L’ADOLESCENCE D’UN IMMORTEL

I

Où sont relatées les raisons qui me décident à écrire mes mémoires.

Que vient de m’apprendre Fra Pancrazio, mon geôlier et ami? La

Révolution française se fâche, et le roi Louis a été décapite au moyen

d’une machine appelée «guillotine», qu’un médecin français s’imagine

avoir inventée, bien qu’elle ait été employée, il y a fort longtemps

déjà, à Rome particulièrement, car on lit dans la relation du supplice

des Cenci: «Quand la signora Lucrezia se fut étendue sur la planche, le

bourreau lâcha le ressort, et le couperet tomba.»

Un peuple libre, un roi tué, que d’histoire en peu de jours! Et moi, que

fais-je ici? Dans quel sépulcre m’a-t-on plongé? Au moment où une

volonté suprême bouleverse l’Europe et la jette dans les aventures, je

pourris entre quatre murs. Pourtant, n’est-ce pas par moi et les miens

que cette révolution a été préparée? Ne l’ai-je pas annoncée dans mes

prophéties? N’est-ce pas moi qui ai prédit trois ans d’avance la chute

de la Bastille?

Ah! la France était encore le meilleur pays! J’avais bien besoin, moi,

le divin Cagliostro, de venir à Rome, comme un imbécile, me mettre sous

la griffe de l’Inquisition! M’ont-ils assez torturé, assez humilié, ces

moines m’ont-ils fait assez plat, assez lâche, dans leurs monstrueux

interrogatoires!

Cependant, que faire?

Attendre. Je me sens plus fort, plus ardent que jamais. Ai-je cinquante

ans? A peine. Et puis, quelle imagination est-ce là? ne suis-je pas

immortel?

Pour se résigner, pour se réserver avec fruit, il faut être sans colère,

sans emportement, et quand on ne peut oublier, il faut se souvenir. Cela

use le temps.--Si je racontais à Fra Pancrazio cette étrange histoire

que je traîne après moi, inconnue, prodigieuse, obscure et éblouissante

à la fois? Oui, je l’écrirai et la lui lirai; cela nous amusera tous les

deux. Pancrazio m’est fidèle. Cet espion qu’on a placé près de moi pour

me vendre, est devenu mon ami. Il m’appartient, car je l’ai fait

Rose-Croix et l’ai converti à la Lumière.

D’ailleurs, s’il m’arrivait quelque chose,--on ne sait jamais à quoi

s’en tenir avec la sainte Église romaine,--ces papiers seraient un adieu

pour ma femme, pour cette pauvre Lorenza, qui doit bien s’ennuyer au

couvent de Sainte-Apolline. Que diantre peut-elle y faire, elle qui, de

sa vie, n’a récité un _Ave_? Je sais bien qu’elle cause et badine avec

son confesseur et qu’elle voit de loin, le matin, le prêtre qui dit la

messe. C’est quelque chose, cela. Un couvent vaut mieux qu’une prison. O

mon Dieu! je l’atteste et vous prie d’y réfléchir, je n’ai vu depuis

quatre ans que la jupe de la Madone! Le temps n’est plus où je donnais

le Baiser de Paix à tant de belles Initiées! Chassons ces chimères

aimables et commençons d’écrire la Divine Aventure du comte de

Cagliostro.

Véritables mémoires de Cagliostro · 第 5 / 34 题