forcer la main, avait enlevé la belle Romaine, et il la
promenait à Naples dans l’honnête dessein de la compromettre
outrageusement.
L’affaire me parut grave. Le Saint-Office pouvait s’en mêler. Il est
malséant que les prêtres enlèvent les filles, même dans l’expectative
d’un mariage douteux.
Je développai ce raisonnement aux jeunes gens qui m’écoutèrent avec
attention. Je leur parlai des suites probables de leur escapade. Je ne
pouvais supporter l’idée que Lorenza pût être mise en prison, et je lui
fis à ce sujet les remontrances les plus vives, emporté par un intérêt
que je ne pouvais dissimuler.
--Ohimé! s’écria Roméo en riant, je crois que vous êtes amoureux de ma
fiancée?
--C’est vrai, répondis-je, et je vous l’enlèverais de grand cœur, si
elle m’aimait. Mais je suis prêt à me dévouer à vous deux, puisqu’elle
vous aime. Qu’avez-vous à répondre à cela?
--Rien, dit-il, sinon que je vous suis fort obligé; et puisque Lorenza
vous paraît jolie, je vous autorise à l’embrasser.
Per Baccho! je pris la balle au bond et m’avançai vers Lorenza que je
saisis entre mes bras, malgré sa résistance assez robuste. Roméo riait à
se tordre. Il me parut d’une pâte à faire un excellent mari. Cependant
la signora me repoussait sérieusement, mais en riant elle-même, ce qui
la rendait maladroite à se défendre. Elle esquiva mon premier baiser,
reçut le second, et répondit au troisième par un soufflet.
--N’allons pas plus loin, dit Roméo en s’interposant. J’ai promis à
Lorenza de la conduire au spectacle. Aurons-nous l’honneur de votre
compagnie?
--A une condition, dis-je, c’est que la signora m’accordera la
permission de baiser la main qui m’a si rudement frappé.
--Oh! point du tout, dit-elle.
--En ce cas, répondis-je, je n’irai point avec vous.
--C’est comme il vous plaira, seigneur comte.
Les amoureux partirent. Je m’étais dépité mal à propos et, par un
caprice, perdais l’occasion de passer une bonne soirée. Un baiser sur la
main, eh! je lui en aurais donné bien d’autres! Les façons d’agir de son
amant me permettaient à cet égard des espérances. J’aurais dû rentrer
chez moi; avec la lâcheté naturelle à l’amour, je demeurai à l’hôtel
sous de vagues prétextes. J’avais besoin de revoir Lorenza avant de
m’endormir, et parfois je me demandais si ces bizarres fiancés ne me
permettraient pas de dresser un troisième lit dans leur chambre.
Pendant que je me livrais à ces imaginations galantes, voilà un grand
bruit devant la porte de l’hôtel, une foule rassemblée, puis des
soldats, des exempts et un officier de justice qui entrent avec fracas.
L’hôte salue jusqu’à terre et roule son tablier entre ses doigts. On
apporte le registre de l’hôtel, l’officier déclare qu’il met en état
d’arrestation Roméo Staffi et Lorenza Feliciani pour divers crimes à
connaître par le tribunal de la Sainte Inquisition romaine. On monte
chez les jeunes gens, on ne les trouve pas. Seul, je savais qu’ils
étaient à San-Carlo. Je m’esquive à la faveur du tumulte; je loue une
chaise de poste et de bons chevaux; je passe à mon logement où je prends
de l’argent et un porte-manteau bien garni; puis j’envoie ma voiture
stationner dans une ruelle voisine du théâtre. A San-Carlo, je ne
cherchai pas longtemps mes étourdis. Ils étaient au premier rang d’une
loge, bien en vue, et marquaient la mesure en dodelinant de la tête.
Toutefois, au premier signe que je leur fis, ils se levèrent pour me
rejoindre; j’avais sans doute la figure bouleversée.
--Pas un mot, pas un geste! Nous causerons sur la grand’route. On est
venu pour vous arrêter; il faut fuir sans perdre un instant.
Nous arrivons dans la petite rue où la chaise nous attendait; mais, au
moment où nous en approchons, la portière s’ouvre, et j’en vois sortir
un homme avec une grande épée, qui me salue poliment.
C’était l’officier de police.
--Seigneur comte, dit-il, vous vous êtes donné beaucoup de peine pour
trouver un carrosse que je vous aurais offert moi-même. Puisque vous
avez loué celui-ci, nous en profiterons. Vous commettiez d’ailleurs une
grave imprudence; les routes ne sont pas sûres; voyager de nuit, sans
escorte, est une chose hardie. Nous ne souffrirons pas qu’il vous arrive
malheur. J’ai amené avec moi quelques braves gens qui se tiendront
devant et derrière votre voiture ou galoperont aux portières.
Voulez-vous passer, belle inamorata? ajouta l’affreux railleur en
offrant la main à Lorenza. A vous, monsieur l’abbé! A vous, monsieur le
comte!
Je réfléchis que je pourrais servir ces jeunes gens plus utilement, si
je ne me laissais pas envelopper dans leur désastre, et je reculai d’un
pas en m’excusant sur des affaires que je voulais terminer à Naples.
--Eh quoi dit le coquin qui se moquait de nous, vous abandonneriez une
aussi belle dame dans son malheur? Je ne veux pas le croire pour votre
honneur. Montez, je vous prie.
--Avez-vous un mandat contre moi?
--Contre vous, seigneur? Oh! vous êtes trop sage; mais vous serez fort
utile à la justice pour l’éclairer. Montez de bonne grâce. J’aurais tous
les regrets du monde de vous faire donner dans le dos des coups de
crosse de mousquet.
Il fallut obéir. Je me plaçai sur le devant de la voiture, en face de
Lorenza, qui dut forcément croiser ses genoux avec mes jambes. Cela me
fut une sorte de consolation. L’exempt entra quatrième, ferma la
portière, et nous voilà partis pour Rome.
Je passai la nuit aussi chastement que le permirent les cahots de la
chaise, bercé de rêves doux et lointains, regardant fuir la campagne
sous un beau clair de lune.
La nuit s’écoula, puis la matinée. Vers la fin de l’après-midi, nous
aperçûmes à l’horizon le dôme de Saint-Ange, et nous nous arrêtâmes à
Pizzo pour relayer une dernière fois. Je fis servir une collation, avec
l’autorisation de l’officier qui s’était fort humanisé avec nous.
Nous étions encore à table lorsque entra dans l’hôtellerie un grand
homme sec, habillé de noir, porteur d’une longue baguette, et dont le
nez ressemblait à celui d’un oiseau de proie. J’appris bientôt que
c’était le barigel du Saint-Office. L’Inquisition venait au-devant de
nous; c’était un grand honneur qu’elle nous faisait.
--Monsieur l’officier, dit brutalement le barigel, j’ai reçu votre
message, et je vous annonce que vous êtes un sot. Quels sont les gens
que vous m’amenez?
--Per Baccho! dit l’officier, ce sont les gens que vous m’avez chargé
d’arrêter, Roméo Staffi et Lorenza Feliciani.
--Le ciel vous confonde! J’arrive du couvent de l’Annonciade où j’ai vu
la signora Lorenza elle-même. A la vérité, elle ressemble quelque peu à
madame, mais on n’est pas agent de police pour se laisser prendre aux
apparences. Quelles preuves avez-vous de l’identité de vos prisonniers?
--Excellence, leurs noms écrits par eux-mêmes sur le registre de l’hôtel
où ils étaient descendus: Roméo Staffi et Lorenza Feliciani.
--Pardon, interrompit notre belle compagne, il n’y avait pas Lorenza,
mais Lorenzo.
--Lorenza, Madame.
--Lorenzo, Monsieur.
--J’ai vu l’_a_.
--Et moi j’ai écrit l’_o_,--peut-être avec un paraphe; mais ce sont
ornements d’écriture qui n’ont rien de criminel.
--Vous osez soutenir, cria l’officier, que vous êtes un homme?
--Qu’on me donne une épée, et je le prouve! répondit effrontément ma
passion.
--Eh bien! dit le barigel à l’officier, êtes-vous un sot, oui ou non?
Roméo prit la parole:
--Bien des gens s’y sont trompés, Excellence, mais puisque mon innocence
est reconnue, nous ferez-vous la grâce de manger un melon en notre
compagnie?
Dieu juste! j’étouffais. Avoir été dupé, joué, bafoué à ce point! Et
pourtant, je demeurais, malgré l’évidence, dans une confusion d’esprit
singulière; je regardais cet adolescent qui jouait si bien les filles,
et ne pouvais me persuader encore que je me fusse trompé.
Enfin je dis au jeune masque, avec une émotion où perçait une sourde
colère:
--Ainsi, vous vous êtes moqué de moi?
--Bah! en carnaval! répartit le jeune drôle.
--Vous souvenez-vous au moins du soufflet que vous m’avez donné?
--Allez-vous me chercher querelle?
--Certes! criai-je.
--Eh bien, sortons, dit-il.
Dès que nous fûmes sur la route, je repris:
--Où trouverons-nous des armes?
Il éclata de rire.
--Oh! le méchant caractère! Suis-je donc coupable parce que j’ai
dix-sept ans et que je suis beau? Quand vous m’aurez vu casser quelques
pots et pousser quelques filles, vous ne vous y tromperez plus. Un
soufflet, la belle affaire! Vous me le rendrez à notre première dispute.
Nous trouer la peau pour un pareil sujet, ce serait absurde, seigneur
comte! Attendez que je vous aie emprunté votre maîtresse. Allons, riez
de l’aventure, c’est le meilleur parti, et pour faire ma paix avec vous,
je vous promets un baiser de ma sœur.
--Vous avez une sœur? dis-je.
Et j’eus grand’peine à ne pas ajouter: «aussi belle que vous».
--Eh oui, j’ai ma sœur Lorenza, qui me ressemble en mieux, comme une
étoile ressemble à une chandelle. L’histoire que nous vous avons
racontée, Roméo et moi, est vraie de point en point, et c’est pour
distraire ce pauvre abbé, qui est fort à plaindre depuis que l’on a mis
Lorenza au couvent, que j’ai consenti à jouer le rôle de ma sœur pendant
quelques jours de carnaval.
--Vous me présenterez à la signorina Lorenza?
--Sans doute.
--Quand cela?
--Demain, dès que vous le voudrez. L’Annonciade n’a pas la clôture
sévère. On y loge les filles désobéissantes, lorsqu’elles ne sont plus
d’âge à recevoir le fouet.
Qu’eût fait tout autre à ma place? Je me composai le meilleur visage que
je pus, pour ne pas avoir l’air trop ridicule, et je tendis la main à
mon nouvel ami.
Deux heures après, il y avait quatre hommes parfaitement ivres dans
l’hôtellerie de Pizzo.
L’abbé buvait comme un barigel, et le barigel comme un abbé; Lorenzo
leur tenait tête vaillamment; quant à moi, j’avais vidé tant de gobelets
à la santé de ma future conquête, que, si je n’avais pas été le comte de
Cagliostro, j’aurais été gris comme un bourgeois. Quand je vis que nous
étions sur le point de nous laisser glisser de nos chaises, je priai
Lorenzo d’emprunter des habits de son sexe à un garçon de l’auberge, de
peur de quelque méprise.