Et la parole leur manque... O Sapho! ô Raucourt! éprouvâtes-vous

des transports aussi vifs? Les sentiments de mère et de

fille semblaient ajouter au délire de leurs sens que la plus

abondante effusion du nectar du plaisir ne pouvait calmer.

L'évêque, qui était monté sur la pointe du pied avec

Valbouillant et moi, après avoir joui de leur ivresse en

silence, le rompit en chantant ce fragment de _Lucile_:

Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?

-- Eh bien! dit la mère sans se déconcerter, vous voyez,

mortels présomptueux, qu'on peut se passer de vous, et que ma

Laure et moi savons nous suffire à nous-mêmes. -- D'accord,

belle dame, lui dis-je, mais puisque la source du vrai bonheur

est en vous, convenez que vous seriez barbares, si vous nous

refusiez de nous y désaltérer. -- Nous ne refusons rien, dit

Laure, pourvu que vous ne nous forciez pas à nous désunir.

Alors elles se serrèrent de nouveau, couchées de côté sur le

lit; l'évêque et Valbouillant, lestes comme des lévriers,

s'élancent sur la couche et, à l'instar de ces animaux, se

mettent à fêter nos belles. Je fus un instant spectateur; mais

bientôt, lassé de ce rôle, je pris mon évêque à revers, ses

mouvements m'apprirent qu'il m'excusait de le prendre en

traître, et bientôt les soupirs entrecoupés, les doux

gémissements prolongés de la mère et de la fille, et de

légères convulsions nous annoncèrent qu'elles continuaient de

répandre des larmes de volupté. Nous redoublâmes d'ardeur et

les retînmes dans leur ivresse jusqu'à ce que nous eussions

nous-mêmes consommé le sacrifice.

Mme Valbouillant et Babet, qui étaient survenues pendant le

combat, pour ne pas rester oisives, s'étaient armées des

suppléments, dont elles s'obligeaient réciproquement, en se

réglant sur les mouvements du groupe principal.

Le sacrifice terminé, on se relève, on se félicite, et l'on

redescend dans la salle à manger; de bons consommés,

d'excellentes truffes à l'huile vierge, et des canapés

d'anchois rétablirent les forces de nos belles et aimables

athlètes; les vins les plus doux et les plus fins y furent

joints; quelques chansons folles égayèrent le déjeuner; et

l'évêque proposa d'aller folâtrer dans quelques bosquets de

l'Averne, son jardin délicieux: tout le monde applaudit, et

tous, d'un pied léger et d'un front riant, suivirent le saint

prélat et sa superbe soeur.

Rien n'égale le goût et la variété de ces jardins enchanteurs;

l'acacia rose, le mélèze fleuri unissent leurs rameaux au

cèdre du Liban; plus loin le catalpa, le platane dépouillé de

son écorce, ombragent de leur cime élevée le limpide ruisseau

qui serpente à travers le gazon fleuri, tandis que le saule

pleureur courbe vers l'onde fugitive ses rameaux minces et

pendants; la violette, la rose, l'oeillet, le thym, l'iris

émaillant la prairie, fournissent un riche butin à l'abeille

laborieuse qui vient cueillir le baume vivifiant dont elle

compose son miel; les arbustes odorants, le jasmin parfumé, le

rampant chèvrefeuille, s'élevant le long de la tige du

citronnier, et se liant aux branches de l'oranger, charment la

vue par leurs guirlandes naturelles et l'odorat par leur douce

saveur. Un sentier serpentant à travers un fort de noisetiers

et de mûriers sauvages, conduit à la plus charmante des

grottes; les rocailles les plus artistement posées, les

coraux, les madrépores, l'éclatant burgau, la nacre brillante

en tapissent les parois; l'onde fraîche et limpide, filtrant à

travers le rocher, se rassemble dans des conques superbes,

d'où elle tombe par cascades dans des bassins de granit, qu'on

croirait creusés par les mains de la nature; l'art partout est

caché, et n'en a que plus de succès; sur l'entrée on lit: ICI

L'ON S'EGARE. Au fond de la grotte, éclairée par une ouverture

pratiquée pittoresquement dans la voûte, une mousse épaisse et

fleurie offre des lits commodes au promeneur fatigué; au-dessus

on lit: ICI L'ON SE RETROUVE.

La signora Magdalani s'y couchant, dit en souriant: -- Qui veut

se retrouver avec moi? Je me présentai le premier. -- J'admire

son zèle pour la famille, il vient de rendre service à mon

frère, il veut m'obliger et je parie qu'avant de rentrer au

château il voudra se rendre utile à ma fille: le charmant

enfant! Mais je ne veux pas qu'il s'épuise; jouons avec la

volupté, mais rendons-nous-en maîtres, et sachons reculer

l'instant de la conclusion. Mme Valbouillant et Babet n'ont

point goûté de plaisirs solides aujourd'hui, que mon frère et

Valbouillant les occupent; ma fille et moi, nous nous

contenterons de Hic et Hec; il a de l'esprit jusqu'au bout des

doigts, j'en veux faire plus d'usage que de la trompe de son

éléphant. Viens, ma Laure, mets-toi à mes côtés, ouvre ton

peignoir comme j'ai fait du mien; que ses mains caressent nos

deux portiques, que sa bouche se colle alternativement sur les

nôtres, se promène sur ton sein et sur le mien, et soyons

économes du baume précieux qu'il voudrait nous prodiguer.

Je consentis au joujou qu'elle proposait, et quand la volupté

se faisait sentir trop vivement, elle me faisait suspendre,

pour reprendre, après une courte trêve. Laure fit une si jolie

mine, en arrivant au but désiré, que je ne pus résister au

désir de porter la bouche sur la fontaine dont mon doigt

venait de faire jaillir les eaux enflammées; le mouvement que

je fis ayant découvert la trompe dans l'état le plus brillant,

la signora la saisit entre ses lèvres ardentes, et par la

succion la plus voluptueuse, me fit faire une libation plus

abondante que celle que je recevais de sa fille, et ma main

gauche, qui n'avait pas quitté son poste, reçut des preuves

liquides de l'attendrissement de la mère.

Cependant Mme Valbouillant et Babet s'étant adossées l'une à

l'autre recevaient debout l'évêque, et Valbouillant, dont les

coups repoussés par l'athlète opposé, causait une réaction

vive et singulière. L'acte fini, après quelques moments de

repos et quelques verres de punch, on demanda quelque anecdote

à Valbouillant. -- Je n'en sais point, dit-il, si ce n'est le

désespoir de la vieille Sara. -- Je ne la connais point, dit

l'évêque. -- Oh! que si, Monseigneur, elle a la pratique de

presque tout votre chapitre, c'est la grosse marchande de

plaisir! -- Elle vend du croquet? -- Non, mais c'est la plus

adroite pourvoyeuse du Comtat; peu de femmes ont une famille

aussi étendue, elle a toujours deux ou trois nièces qui

l'accompagnent aux promenades, au spectacle, et quand elles

sont un peu trop connues, elles se retirent vers Orange ou

Carpentras, où elles portent l'instruction qu'elles ont reçue

chez Sara, qui les remplace par de nouvelles parentes, qui lui

viennent des villages d'alentour, et qu'elle forme avec le

même soin. -- Oh! oui, je me rappelle, dit l'évêque, elle est

grosse, courte, elle a le front étroit, l'oeil en dessous, le

crin roux et le nez un peu bourgeonné. -- Précisément, et

sûrement vous avez été plus d'une fois son neveu. -- Je n'en

disconviens pas; que lui est-il donc arrivé? -- Hier, se

promenant sur le rempart avec Justine, la nièce du moment, un

négociant de Bâle est venu l'accoster: on a lié conversation,

elle a d'abord été galante, puis elle s'est animée et le bon

Bâlois a proposé de lui donner à souper. Sara, toujours prête

quand il s'agit d'un repas, s'accorde à tout, et l'on convient

que le négociant partagerait ensuite le lit de Justine en

déposant dix louis sur la table de nuit, dont il aurait droit

d'en reprendre un à chaque politesse qu'il ferait à la

gentille nièce. Sara, qui n'avait guère vécu qu'avec

d'élégants Français ou de bons citadins, croyait que les

Suisses ne pouvaient l'emporter en civilité sur ses

compatriotes, et se hâta d'accepter le marché. On a soupé

gaîment, le bourgogne et le montrachet n'ont pas été ménagés,

la vieille s'est bien repue, bien égayée, puis a présidé au

coucher; on a vu poser l'or sur la table de nuit et le Suisse

a prétendu qu'elle lui devait deux louis. Justine, interrogée

sur le fait des articles, a confirmé par son aveu les

prétentions du Bâlois; Sara a redoublé ses cris, et

l'Helvétien, pour l'apaiser, l'a renversée sur le lit et lui a

fait cadeau du treizième; elle a pris son mal en patience,

mais en jurant ses grands dieux qu'elle ne ferait plus de

pareil marché qu'avec des Français. -- La nièce, observa

l'évêque, avait moins d'humeur que la tante. Mme Valbouillant

remarqua que le bon Bâlois s'était sans doute ainsi comporté

pour honorer les saints apôtres, et avait réservé le Judas

pour Sara. -- Quoi qu'il en soit, dis-je alors, je voudrais me

faire naturaliser suisse, si j'étais sûr que le droit de

bourgeoisie chez eux me procurât d'aussi rares talents. -- Ce

n'est pas quand on vous ressemble, l'abbé, qu'on doit former

de pareils voeux, et vous prouvez que l'état théocratique

fournit les plus précieux sujets pour la volupté.

Ce propos valait bien un remerciement, j'embrassai la belle

Valbouillant, sa main chercha si j'étais digne de l'éloge

qu'elle venait de me prodiguer; l'état où elle me trouva la

fit soupirer; les réflexions sur l'aventure de Sara terminées,

on avisa aux amusements qu'on pourrait se procurer jusqu'à

l'heure du dîner. -- L'abbé, dit Mme Valbouillant, devrait nous

indiquer quelques-uns des jeux qui l'occupaient au collège. Je

lui dis que les plus usités étaient le cheval fondu, la main

chaude et le pet-en-gueule. -- J'ai, dit Laure, joué

quelquefois à la main chaude au couvent, j'étais quelquefois

un demi-quart d'heure sans désemparer, cela m'ennuyait fort,

et j'en avais la main toute engourdie. -- N'y aurait-il pas,

dit l'évêque, un moyen de rendre ce jeu plus piquant? -- En

décidant que celle qui devinerait disposerait à son gré pour

ses plaisirs de la personne devinée. Sans doute, dit la

signora Magdalani, mais cependant nous y gagnerons peu de

chose, nos volontés ne sont-elles pas la règle des désirs des

hommes de la société? On disserta ensuite sur le cheval fondu,

et l'on trouva du danger pour les reins de celui qui portait

le principal fardeau, et on le rejeta; quand on détailla le

pet-en-gueule, il trouva plus de partisans; mais il n'y avait

que trois hommes pour quatre femmes; c'était un inconvénient,

mais la signora Magdalani, s'excusant avec grandeur d'âme,

s'offrit à juger des coups. -- Soit, dit l'évêque; vous

recevrez pour épices les caresses du couple qui aura le mieux

réussi.

Les choses ainsi convenues, tous les peignoirs et lévites

furent quittés; le prélat prit la fraîche Valbouillant, dont

le mari choisit la jeune Laure, et j'eus en partage ma

gentille Babet, tantôt sur mes mains, tantôt sur mes pieds;

j'avais toujours les yeux fixés sur les contours arrondis de

ses jumelles appétissantes, et sur le joli bosquet qui

couvrait les bords de la fontaine de Jouvence; quelquefois, en

faisant la roue, j'y collais des baisers brûlants; le prélat

était aussi enchanté des charmes antérieurs et postérieurs de

la fraîche Valbouillant, qui tour à tour sur les mains, sur

les pieds, à chaque repos, appuyait ses lèvres caressantes sur

le _lubinis angularis_ du saint pasteur. Valbouillant et la

chanoinesse faisaient la double roue avec la même ardeur; nous

fîmes trois fois le tour de la grotte en dedans, et nous nous

arrêtâmes en trois couples aux pieds de la signora Magdalani,

soit dessus, soit dessous nos belles, et profitant de

l'attitude, nous répétions la scène voluptueuse du jeune

Saturnin avec madame d'Inville.

Ce fut Babet et moi que la belle Magdalani reçut dans ses

bras, couchée sur le côté, et Babet ceignant un supplément le

glissa à l'endroit que fait admirer Vénus Callipyga. Les

autres, se groupant autour de nous, cherchèrent le plaisir

dans des attitudes variées au gré de leurs caprices; pour moi,

cueillant avec ma langue amoureuse le miel de la volupté entre

les dents entrouvertes de la belle Magdalani, de ma main

passée sur sa cuisse, j'atteignis le sommet du joli buisson de

l'espiègle Babet au-dessous du simulacre qu'elle avait

introduit dans le sentier étroit et détourné de la déesse que

nous servions, les caresses de mon doigt ranimèrent son zèle,

elle mit plus d'activité dans ses mouvements. -- Ah! Dieu,

s'écria la signora, quelle volupté, quelle ivresse... je

fonds! Et elle m'inonda; je ne ralentis pas mes efforts. --

Ciel! s'écria-t-elle, je brûle, mon ardeur ne fait que

s'accroître par la jouissance, ah! que ne puis-je aussi baiser

cette adorable Babet qui me donne tant de plaisirs. -- Si vous

voulez, nous allons troquer de poste, elle et moi? --

Volontiers, mon divin ami.

En un instant l'échange fut fait, ce fut le supplément qui

remplit l'échange frayé, et je me plongeai dans le sentier.

Que son dos était blanc, uni et potelé, que la chute de ses

reins était arrondie, quelle fermeté, quelle fraîcheur, les

épaules les plus fines, les bras de la plus belle forme, les

mains les mieux effilées; mes lèvres brûlantes parcouraient

ces charmants contours, pendant que mes mains pressaient

amoureusement son beau sein et se trouvaient pressées par

l'ivoire de celui de Babet, qui recevait des attouchements

lascifs de la belle Magdalani une ivresse égale à celle

qu'elle procurait. Nos transports devinrent trop vifs pour

pouvoir les prolonger, notre bonheur fut au comble, nous

perdîmes en même temps nos forces et nous restâmes quelques

instants sans mouvement à jouir de notre abandon voluptueux.

L'évêque et Valbouillant nous versèrent à chacun un verre de

vieux vin d'Alicante, qui répara nos forces, et nous étant

rhabillés, nous engageâmes Valbouillant à nous raconter

quelqu'une de ses aventures, en attendant que l'heure du dîner

nous rappelât au château.

"J'avais vingt ans, dit-il; j'étais capitaine de dragons, et

mon régiment, cantonné dans la Lorraine, y goûtait toutes les

douceurs dont ce charmant pays abonde; dans la petite ville où

ma troupe était en quartier habitait la jeune épouse d'un

vieil officier général qui était en tournée pour une

inspection dont le gouvernement l'avait chargé; elle était

musicienne, chantait bien, jouait agréablement la comédie,

dansait avec grâce et légèreté; cette conformité de talents la

disposait en ma faveur et me faisait désirer de me lier avec

elle; je l'accompagnai avec mon violon dans une ariette

italienne, et mes applaudissements parurent la flatter; je

demandai et j'obtins la permission de lui faire ma cour chez

elle, mais la présence d'une vieille belle-soeur, qui restait

toujours au salon, me gênait dans l'aveu que je voulais lui

faire de ma tendresse; elle s'en aperçut, sourit

malicieusement, mais elle n'éloignait pas le témoin importun.

Je lui donnai des billets, des vers passionnés, elle les

recevait, en paraissant satisfaite, mais elle n'y répondait

jamais. Vous savez que je suis ardent, et même impatient, et

j'avais peine à supporter cet état; je m'ennuyais de rester

toujours au même point. Pour en sortir et pouvoir m'expliquer

librement sans la compromettre, je supposai un voyage que je

devais faire à Nancy, où elle avait des parents; je m'offris

de me charger de ses dépêches et je demandai qu'elle me permît

de venir le lendemain les prendre à son lever. -- Vous êtes

bien obligeant, me dit-elle, mais je ne sais si j'y dois

consentir, je suis extrêmement paresseuse et je fais ma

toilette tard, et vous me verriez trop à mon désavantage. --

Ah! madame, quand on doit tout à la nature, c'est l'art seul

qui peut nuire, et je ne vous trouverai que trop charmante

dans l'heureux désordre du matin. -- Vous croyez?... Moi j'en

doute et j'exige pour prix de ma complaisance que vous me

disiez, sans déguisement, si je perds beaucoup à me laisser

sans parure: venez sur les dix heures, mes lettres seront

prêtes. Un coup d'oeil d'intelligence dont elle accompagna ce

propos remplit mon coeur de l'espoir le plus doux. Le

lendemain, ponctuel au rendez-vous, j'arrive, je m'adresse à

Marton, sa suivante, pour être introduit. -- Madame, me

dit-elle, n'a pas dormi de la nuit, elle a eu une migraine

affreuse, elle est encore couchée. -- Dieux! m'écriai-je,

encore couchée, une migraine, quel contretemps, je m'étais

flatté du bonheur de la voir. -- Elle s'en flattait aussi. -- Et

il faut que je me retire... -- Je ne dis pas cela; si vous

voulez monter, vous êtes le maître, mais ne faites pas de

bruit, parlez bas de peur d'ébranler sa tête.

Alors elle sort, je la suis et je monte sur la pointe du pied;

elle ouvre la chambre de sa maîtresse, m'introduit, se retire

et emporte la clef. A la faible clarté que laissaient pénétrer

les persiennes aux trois quarts fermées, j'aperçus la belle

Adèle, mollement étendue sur un lit élégant; un corset

négligemment noué par une échelle de rubans gris de lin

renfermait à demi la neige élastique de son sein, son mouchoir

transparent, dérangé par les mouvements de la nuit, laissait

voir une fraise vermeille; des cheveux s'échappant de dessous

un bonnet en dentelle tombaient en boucles flottantes sur son

cou d'ivoire, avec lequel leur couleur d'ébène contrastait

merveilleusement; une légère couverture de soie avec draps de

Frise, se collant sur son beau corps, en dessinait les

agréables contours. Je m'approchai d'elle avec tout

l'empressement de l'amour et de la timidité qu'inspire le

respect (j'étais novice encore). -- Ah! c'est vous, monsieur,

me dit-elle d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre faible;

convenez que j'ai bien peu de coquetterie de vous recevoir

dans l'état d'abattement où je me trouve. -- Ah! madame, il

ajoute le plus vif intérêt à l'ivresse que vos charmes sont

sûrs d'inspirer. -- Vous me flattez, voyez comme j'ai les yeux

battus. Je saisis sa main que je couvris de baisers, et fixant

ses yeux soi-disant battus: -- Ce n'est pas le cas, lui dis-je,

où les battus payent l'amende, mon coeur qu'ils ravissent en

est la preuve. Et je dérobai un baiser. -- Finissez donc,

monsieur, n'abusez pas de la confiance que j'ai dans votre

sagesse. Et elle se débattit avec une charmante maladresse qui

me découvrit de nouveaux charmes. -- Si quelqu'un entrait,

qu'est-ce qu'on penserait. Marton! Marton! Comment, elle n'est

pas là?... elle est redescendue! l'imprudente... mais si

quelque autre... elle a emporté la clef. Ah! comme je la

gronderai!... quelle idée lui a pris! en vérité, elle me met

dans une position bien étrange. -- Elle vous met à même de me

rendre le plus heureux des hommes, si vous êtes sensible à

l'amour le plus tendre. Et je voulus prendre quelques

libertés. -- Ah! monsieur, il serait atroce d'abuser de la

faiblesse où me jette ma migraine; je suis presque mourante,

et vous... laissez-moi donc, je sens bien votre main. -- Oh!

l'heureuse migraine! qu'elle vous sied bien! elle ajoute

encore à votre fraîcheur. -- Ah! quelle audace! je suis presque

toute découverte... Non, monsieur, arrêtez... je ne suis pas

femme à souffrir... Je n'écoutais plus rien et mes mains

actives parcouraient les plus rares trésors; j'avais déjà un

genou dans le lit et j'allais m'élancer pour le partager avec

elle, quand me repoussant et se retournant vivement, elle

saisit le cordon de la sonnette; effrayé et craignant de

l'offenser, je fis un saut du lit à la cheminée pour réparer

le désordre de ma toilette, en cas que ses gens arrivassent et

je proférai selon l'usage, les mots: d'ingrate, de cruelle,

etc., quand, partant d'un éclat de rire, elle dit: -- Bon, je

suis sauvée, il ne sait pas que ma sonnette est rompue. Je ne

fis qu'un saut pour aller reprendre ma place dans le lit; elle

ne fit plus de résistance que pour la forme, j'usai

d'autorité, elle se soumit à l'impérieuse nécessité, et

bientôt nos soupirs confondus exprimèrent la vivacité de nos

plaisirs. À peine eus-je atteint le but, que je fournis une

nouvelle carrière, et avant de nous séparer je la rendis six

fois heureuse et je l'avais été cinq. J'obtins le nom de son

aimable dragon, et elle me remit une clef de son appartement

dont je faisais usage toutes les nuits jusqu'à ce que de

nouveaux ordres nous firent quitter ces délicieuses contrées.

Nous applaudîmes au récit de Valbouillant, et ils exaltèrent

sa valeur; la signora Magdalani lui demanda quelles limites il

croyait qu'on devait fixer aux exploits amoureux. -- Je ne puis

les assigner avec précision, et des traits comme les vôtres

sont bien faits pour les reculer. -- Cela est bien honnête,

mais quel est le plus grand effort que vous ayez fait? -- C'est

à Bruxelles, dit-il, je revenais de l'armée, j'avais fait une

longue abstinence, et je m'adressai à un honnête domestique de

louage, qui m'avait servi de bonneau, lors de mon dernier

voyage; il me fit connaître une danseuse, nommée Aurore, qui

ne pouvait pas me recevoir chez elle, étant entretenue par un

vieil officier autrichien fort jaloux, mais qui vint souper

avec moi chez un traiteur. Nous n'avions pour meuble qu'un

grand fauteuil à crémaillère, comme il s'en trouve quelquefois

dans le corps de garde; je convins de deux louis pour la

soirée: nous fîmes un assez bon repas, on nous servit plat à

plat et nous faisions un entr'acte sur le fauteuil à chaque

mets qu'on nous enlevait, et en quatre heures et demie nous

avions mangé neuf plats et aucun entr'acte n'avait manqué;

aussi la généreuse fille voulait-elle me rendre mon argent.

L'évêque s'écria: -- Voilà le désintéressement le plus marqué,

ou le triomphe du tempérament sur l'avarice; il contraste

merveilleusement avec le désespoir de la vieille Sara. -- La

grosse marchande de plaisir? dit Valbouillant. -- Précisément.

L'approche de sa main allait me rendre ma gloire, quand la

cloche du dîner nous rappela dans la salle à manger. Le repas

fut gai, l'évêque y établit une table mécanique comme celle

que Louis XV, de lubrique mémoire, avait fait faire à Choisy,

pour éloigner des yeux des domestiques le cynisme de ses

orgies; au dessert, sur l'avis de l'évêque, renonçant aux

pompes humaines, nous quittâmes tous les ornements de luxe, et

nous achevâmes le repas en peau, de la manière que Ravennes

nous dit qu'il s'en faisait chez le régent.

Ici se trouve une lacune très longue dans le manuscrit de

cette édifiante et véridique histoire; si nous pouvons la

combler, nous nous hâterons d'en faire part au public.

Hic et Hec · 第 5 / 5 段