Je suspends l'histoire des Sitaris pour parler des Méloés, disgracieux
scarabées, à lourde bedaine, dont les élytres mous bâillent largement
sur le dos comme les basques d'un habit trop étroit pour la corpulence
de celui qui le porte. Déplaisant de coloration, le noir où parfois se
marie le bleu, plus déplaisant encore de formes et d'allures, l'insecte,
par son dégoûtant système de défense, ajoute à la répugnance qu'il nous
inspire. S'il se juge en danger, le Méloé a recours à des hémorragies
spontanées. De ses articulations suinte un liquide jaunâtre, huileux,
qui tache et empuantit les doigts. C'est le sang de la bête. Les
Anglais, pour rappeler ces hémorragies huileuses de l'insecte en
défense, appellent le Méloé _Oil beetle_, le Scarabée à huile. Ce
coléoptère serait donc sans grand intérêt si ce n'étaient ses
métamorphoses et les pérégrinations de sa larve, pareilles de tous
points à celles de la larve des Sitaris. Sous leur première forme, les
Méloés sont parasites des Anthophores; l'animalcule, tel qu'il sort de
l'oeuf, se fait porter dans la cellule par l'hyménoptère dont les
provisions doivent le nourrir.
Observée au milieu du duvet de divers hyménoptères, la bizarre bestiole
mit longtemps en défaut la sagacité des naturalistes qui, méconnaissant
sa véritable origine, en firent une espèce ou un genre particulier des
insectes aptères. C'était le Pou des Abeilles (_Pediculus apis_) de
Linné; le Triungulin des Andrènes (_Triungulinus Andrenetarum_) de L.
Dufour. On y voyait un parasite, une sorte de pou, vivant dans la toison
des récolteurs de miel. Il était réservé à l'illustre naturaliste
anglais Newport de démontrer que ce prétendu pou est le premier état des
Méloés. Des observations qui me sont propres combleront quelques lacunes
dans la mémoire du savant anglais. Je donnerai donc une notice de
l'évolution des Méloés, en me servant du travail de Newport, là où mes
propres observations font défaut. Ainsi seront comparés les Sitaris et
les Méloés, de moeurs et de transformations pareilles; et de cette
comparaison jaillira quelque lumière sur les étranges métamorphoses de
ces insectes.
La même abeille maçonne (_Anthophora pilipes_) aux dépens de laquelle
vivent les Sitaris, nourrit aussi dans ses cellules quelques rares
Méloés (_Meloe cicatricosus_). Une seconde Anthophore de ma région
(_Anthophera parietina_) est plus sujette aux invasions de ce parasite.
C'est encore dans les nids d'une Anthophore, mais d'espèce différente
(_Anthophora retusa_), que Newport a observé le même Méloé. Cette triple
demeure adoptée par le _Meloe cicatricosus_ peut avoir quelque intérêt,
en nous portant à soupçonner que chaque espèce de Méloé est apparemment
parasite de divers hyménoptères, soupçon qui se confirmera lorsque nous
examinerons la manière dont les jeunes larves arrivent à la cellule
pleine de miel. Les Sitaris, moins exposés à des changements de logis,
peuvent habiter, eux aussi, des nids d'espèce différente. Ils sont très
fréquents dans les cellules de l'_Anthophora pilipes_; mais j'en ai
trouvé aussi, en très petit nombre il est vrai dans les cellules de
l'_Anthophora personata_.
Malgré la présence du Méloé à cicatrices dans les demeures de l'abeille
maçonne que j'ai si souvent fouillées pour l'histoire des Sitaris, je
n'ai jamais vu cet insecte, à aucune époque de l'année, errer sur le sol
vertical, à l'entrée des couloirs, pour y déposer ses oeufs comme le
font les Sitaris; et j'ignorerais les détails de la ponte si Goedart, de
Geer, et surtout Newport, ne nous apprenaient que les Méloés déposent
leurs oeufs en terre. D'après ce dernier auteur, les divers Méloés qu'il
a eu occasion d'observer creusent, parmi les racines d'une touffe de
gazon, dans un sol aride et exposé au soleil, un trou d'une paire de
pouces de profondeur, qu'ils rebouchent avec soin après y avoir pondu
leurs oeufs en un tas. Cette ponte se répète à trois ou quatre reprises,
à quelques jours d'intervalle dans la même saison. Pour chaque ponte, la
femelle creuse un trou particulier, qu'elle ne manque pas de reboucher
après. C'est en avril et en mai que ce travail a lieu.
Le nombre d'oeufs fournis par une seule ponte est vraiment prodigieux. À
la première ponte, qui est, il est vrai, la plus féconde de toutes, le
_Meloe proscaraboeus_, d'après les supputations de Newport, produit le
nombre étonnant de 4 218 oeufs; c'est le double des oeufs pondus par un
Sitaris. Et que serait-ce en tenant compte de deux ou trois pontes qui
doivent suivre cette première! Les Sitaris, confiant leurs oeufs aux
galeries mêmes ou doivent nécessairement passer les Anthophores,
épargnent à leurs larves une foule de dangers qu'auront à courir les
larves de Méloé, qui, nées loin des demeures des abeilles, sont obligées
d'aller elles-mêmes au-devant des hyménoptères nourriciers. Aussi les
Méloés, dépourvus de l'instinct des Sitaris, sont-ils doués d'une
fécondité incomparablement plus grande. La richesse de leurs ovaires
supplée à l'insuffisance de l'instinct, en proportionnant le nombre de
germes à l'étendue des chances de destruction. Quelle est donc
l'harmonie transcendante qui balance ainsi la fécondité des ovaires et
les perfections de l'instinct!
L'éclosion des oeufs a lieu en fin mai ou en juin, un mois environ après
la ponte. C'est aussi dans ce laps de temps qu'éclosent les oeufs des
Sitaris. Mais plus favorisées, les larves de Méloé peuvent se mettre
immédiatement en recherche des hyménoptères qui doivent les nourrir;
tandis que celles des Sitaris, écloses en septembre, doivent, jusqu'au
mois de mai de l'année suivante, attendre immobiles et dans une
abstinence complète, l'issue des Anthophores dont elles gardent l'entrée
des cellules. Je ne décrirai pas la jeune larve de Méloé, suffisamment
connue, en particulier par la description et la figure qu'en a données
Newport; pour l'intelligence de ce qui va suivre, je me bornerai à dire
que cette larve primaire est une sorte de petit pou jaune, étroit et
allongé, qu'on trouve, au printemps, au milieu du duvet de divers
hyménoptères.
Comment cet animalcule a-t-il passé de la demeure souterraine où les
oeufs viennent d'éclore, dans la toison d'une abeille? Newport soupçonne
que les jeunes Méloés, à l'issue du terrier natal, grimpent sur les
plantes voisines, spécialement sur les Chicoracées, et attendent, cachés
entre les pétales, que quelques hyménoptères viennent butiner dans la
fleur, pour s'attacher tout aussitôt à leur fourrure et se laisser
emporter avec eux. J'ai mieux que les soupçons de Newport, j'ai sur ce
point curieux des observations personnelles, des expérimentations qui ne
laissent rien à désirer. Je vais les rapporter comme premier trait de
l'histoire du Pou des Abeilles. Elles datent du 23 mai 1858.
Un talus vertical, encaissant la route de Carpentras à Bédoin est cette
fois le théâtre de mes observations. Ce talus, calciné par le soleil,
est exploité par de nombreux essaims d'Anthophores qui, plus
industrieuses que leurs congénères, savent bâtir à l'entrée de leurs
couloirs, avec des filets vermiculaires de terre, un vestibule, un
bastion défensif en forme de cylindre arqué, en un mot par des essaims
d'_Anthophora parietina_. Un maigre tapis de gazon s'étend du bord de la
route au pied du talus. Pour suivre plus à l'aise les abeilles en
travail, dans l'espoir de leur dérober quelque secret, je m'étais étendu
depuis peu d'instants sur ce gazon, au coeur même de l'essaim
inoffensif, lorsque mes vêtements se trouvèrent envahis par des légions
de petits poux jaunes, courant avec une ardeur désespérée dans le fourré
filamenteux de la surface du drap. Dans ces animalcules, dont j'étais çà
et là poudré comme d'une poussière d'ocre, j'eus bientôt reconnu de
vieilles connaissances, de jeunes Méloés, que pour la première fois
j'observais autre part que dans la fourrure des hyménoptères ou dans
l'intérieur de leurs cellules. Je ne pouvais laisser échapper urne
occasion aussi belle d'apprendre comment ces larves parviennent à
s'établir sur le corps de leurs nourriciers.
Le gazon où je m'étais couvert de ces poux en m'y reposant un instant,
présentait quelques plantes en fleur dont les plus abondantes étaient
trois composées: _Hedypnoïs polymorpha_, _Senecio gallicus_ et _Anthemis
arvensis_. Or c'est sur une composée, un pissenlit (_Dandelion_) que
Newport croit se souvenir d'avoir observé de jeunes Méloés; aussi mon
attention se dirigea-t-elle tout d'abord sur les plantes que je viens de
mentionner. À ma grande satisfaction, presque toutes les fleurs de ces
trois plantes, surtout celles de la camomille (_Anthemis_), se
trouvèrent occupées par un nombre plus ou moins grand de jeunes Méloés.
Sur tel calathide de camomille, j'ai pu compter une quarantaine de ces
animalcules, tapis, immobiles, au milieu des fleurons. D'autre part, il
me fut impossible d'en découvrir sur les fleurs du coquelicot et d'une
roquette sauvage (_Diplotaxis muralis_), poussant pêle-mêle au milieu
des plantes qui précèdent. Il me paraît donc que c'est uniquement sur
les fleurs composées que les larves de Méloé attendent l'arrivée des
hyménoptères.
Outre cette population campée sur les calathides des composées et s'y
tenant immobile comme ayant atteint pour le moment son but, je ne tardai
pas à en découvrir une autre, bien plus nombreuse, et dont l'anxieuse
activité trahissait des recherches sans résultat. À terre, sous le
gazon, couraient, effarées, d'innombrables petites larves, rappelant,
sur quelques points, le tumultueux désordre d'une fourmilière
bouleversée; d'autres grimpaient à la hâte au sommet d'un brin d'herbe
et en descendaient avec la même précipitation; d'autres encore
plongeaient dans la bourre cotonneuse des gnaphales desséchés, y
séjournaient un moment et reparaissaient bientôt après pour recommencer
leurs recherches. Enfin, avec un peu d'attention, je pus me convaincre
que, dans l'étendue d'une dizaine de mètres carrés, il n'y avait
peut-être pas un seul brin de gazon qui ne fût exploré par plusieurs de
ces larves.
J'assistais évidemment à la sortie récente des jeunes Méloés hors des
terriers maternels. Une partie s'était déjà établie sur les fleurs des
camomilles et des séneçons pour attendre l'arrivée des hyménoptères;
mais la majorité errait encore à la recherche de ce gîte provisoire.
C'est par cette population errante que j'avais été envahi en me couchant
au pied du talus. Toutes ces larves, dont je n'oserais limiter le nombre
effrayant de milliers, ne pouvaient former une seule famille et
reconnaître une même mère; malgré ce que Newport nous a appris sur
l'étonnante fécondité des Méloés, je ne saurais le croire tant leur
multitude était grande.
Bien que le tapis de verdure se continuât dans une longue étendue sur le
bord de la route, il me fut impossible d'y découvrir une seule larve de
Méloé autre part que dans les quelques mètres carré placés en face du
talus habité par l'abeille maçonne. Ces larves ne devaient donc pas
venir de loin; pour se trouver au voisinage des Anthophores, elles
n'avaient pas eu de longues pérégrinations à faire, car on n'apercevait
nulle part les retardataires, les traînards, inévitables dans une
pareille caravane en voyage. Les terriers où s'était faite l'éclosion se
trouvaient par conséquent dans ce gazon en face des demeures des
abeilles. Ainsi les Méloés, loin de déposer leurs oeufs au hasard, comme
pourrait le faire croire leur vie errante, et de laisser aux jeunes le
soin de se rapprocher de leur futur domicile, savent reconnaître les
lieux hantés par les Anthophores et font leur ponte à proximité de ces
lieux.
Avec telle multitude de parasites occupant les fleurs composées dans
l'étroit voisinage des nids de l'Anthophore, il est impossible que tôt
ou tard la majorité de l'essaim ne soit infesté. Au moment de mes
observations, une partie relativement fort minime de la légion famélique
était en attente sur les fleurs, l'autre partie errait encore sur le
sol, où les Anthophores très rarement se posent; et cependant, au milieu
du duvet thoracique de presque toutes les Anthophores que j'ai saisies
pour les examiner, j'ai reconnu la présence de plusieurs larves de
Méloés.
J'en ai pareillement trouvé sur le corps des Mélectes et des Coelioxys,
hyménoptères parasites de l'Anthophore. Suspendant leur audacieux
va-et-vient devant les galeries en construction, ces larrons de cellules
approvisionnées, se posent un instant sur quelque fleur de camomille, et
voilà que le voleur sera volé. Au sein de leur duvet un pou
imperceptible s'est glissé qui, au moment où le parasite, après avoir
détruit l'oeuf de l'Anthophore, déposera le sien sur le miel usurpé, se
laissera couler sur cet oeuf pour le détruire à son tour et rester
unique maître des provisions. La pâtée de miel amassée par l'Anthophore
passera ainsi par trois maîtres, et restera finalement la propriété du
plus faible des trois.
Et qui nous dira si le Méloé ne sera pas, à son tour, dépossédé par un
nouveau larron; ou même si à l'état de larve somnolente, molle et
replète, il ne deviendra pas la proie de quelque ravageur, qui lui
rongera les entrailles vivantes? En méditant sur cette lutte fatale,
implacable, que la nature impose, pour leur conservation, à ces divers
êtres, tour à tour possesseurs et dépossédés, tour à tour dévorants et
dévorés, un sentiment pénible se mêle à l'admiration que suscitent les
moyens employés par chaque parasite pour atteindre son but; et oubliant
un instant le monde infime où ces choses se passent, on est pris
d'effroi devant cet enchaînement de larcins, d'astuces et de brigandages
qui rentrent, hélas dans les vues de l'_alma parens rerum_.
Les jeunes larves de Méloé établies dans le duvet des Anthophores ou
dans celui des Mélectes et des Coelioxys, leurs parasites, avaient pris
une voie infaillible pour arriver tôt ou tard dans la cellule désirée.
Était-ce de leur part un choix dicté par la clairvoyance de l'instinct,
ou tout simplement l'effet d'un heureux hasard? L'alternative fut
bientôt décidée. Divers diptères, des Éristales, des Calliphores
(_Eristalis tenax, Calliphora vomitoria_), s'abattaient de temps en
temps sur les fleurs de séneçon et de camomille occupées par les jeunes
Méloés et s'y arrêtaient un moment pour en sucer les exsudations
sucrées. Sur tous ces diptères, j'ai trouvé, à bien peu d'exceptions
près, des larves de Méloé, immobiles au milieu des soies du thorax. Je
citerai encore, comme envahie par ces larves, une Ammophile (_Ammophila
hirsuta_), qui approvisionne ses terriers d'une chenille au premier
printemps, tandis que ses congénères nidifient en automne. Cette
Ammophile ne fit que raser pour ainsi dire la surface d'une fleur; je la
pris: des Méloés circulaient sur son corps. Il est clair que ni les
Éristales, ni les Calliphores, dont les larves vivent dans les matières
corrompues, ni les Ammophiles, qui approvisionnent les leurs de
chenilles, n'auraient jamais amené dans des cellules remplies de miel
les larves qui les avaient envahies. Ces larves s'étaient donc
fourvoyées, et l'instinct, chose rare, se trouvait ici en défaut.
Portons maintenant notre attention sur les jeunes Méloés en expectative
sur les fleurs de camomille. Ils sont là, dix, quinze ou davantage, à
demi plongés dans la gorge des fleurons d'un même calathide ou dans les
interstices; aussi faut-il une certaine attention pour les apercevoir,
leur cachette étant d'autant plus efficace que la couleur ambrée de leur
corps se confond avec la teinte jaune des fleurons. Si rien
d'extraordinaire ne se passe sur la fleur, si un ébranlement subit
n'annonce l'arrivée d'un hôte étranger, les Méloés, totalement
immobiles, ne donnent pas signe de vie. À les voir plongés
verticalement, la tête en bas, dans la gorge des fleurons, on pourrait
croire qu'ils sont à la recherche de quelque humeur sucrée, leur
nourriture; mais alors ils devraient passer plus fréquemment d'un
fleuron à l'autre, ce qu'ils ne font pas, si ce n'est lorsque, après une
alerte sans résultat, ils regagnent leurs cachettes et choisissent le
point qui leur paraît le plus favorable. Cette immobilité signifie que
les fleurons de la camomille leur servent seulement de lieu d'embuscade,
comme plus tard le corps de l'Anthophore leur servira uniquement de
véhicule pour arriver à la cellule de l'hyménoptère. Ils ne prennent
donc aucune nourriture, pas plus sur les fleurs que sur les abeilles; et
comme pour les Sitaris, leur premier repas consistera dans l'oeuf de
l'Anthophore, que les crocs de leurs mandibules sont destinés à
éventrer.
Leur immobilité est, disons-nous, complète; mais rien n'est plus facile
que d'éveiller leur activité en suspens. Avec un brin de paille,
ébranlons légèrement une fleur de camomille: à l'instant les Méloés
quittent leurs cachettes, s'avancent en rayonnant de tous côtés sur les
pétales blancs de la circonférence, et les parcourent d'un bout à
l'autre avec toute la rapidité que permet l'exiguïté de leur taille.
Arrivés au bout extrême des pétales, ils s'y fixent soit avec leurs
appendices caudaux, soit peut-être avec une viscosité analogue à celle
que fournit le bouton anal des Sitaris; et le corps pendant en dehors,
les six pattes libres, ils se livrent à des flexions en tous sens, ils
s'étendent autant qu'ils le peuvent, comme s'ils s'efforçaient
d'atteindre un but trop éloigné. Si rien ne se présente qu'ils puissent
saisir, ils regagnent le centre de la fleur après quelques vaines
tentatives et reprennent bientôt leur immobilité.
Mais si l'on admet à leur proximité un objet quelconque, ils ne manquent
de s'y accrocher avec une prestesse surprenante. Une feuille de
graminée, un fétu de paille, la branche de mes pinces que je leur
présente, tout leur est bon, tant il leur tarde de quitter le séjour
provisoire de la fleur. Il est vrai qu'arrivés sur ces objets inanimés,
ils reconnaissent bientôt qu'ils ont fait fausse route, ce que l'on voit
à leurs marches et contre-marches affairées, et à leur tendance à
revenir sur la fleur, s'il en est temps encore. Ceux qui se sont ainsi
jetés étourdiment sur un bout de paille et qu'on laisse retourner à la
fleur, se reprennent difficilement au même piège. Il y a donc aussi,
pour ces points animés, une mémoire, une expérience des choses.
Après ces essais, j'en ai tenté d'autres avec des matières
filamenteuses, imitant plus ou moins bien le duvet des hyménoptères,
avec de petits morceaux de drap ou de velours coupés sur mes vêtements,
avec des tampons de coton, avec des pelotes de bourre récoltée sur les
gnaphales. Sur tous ces objets, présentés au bout des pinces, les Méloés
se sont précipités sans difficulté aucune; mais loin d'y rester en
repos, comme ils le font sur le corps des hyménoptères, ils m'ont
bientôt convaincu, par leurs démarches inquiètes, qu'ils se trouvaient
aussi dépaysés dans ces fourrures que sur la surface glabre d'un tuyau
de paille. Je devais m'y attendre: ne venais-je pas de les voir errer
sans repos sur les gnaphales enveloppés de bourre cotonneuse? S'il leur
suffisait d'atteindre l'abri d'un duvet pour se croire arrivés à bon
port, presque tous périraient, sans autre tentative, au milieu du duvet
des plantes.
Présentons maintenant des insectes vivants, et d'abord des Anthophores.
Si l'abeille, débarrassée préalablement des parasites qu'elle peut
porter, est saisie par les ailes et mise un instant en contact avec la
fleur, on la trouve invariablement, après ce contact rapide, envahie par
des Méloés accrochés à ses poils. Ceux-ci gagnent prestement un point du
thorax, généralement les épaules, les flancs, et, arrivés là, ils
restent immobiles: la seconde étape de leur étrange voyage est atteinte.
Après les Anthophores, j'ai essayé les premiers insectes vivants qu'il
m'a été possible de me procurer sur-le-champ: des Éristales, des
Calliphores, des Abeilles domestiques, de petits Papillons. Tous ont été
également envahis par les Méloés, sans hésitation; mieux encore, sans
tentatives pour revenir sur les fleurs. Faute de pouvoir trouver à
l'instant des coléoptères, je n'ai pu expérimenter avec ces derniers.
Newport, opérant il est vrai dans des conditions bien différentes des
miennes, puisque ses observations portaient sur des jeunes Méloés
captifs dans un flacon, tandis que les miennes étaient faites dans les
circonstances normales, Newport, dis-je, a vu les Méloés s'attacher au
corps d'un _Malachius_, et y rester immobiles; ce qui me porte à croire
qu'avec des coléoptères j'aurais obtenu les mêmes résultats qu'avec un
Éristale, par exemple. Et, en effet, il m'est arrivé plus tard de
trouver des larves de Méloé su le corps d'un gros coléoptère, la Cétoine
dorée, hôte assidu des fleurs.
La classe des insectes épuisée, j'ai mis à leur portée ma dernière
ressource, une grosse Araignée noire. Sans hésitation, ils ont passé de
la fleur sur l'aranéide, ont gagné le voisinage des articulations des
pattes et s'y sont établis immobiles. Ainsi tout leur paraît bon pour
quitter le séjour provisoire où ils attendent; sans distinction
d'espèce, de genre, de classe, ils s'attachent au premier être vivant
que le hasard met à leur portée. On conçoit alors comment ces jeunes
larves ont pu être observées sur une foule d'insectes différents, en
particulier sur les espèces printanières de diptères et d'hyménoptères
butinant sur les fleurs; on conçoit encore la nécessité de ce nombre
prodigieux de germes pondus par une seule femelle de Méloé, puisque
l'immense majorité des larves qui en proviendront prendra
infailliblement une fausse voie et ne pourra parvenir aux cellules des
Anthophores. L'instinct est ici en défaut et la fécondité y supplée.
Mais il reprend son infaillibilité dans une autre circonstance. Les
Méloés, on vient de le voir, passent sans difficulté de la fleur sur les
objets à leur portée, quels qu'ils soient, glabres ou velus, vivants ou
inanimés: cela fait, ils se comportent bien différemment suivant qu'ils
viennent d'envahir soit le corps d'un insecte, soit tout autre objet.
Dans le premier cas, sur un diptère et un papillon velus, sur une
araignée et un coléoptère glabres, les larves restent immobiles après
avoir gagné le point qui leur convient. Leur désir instinctif est donc
satisfait. Dans le second cas, au milieu du duvet du drap et du velours,
au milieu des filaments soit du coton, soit de la bourre de gnaphale, et
enfin sur la surface glabre d'une paille et d'une feuille, elles
trahissent la connaissance de leur méprise par leurs continuelles allées
et venues, par leurs efforts pour revenir sur la fleur imprudemment
abandonnée.
Comment donc reconnaissent-elles la nature du corps sur lequel elles
viennent de passer; comment se fait-il que ce corps, quel que soit
l'état de sa surface, tantôt leur convienne et tantôt ne leur convienne
pas? Est-ce par la vue qu'elles jugent de leur nouveau séjour? Mais
alors la méprise ne serait pas possible; la vue leur dirait tout d'abord
si l'objet à leur portée est convenable ou non, et d'après ses conseils
l'émigration se ferait ou ne se ferait pas. Et puis, comment admettre
qu'ensevelie dans l'épais fourré d'une pelote de coton ou dans la toison
d'une Anthophore, l'imperceptible larve puisse reconnaître, par la vue,
la masse énorme qu'elle parcourt?
Est-ce par l'attouchement, par quelque sensation due aux frémissements
intimes d'une chair vivante? Pas davantage: les larves de Méloé restent
immobiles sur des cadavres d'insectes complètement desséchés, sur des
Anthophores mortes et extraites de cellules vieilles au moins d'un an.
Je les ai vues en parfaite quiétude sur des tronçons d'Anthophore, sur
des thorax rongés et vidés par les mites depuis longtemps. Par quel sens
leur est-il donc possible de distinguer un thorax d'Anthophore d'une
pelote veloutée quand la vue et le toucher ne peuvent être invoqués? Il
reste l'odorat. Mais alors quelle exquise subtilité ne lui faut-il pas
supposer; et d'ailleurs quelle analogie d'odeur peut-on admettre entre
tous les insectes qui morts ou vivants, en entier ou en tronçons, frais
ou desséchés, conviennent aux Méloés, tandis que toute autre chose ne
leur convient pas? Un misérable pou, un point vivant, nous laisse très
perplexe sur la sensibilité qui le guide. Encore une énigme qui s'ajoute
à tant d'autres énigmes.
Après les observations que je viens de raconter, il me restait à
fouiller la nappe de terre habitée par les Anthophores: j'aurai suivi
dans ses transformations la larve de Méloé. C'était bien le Méloé à
cicatrices dont je venais d'étudier la larve; c'était bien lui qui
ravageait les cellules de l'abeille maçonne car je le trouvais mort dans
les vieilles galeries d'où il n'avait pu sortir. Une ample moisson
m'était promise par cette occasion, qui ne s'est plus présentée. Il me
fallut renoncer à tout. Mon jeudi touchait à sa fin; je devais rentrer à
Avignon pour reprendre le lendemain l'électrophore et le tube de
Torricelli. Bienheureux jeudis! quelles superbes occasions ai-je
manquées parce que vous étiez trop courts!
Revenons en arrière d'une année pour continuer cette histoire; j'ai
recueilli, dans des conditions bien moins favorables, il est vrai, assez
de notes pour tracer la biographie de l'animalcule que nous venons de
voir émigrer des fleurs de la camomille sur le dos des Anthophores.
D'après ce que j'ai dit au sujet des larves de Sitaris, il est évident
que les larves de Méloé, campées comme les premières sur le dos d'une
abeille, ont uniquement pour but de se faire conduire par cette abeille
dans les cellules approvisionnées, et non de vivre quelque temps aux
dépens du corps qui les porte.
S'il était nécessaire de le prouver, il suffirait de dire qu'on ne voit
jamais ces larves essayer de percer les téguments de l'abeille, ou bien
d'en ronger quelques poils et qu'on ne les voit pas non plus augmenter
de taille tant qu'elles se trouvent sur le corps de l'hyménoptère. Pour
les Méloés, comme pour les Sitaris, l'Anthophore sert donc uniquement de
véhicule vers un but qui est une cellule approvisionnée.
Il nous reste à apprendre comment le Méloé abandonne le duvet de
l'abeille qui l'a voituré pour pénétrer dans la cellule. Avec des larves
recueillies sur le corps de divers hyménoptères, j'ai fait, avant de
connaître à fond la tactique des Sitaris, et Newport avait fait avant
moi, des recherches pour jeter quelque jour sur ce point capital de
l'histoire des Méloés. Mes tentatives, calquées sur celles que j'avais
entreprises sur les Sitaris, ont éprouvé le même échec. L'animalcule,
mis en rapport avec des larves ou des nymphes d'Anthophore, n'a donné
aucune attention à cette proie; d'autres, placés dans le voisinage de
cellules ouvertes et pleines de miel, n'y ont pas pénétré ou tout au
plus ont visité les bords de l'orifice; d'autres enfin, déposés dans la
cellule, sur sa paroi sèche ou à la surface du miel, sont ressortis
aussitôt ou bien ont péri englués. Le contact du miel leur est aussi
fatal qu'aux jeunes Sitaris.
Des fouilles faites, à diverses époques, dans les nids de l'_Anthophora
pilipes_, m'avaient appris, depuis quelques années, que le Méloé à
cicatrices est, comme le Sitaris, parasite de cet hyménoptère; j'avais,
en effet, trouvé de temps à autre, dans les cellules de l'abeille, des
Méloés adultes, morts et desséchés. D'autre part, je savais, par L.
Dufour, que l'animalcule jaune, que le pou qu'on trouve dans le duvet
des hyménoptères avait été reconnu, grâce aux recherches de Newport,
comme étant la larve des Méloés. Avec ces notions, rendues plus
frappantes par ce que j'apprenais chaque jour au sujet des Sitaris, je
me suis rendu à Carpentras, le 21 mai, pour visiter les nids en
construction de l'Anthophore, ainsi que je l'ai raconté. Si j'avais
presque la certitude de réussir tôt ou tard au sujet des Sitaris, qui
s'y trouvent excessivement abondants, je n'avais que bien peu d'espoir
pour les Méloés, qui sont fort rares, au contraire, dans les mêmes nids.
Cependant les circonstances m'ont favorisé plus que je n'aurais osé
espérer, et après six heures d'un travail où la pioche jouait un grand
rôle, j'étais possesseur, à la sueur de mon front, d'un nombre
considérable de cellules occupées par les Sitaris, et de deux autres
cellules appartenant aux Méloés.
Si mon enthousiasme n'avait pas eu le temps de se refroidir par la vue,
renouvelée à chaque instant, de jeunes Sitaris campés sur un oeuf
d'Anthophore, flottant au centre de la petite mare de miel, il aurait pu
se donner libre carrière à la vue du contenu de l'une de ces cellules.
Sur le miel, noir et liquide, flotte une pellicule ridée; et sur cette
pellicule se tient immobile un pou jaune. La pellicule, c'est
l'enveloppe vide de l'oeuf de l'Anthophore; le pou, c'est une larve de
Méloé.
L'histoire de cette larve se complète maintenant d'elle-même. Le jeune
Méloé abandonne le duvet de l'abeille au moment de la ponte; et puisque
le contact du nid lui serait fatal, il doit, pour s'en préserver,
adopter la tactique suivie par le Sitaris, c'est-à-dire se laisser
couler à la surface du miel avec l'oeuf en voie d'être pondu. Là, son
premier travail est de dévorer l'oeuf qui lui sert de radeau, comme
l'atteste l'enveloppe vide sur laquelle il est encore; et c'est après ce
repas, le seul qu'il prenne tant qu'il conserve sa forme actuelle, c'est
après ce repas qu'il doit commencer sa longue série de transformations
et se nourrir du miel amassé par l'Anthophore. Tel est le motif de
l'échec complet, tant de mes tentatives que de celles de Newport, pour
élever les jeunes larves de Méloé. Au lieu de leur offrir du miel, ou
des larves, ou des nymphes, il fallait les déposer sur les oeufs
récemment pondus par l'Anthophore.
À mon retour de Carpentras, j'ai voulu faire cette éducation, en même
temps que celle des Sitaris, qui m'a si bien réussi; mais comme je
n'avais pas des larves de Méloé à ma disposition, et que je ne pouvais
m'en procurer qu'en les recherchant dans la toison des hyménoptères, les
oeufs d'Anthophore se sont tous trouvés éclos dans les cellules que
j'avais rapportées de mon expédition, lorsque j'ai pu enfin en trouver.
Cet essai manqué est peu à regretter, car les Méloés et les Sitaris
ayant la similitude la plus complète, non seulement dans les moeurs mais
encore dans le mode d'évolution, il est hors de doute que j'aurais dû
réussir. Je crois même que cette éducation peut se tenter avec des
cellules de divers hyménoptères, pourvu que l'oeuf et le miel ne
diffèrent pas trop de ceux de l'Anthophore. Je ne compterais pas, par
exemple, sur un succès avec les cellules de l'_Osmia tricornis_,
cohabitant avec l'Anthophore: son oeuf est court et gros; son miel est
jaune, sans odeur, solide, presque pulvérulent et d'une saveur très
faible.